Les textes

 

 

Un entretien avec le réalisateur de Full Metal Jacket

Le Vietnam de Stanley Kubrick

 

 Vous surveillez également le doublage et le sous-titrage de vos films ?

– Oui pour le doublage. Je choisis un bon metteur en scène dans les quatre langues intéressées : espagnol, italien, allemand et français. J'écoute les essais de voix qu'ils me proposent, je laisse s'enregistrer la bande son et je la rapatrie ici pour la mixer. Le mixage est très important pour retrouver un équilibre. Le son du studio est toujours trop riche, trop propre par rapport au son original pris en extérieur. Il faut souvent l'affaiblir, couper certaines fréquences, le rendre moins bon pour le rendre plus vrai.

 

– Certains metteurs en scène français vous ont donné une version doublée satisfaisante ?

– Tout à fait. Michel Deville, par exemple, qui a dirigé le doublage de Shining. Et les personnes qui s'occupent en ce moment de la traduction des dialogues et de la rédaction des sous-titres de Full Metal Jacket sont les meilleurs qui soient en France, Anne et Georges Dutter.[1]

 

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L’importance du contexte

 

Ce qui compte c'est la vraisemblance de la langue d'utilisation par rapport au contexte social, national, ethnique. Quel est l'intérêt de projeter en langue originale le Dernier Empereur, par exemple, puisque les Chinois y parlent l'anglais ? Quel est l'intérêt de projeter en version originale les Damnés, de Visconti, dans lequel les Allemands s'expriment en anglais, qui est, de plus en plus, la langue de toutes les coproductions ou superproductions internationales ? Dans ces cas, le doublage en français peut aussi bien faire l'affaire.

 

Quoi de plus agaçant que d'entendre dans les Damnés (je cite ce titre qui me vient à l'esprit mais on pourrait aussi bien en citer cinq cents autres !) un personnage prononcer «Guten Tag» en montant dans un taxi puis continuer la conversation en anglais ?

 

Il en va tout autrement quand on doit choisir entre la version espagnole et la version française de Viridiana, par exemple. La VO s'impose d'évidence.[2]

 

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Le téléroman Bonjour Docteur : un accent grave?

 

Madame Louise Cousineau, journaliste

 

Je ne me permettrai pas de dire que vous êtes raciste, non, non... Mais il me semble que votre article du 1er mai sur Bonjour Docteur décèle, quant aux accents français, un agacement évident, un peu obsessionnel du reste. Chaque fois que vous parlez de cette série, vous ne mentionnez que les accents.

 

Vous n'êtes pas sans savoir, j'espère, que le Québec est en partie (partie de plus en plus grande) peuplé d'émigrés. Nous nous battons déjà tous pour le droit de vivre en français. Faudra-t-il exiger que ce soit en québécois français? L'accent devra-t-il être obligatoire pour travailler? Et quel accent? Celui de Montréal, de Québec, du Lac Saint-Jean? Vous pourriez peut-être suggérer à l'Union des artistes d'émettre, uniquement aux comédiens qui sont Québécois depuis au moins trois générations (preuves à l'appui), une carte de parti qui, seule, donnera le droit de jouer dans les téléromans...

 

Puisque vous parlez spécifiquement du personnage de Colette éliminé sur les ordres de Radio-Canada pour cause d'accent français, j'aimerais savoir ce qui vous dérange tant dans cette femme. Des personnages français vivant au Québec, il y en a, et dans la réalité et dans les autres téléromans. Pourquoi avoir eu besoin d'arracher à monsieur Champagne la promesse que je ne reviendrai pas l'année prochaine? Que vous ai-je donc fait? En quoi je vous dérange? Ce n'est tout de même pas ma faute si SDA n'a pas réussi à vendre sa série à la France. Payerais-je pour cela et pour la pêche et pour le doublage?

 

Peut-être pourrez-vous me conseiller: depuis neuf ans que je vis ici, que je paie des impôts, que j'élève mes quatre enfants (eh oui, ça prolifère les émigrés!), qui paiera notre retraite? J'aimerais savoir comment j'ai le droit de subsister sans «voler le pain des Québécois» et sans ouvrir la bouche, puisque cela vous agace.[3]

 

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Loi sur le cinéma : mépris pour le «monde ordinaire» [de Lysiane Gagnon]

 

Madame Lysiane Gagnon,

 

«... Qui sacrifie délibérément la minorité cultivée, qui préfère le sous-titrage au doublage?

 

«... Les cinéphiles ne vont pas voir Rambo sinon par intérêt sociologique.

 

«... Les cinéphiles les plus sophistiqués du continent seront condamnés au sous-produit du doublage.»

 

Ces propos, que vous teniez le 16 avril dernier, sont pour moi caractéristiques des gens qui se définissent comme étant des intellectuels et qui montrent un mépris flagrant de la masse humaine, la population en général. Pour moi, la préférence pour le sous-titrage n'est ni particulière à la culture, ni nécessaire à celle-ci.

 

Vos propos, que vous avez limités au domaine cinématographique, sont malheureusement facilement généralisables à une foule d'autres domaines: la lecture, l'éducation... Là réside le danger.[4]

 

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Bilinguisme et cinéma

 

Dans son article du 19 mai sur «La loi du cinéma», Lysiane Gagnon dit justement que c'est le bilinguisme institutionnel qui est le vrai danger pour le Québec. Mais, Madame, le cinéma et la télévision ne sont-ils pas des institutions, et parmi les plus puissantes qui soient aujourd'hui? Qu'en pensez-vous?

 

Qu'il soit difficile et délicat d'intervenir dans ces deux réseaux ne doit tout de même pas nous faire oublier leur nature sociale et institutionnelle. Ces appareils culturels, on l'a dit souvent, sont des écoles d'un nouveau genre, à certains égards bien plus efficaces que l'école traditionnelle. Il est évident qu'ils aident puissamment à la diffusion et à la promotion de l'anglais au Québec. Le projet de loi de Mme Bacon était un pas bien timide pour renforcer le français dans ce secteur si important. Je l'appuie sans réserve.

 

Peut-on vouloir en même temps, au nom de la démocratie, une école française et un système culturel bilingue? Madame, il me semble que vous faites de nécessité vertu.

 

Le Devoir du 18 mai nous apprenait que le film Le Dernier Empereur n'est pas encore sorti en Chine parce que le doublage en langue chinoise n'est pas encore terminé. Il n'est pas question dans ce pays de mettre l'institution culturelle au service d'une langue étrangère. Pourtant la Chine appuie le bilinguisme individuel, enseigne les langues étrangères et l'anglais en tout premier lieu, bien mieux que nous probablement.[5]

 

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Tourner en anglais

 

Il me semble que l'idée de tourner en anglais est une bonne idée, même si, plutôt qu'une abdication culturelle, c'est l'aveu de ne pouvoir réaliser en France ce qui se fait aux É.-U., en espérant que l'anglais masquera le manque de qualité.

 

L'argument des promoteurs du projet est que les ouvrages télévisés français ne sont pas exportables parce que leur traduction n'est pas acceptable pour un Américain. Mais l'argument indique aussi que les Américains n'ont pas développé l'excellent système de doublage que la nécessité a créé chez nous. En fait, si ces moyens n'existent pas aux É.-U., c'est parce que ni les scenarii, ni le montage, ni la réalisation, ni les acteurs, ni le concept français du feuilleton ne sont aux «standards américains» de qualité, et non parce qu'ils ne sont pas conformes au moule culturel américain.

 

Ainsi, peu importe qu'une production française soit tournée en anglais si la version doublée est aussi bonne que si le tournage avait eu lieu dans notre langue. Au contraire, cela maintient en France l'activité du doublage, car ne doutons pas qu'une bonne production française, avec des héros français ou européens, imprégnée de notre culture, franchirait l'Atlantique si elle avait les qualités de production suffisantes.

 

N'est-il pas ridicule en réalité d'affirmer que la culture française ne peut se traduire qu'en une heure vingt-deux et jamais en cinquante minutes prédécoupées pour la télévision ? N'est-il pas prouvé que plusieurs scénaristes ou réalisateurs acharnés valent mieux qu'un seul jaloux de ses prérogatives ? N'est-il pas regrettable que les Français se caricaturent eux-mêmes et caricaturent leurs voisins sur le petit écran ?

 

Mais pour atteindre ce résultat qu'une œuvre de civilisation française ou européenne tournée dans un studio français rejoigne les standards américains de qualité (et non de culture), il ne suffit pas de tourner en anglais. Il faudrait peut-être engager des équipes franco-européo-américaines de scénaristes ou de réalisateurs. Il faudrait encore trouver des acteurs à l'étranger si on ne peut en découvrir en France pour cause de faible réservoir. Car il est nécessaire qu'un héros télévisé s'identifie durablement avec l'«acteur», ce que refusent les «comédiens» français.

 

En conclusion, soyons donc chauvins sur la qualité du produit plutôt que sur la langue des uns ou des autres pour exporter la culture française. Imitons donc les Japonais, qui ont compris que quand on ne sait pas faire quelque chose, il n'est jamais honteux de l'apprendre d'un étranger ou que le meilleur exportateur est un importateur séduit.[6]

 

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Les diableries du doublage

 

Traduction : trahison ? Pas toujours. La seule version de Joyeux Noël, bonne année visible en France est française. Parce que, selon Luigi Comencini, Michel Serrault est indoublable. Belle preuve de considération.

 

Joyeux Noël, bonne année, de Luigi Comencini, est présenté en France en français. Exclusivement. Motif avancé, Michel Serrault est un des rares comédiens " indoublables ". Sa personnalité vocale est partie intégrante de son génie. L'argument avancé par le metteur en scène ne manque pas d'humilité et constitue pour Serrault une belle preuve de considération. Qu'en pensait l'intéressé au soir de l'avant-première publique du film ? Il avait choisi l'ironie : " Le doublage, dites-vous. C'est bien ça qu'on appelle la langue de bois ? " En argot, tu m'as doublé, signifie " tu m'as trompé ". En français, doublage signifie la même chose, à peu près. Un film doublé a perdu la vérité originelle de sa version " originale ", il " cause " hexagonal pour accéder au plus large public possible, mais le doublage, même soigné, est considéré par les puristes, par les cinéphiles comme un pis-aller, un mal nécessaire, une concession économique, le plus souvent une trahison artistique.

 

De l'autre côté des Alpes, il en va tout autrement. Le doublage est considéré, tout court, et constitue une étape indispensable de la création. Pas de prise de son directe là-bas, ou très peu et depuis fort peu de temps. Les acteurs disent leur texte, ou bien même pas. Le plus ardemment désinvolte dans ce domaine est Fellini qui demande à certains de ses comédiens de se contenter durant les prises de vues de compter tout haut de un à dix pour faire remuer leurs lèvres. Le dialogue sera écrit après, pléthorique parfois, les protagonistes auront déjà la bouche fermée que leurs voix continueront de se faire entendre. Peu importe, avec le maestro, ça passe...

 

Avec d'autres, moins bien. Quoique le doublage soit en Italie un sport national, comme le football ou l'opéra. Rendu obligatoire à l'époque du néoréalisme, quand les acteurs, pris dans la rue, n'étaient évidemment pas capables d'apprendre de longues tirades, il a touché tout le monde. Les très grands aussi. Lors de l'hommage rendu récemment à Anna Magnani par la Cinémathèque française, on s'est aperçu en visionnant les films de ses débuts qu'elle avait mis plusieurs années à imposer sa propre voix, pourtant irremplaçable. Gina Lollobrigida, Sophia Loren sont dans le même cas.

 

Quant à Alberto Sordi, il constitue dans le genre une manière d'apothéose : il a accédé à la célébrité dans son pays en étant la voix italienne d'Oliver Hardy, qu'il doublait comme il est d'usage chez nous avec l'accent américain...

 

La "version originale" de Joyeux Noël, bonne année, est donc française en France. Et particulièrement réussie. L'adaptation est signée Anne et Georges Dutter, les meilleurs spécialistes de la place, tous les prénoms sont prononcés "à l'italienne", mais on a su éviter le folklore surajouté, la jovialité vulgaire qui exige généralement qu'un Sicilien soit doublé avec un fort accent marseillais. Bien entendu, Michel Serrault se postsynchronise avec une virtuosité diabolique, et Virna Lisi a trouvé en Nadine Alari un "double" vocal extraordinaire.

 

Pourtant, aussi cohérente, intelligente, techniquement accomplie que soit cette version francophone d'un film éminemment, génétiquement italien, on se prend à imaginer l'audacieux, l'impossible : une version bilingue où tous les interprètes transalpins parleraient leur propre langue et l'impérial Serrault, seul, la sienne...

 

Impossible ? Qui sait. Marcello Mastroianni s'apprête à jouer ce jeu-là au théâtre. À Moscou, dans un Tchekhov qu'il interprétera en italien, au milieu d'une troupe d'acteurs russes.[7]

 

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La France craque pour L’Amant, de Jean-Jacques Annaud

 

Le film est tourné en anglais. Annaud évacue la question en disant qu'il sera vu en français en France, en espagnol en Espagne, etc. En réalité, il s'agit d'une concession de poids aux impératifs financiers: c'est admettre qu'on ne peut plus faire une grosse production qui ne soit pas en anglais, à moins d'investir à fonds perdus. Annaud entre, à tout le moins, dans le système où il n'y a plus de version originale d'un film, mais un produit juste prêt pour le doublage international. Un peu gênant dans le cas de L'Amant, qui se passe dans l'Indochine coloniale, dans un milieu français décadent typique.

 

Peut-être justement à cause de l'anglais, on pense à ces superproductions britanniques de qualité, très réussies, sur le monde colonial. Avec au passif de Jean-Jacques Annaud, la tendance à virer un peu facilement à la carte postale. C'est bien fait, bien mené, c'est beau, mais un peu cliché saïgonnais.[8]

 

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Jean-Jacques Annaud, ze film-mékeur

 

L'Amant, The Lover plutôt, est donc une adaptation cinématographique du roman d'une grande romancière française, sur une action qui se déroule dans une colonie française d'avant-guerre, par un réalisateur également français. Si bien que la langue anglaise y paraît aussi déplacée qu'un chameau sur une banquise.

 

Mais Jean-Jacques Annaud, ça le rend furieux quand on ose un reproche. «C'est la langue du monde, l'anglais, gronde-t-il. Et de préciser: Le français demeure une langue locale, ravissante mais locale. L'argent est du côté anglais. Si j'avais fait L'Amant en français, on m'aurait donné un petit budget de rien du tout. Ma langue, c'est l'image. Je rêve en couleurs, moi. Vous savez pourquoi je n'ai pas présenté mon film au FFM de Montréal, poursuit-il sur sa lancée? Parce qu'au Québec, le problème linguistique me fait chier. En France, la question ne préoccupe personne. On double le film, et c'est tout. Mais chez vous...» Œil noir. Pour un peu, il va me mordre.

 

Quelques jours après notre entrevue, Annaud m'a écrit une lettre dans laquelle il entendait s'expliquer plus à fond sur «le sujet toujours vibrant de la langue au cinéma». En voici un extrait: «Les films américains sont vus en Italie en italien, en Allemagne en allemand, en Espagne en espagnol. Les films français, les films québécois, sont vus partout en français. Signe de faiblesse donc. Les spectateurs non francophones ont accès à leur contenu par le biais du sous-titrage. La séance de cinéma se transforme en séance de lecture. Un pas de plus vers la littérature. Le film francophone est diffusé de ce fait dans des boudoirs spécialisés. Où est le bénéfice pour la culture nationale, pour la langue, si les films qui les véhiculent ne sont plus accessibles dans les salles de cinéma, mais dans des magasins de curiosité? À quoi bon déclamer, fut-ce en français?», demande-t-il.

 

Un discours propre à faire bondir tous les critiques et cinéphiles qui se battent pour les VOST, seules capables à leurs yeux de traduire le travail du créateur et de acteurs. Décidément, nous et Annaud ne parlons pas le même langage...

 

Il ne jure donc que par le doublage et la postsynchronisation. En 1986, le cinéaste portait à l'écran le roman d'Umberto Eco Le Nom de la rose (tourné en anglais, allemand et italien). Deux ans plus tard, sur son film L'Ours, le plateau parlait, comme il le précise, anglais, français et ours. Même chose pour La Guerre du feu en 1981, tournée en langues imaginaires. Tous ces films furent sonorisés après coup. «La magie du son se refabrique en auditorium, estime-t-il. Rien au cinéma ne fait plus vrai que le faux.» Sauf que de tels propos résonnent comme le glas du cinéma national. Annaud se veut internationaliste. D'autres lui opposent la voix d'un septième art intimiste, du film d'auteur, qui vacille en Europe. Deux écoles, deux esthétismes. Annaud a-t-il choisi la carte postale? «Je rêve en couleurs, moi», répète-t-il comme un refrain.[9]

 

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Lettre ouverte aux réalisateurs américains

 

Paris - Le réalisateur portugais Antonio-Pedro Vasconcelos publie une lettre ouverte aux réalisateurs américains Francis Ford Coppola, Martin Scorsese et Woody Allen dans le quotidien français Libération pour les convaincre de prendre en charge eux-mêmes le doublage d'un film européen et montrer ainsi que le public américain peut apprécier des films doublés.[10]

 

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Avec Mme Doubtfire, Robin Williams frôle l’exploit olympique

 

L'acteur Robin Williams ne semble heureux que lorsqu'on l'invite à tenir des rôles qui relèvent presque de l'exploit olympique. Dans Madame Doubtfire, il se transforme en femme, et vice versa, à la même vitesse que prend Clint Eastwood à tirer plus vite que son ombre. De surcroît, il parle avec un débit encore plus rapide qu'il ne le faisait dans Good Morning Vietnam à titre d'animateur de radio des GI. Alors, imaginez le défi que son doublage en français a pu représenter pour l'anonyme qui lui a prêté sa voix. Chapeau ![11]

 

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Version originale: chiche!

 

J'ai lu, dans la page «Courrier» de votre supplément daté des 26 et 27 décembre 1993, la énième récrimination à la diffusion en français, après la disparition de Federico Fellini, d'Amarcord et d'Intervista. L'hommage était insuffisant, certes, mais M. Kessous aurait-il préféré voir (ou entendre?) ces films en version originale? Il aurait été bien surpris et les autres protestataires avec lui: Fellini n'enregistrait jamais le son en même temps que l'image.

 

Pendant le tournage, les acteurs récitaient des numéros ou des pages de l'annuaire du téléphone ou n'importe quoi d'autre. Les films étaient postsynchronisés après montage et, par conséquent, au sens propre «doublés». La preuve? Outre que cela a été rappelé dans les hommages qui ont été rendus à Fellini, il faut revoir la Nuit américaine, de François Truffaut. Dans ce film, une actrice italienne, à qui Truffaut demande de jouer une scène, lui reproche de ne pas procéder comme Fellini qui, dit-elle, faire dire «des numéros» à ses acteurs.

 

Croyez-vous que les mouvements des lèvres de ceux-ci correspondent à ce qu'on entend... dans la version italienne? Est-ce qu'ils correspondent davantage à ce qu'on peut lire dans les sous-titres? Vous auriez voulu entendre la version originale? Chiche! Vous préférez voir des sous-titres, qui eux, défigurent réellement les images concoctées par le metteur en scène, les cadreurs, photographes, éclairagistes et tutti quanti, qui contribuent à réaliser des images que vous ne pouvez pas voir pendant que vous êtes occupé à lire les sous-titres, surtout à la télévision où ils sont souvent malaisément lisibles. Et que dire des scénaristes qui sont bien plus trahis par les sous-titres, qui ne traduisent en moyenne que 60 % du texte, que par le doublage qui traduit, au moins, la totalité du scénario. Si vous allez au théâtre, vous attendez-vous à entendre Shakespeare, Tchekhov, Goldoni, en VO?[12]

 

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Eva et Dodger cassent la baraque

 

Eva et Dodger cassent la baraque n'est pas un film spécialement intelligent, ni particulièrement attachant. En produisant ce film pour jeune public, qui est devenu très rentable, Ridley Scott, que l'on connaît surtout comme réalisateur (Blade RunnerAlien), a voulu jouer à Spielberg, le nabab de génie. Mais cela n'est pas à la portée de tout le monde.

 

Un mot sur la postsynchronisation [sic]. Pourquoi faut-il toujours que les firmes montréalaises y ajoutent un écho de fond de studio, brisant stupidement l'illusion ?[13]

 

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L’arrogance des vo-idolâtres

 

Elle est insupportable l'arrogance de ces cinéphiles qui se posent en arbitres intransigeants de la culture cinématographique. «Défiguration», «horreur», «provocation» (deux fois), «stupeur», scandaleuse «impunité», «fossé» entre VO et VF, les contempteurs de la version française, les vo-idolâtres n'ont pas de mots assez durs ni assez méprisants pour insulter ceux qui ne partagent pas leur noble exigence d'authenticité dans la diffusion des films étrangers.

 

Et si beaucoup de téléspectateurs n'acceptaient pas leur terrorisme d'intellectuels snobinards? Et si beaucoup d'entre eux préféraient ne pas gâcher leur plaisir, fût-il imparfait, en «supportant la vision d'un sous-titrage»? Serait-ce se rapprocher de l'authenticité que d'être en permanence détourné du film par la lecture parfois laborieuse de traductions souvent approximatives et de plus en plus ornées de fautes d'orthographe et de syntaxe?

 

Pour moi, le cinéma c'est l'image, c'est le mouvement, c'est la parole intelligible, c'est le son. C'est le divertissement. Ce n'est pas la lecture accompagnée des bruits d'une langue que nous ne comprenons pas, de ce qui n'est pour beaucoup de téléspectateurs qu'un bafouillis, certes fort idiomatique, mais réduit au rôle de bruit de fond gênant. Un bon doublage épargne ces désagréments et n'empêche pas de goûter un film. Au contraire. Et aujourd'hui on sait faire de très bons doublages.

 

Mais il faut croire que nos authenticulteurs comprennent tous parfaitement l'américain, et dans tous ses registres. Car c'est bien de l'américain qu'il s'agit, puisque les productions hindoues, allemandes, russes, chinoises, arabes, japonaises, etc., sont quasiment impossibles à voir en France. Et puisque traduction est trahison, comme chacun sait, j'imagine aussi qu'ils lisent Shakespeare dans le texte, Cervantès en espagnol, Sophocle en grec ancien seulement, Dostoïevski en russe et le Mahabharata en sanscrit. De même, pour eux, tous les livres contenant des reproductions photographiques d'œuvres d'art sentent le fagot, bien entendu.

 

Peut-être auraient-ils intérêt à se demander si la manie actuelle des versions originales ne contribue pas à détourner nombre de téléspectateurs ordinaires et béotiens, comme moi, de nombre de films étrangers.

 

Mais au fait, alors que le cinéma français submergé par les productions américaines glisse inéluctablement dans le coma, ne suis-je pas coupable en défendant la vf? Pour ramener les Français au plaisir d'entendre leur langue maternelle dans les salles obscures et leur faire consacrer leur argent au cinéma national, l'astuce serait peut-être de rendre obligatoires les versions originales afin d'en donner la nausée et, naturellement, de ne pas laisser les contrevenants «impunis».

 

Après tout, nous n'avons pas à rougir du cinéma français. Ni ancien, ni actuel. D'autant qu'il passe en vo.[14]

 

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Le doublage, un moindre mal

 

Dans Le Monde Radio-Télévision daté des 8 et 9 mai, deux de vos lecteurs cinéphiles marquent, avec véhémence, leur préférence pour les versions originales.

 

Ils ont mille fois raison... mais à une condition: qu'ils possèdent parfaitement, suivant l'origine du film présenté, la langue anglaise, allemande, italienne, espagnole, russe, japonaise, tchèque, chinoise, turque ou indienne...

 

Quant à ceux qui ont la disgrâce de n'être pas polyglottes, la VOST les condamne à une épuisante gymnastique qui les fait courir de l'image au texte et inversement, gâchant irrémédiablement l'une et l'autre, d'autant que le petit écran réduit le plus souvent les sous-titres à des proportions microscopiques.

 

Le doublage est donc un moindre mal pour les «multitudes pseudo-analphabètes» qui, tout en ayant conscience qu'elles perdent beaucoup à ignorer la langue dans laquelle a été réalisée l'œuvre, ne peuvent que constater que la version originale leur fait perdre tout, ou presque tout.

 

En réalité, s'il est un juste combat à mener, c'est celui de la qualité des postsynchronisations [sic] car, si certaines, il est vrai, sont détestables, d'autres sont tout à fait convenables. Afin de ne priver quiconque de son plaisir, je pense souhaitable que les chaînes observent un équilibre raisonnable entre l'une et l'autre façon de présenter les films étrangers aux téléspectateurs.

 

Enfin, pour en revenir aux inconditionnels de la VO tous azimuts – hors l'hypothèse, bien entendu, d'une parfaite connaissance de la langue originale –, je soupçonne fort que leur cas relève davantage du snobisme, sinon de la cuistrerie, que de la cinéphilie.[15]

 

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Plaidoyer pour un cinéma international

 

Hollywood - Récemment de passage à Los Angeles pour le lancement de son dernier film, Ciao, Professore, la réalisatrice italienne Lina Wertmüller (Swept AwaySeven Beauties) en a profité pour exprimer son désarroi face au contrôle du cinéma américain à travers le monde. Elle a aussi lancé un appel pour le soutien d'une diversité cinématographique internationale ainsi que pour la distribution de films étrangers aux États-Unis.

 

« L'américanisation mondiale du cinéma au détriment des cinémas régionaux risque de mener à un grand appauvrissement culturel pour le monde entier, y compris Hollywood », a-t-elle dit lors d'une rencontre dans un hôtel de Beverly Hills.

 

« Qu'on me comprenne bien, a-t-elle poursuivi, je ne suis pas contre le cinéma américain, que j'aime beaucoup. J'ai grandi avec les films américains, ils étaient très importants dans ma jeunesse. Mais aujourd'hui, dans les grandes capitales d'Europe, les salles de cinéma sont monopolisées à 80 % par des films américains. Non seulement cela pose-t-il un danger pour nos cinémas à nous, mais aussi pour Hollywood qui risque de s'ancrer dans des formules et se mettre à fabriquer 500 Rambos.

 

« Les Américains ont besoin d'être exposés aux produits et à la culture de l'Europe et des autres pays s'ils veulent préserver le caractère international de leurs propres films. »

 

Pour le doublage

 

La contrepartie au monopole international du cinéma américain est évidemment la piètre, pour ne pas dire tragique situation de la distribution de films étrangers aux États-Unis. Lina s'en déclare nettement affligée. Ironiquement, pour quelqu'un qui ne parle pas l'anglais, une des solutions serait pour elle le doublage.

 

En effet, elle se déclare fortement pour le doublage et dit même le préférer aux sous-titres. « Je crois totalement au doublage, dit-elle. Les sous-titres ont un effet désastreux sur un film. Au lieu de vivre un film à travers les images, on est constamment interrompu par la lecture des sous-titres et on passe son temps à baisser et lever la tête, on perd tout le rythme de l'image.

 

« Naturellement, il y a des oreilles raffinées qui veulent entendre les voix originales des comédiens. Je comprends cela. Cependant, il ne faut jamais oublier que le cinéma est un art populaire, pour les masses. Je trouve très important que les gens puissent avoir accès à ces films grâce à un doublage. Le public américain perd beaucoup à ne pas être exposé à d'autres films. »

 

Il est important, selon la réalisatrice, de se rappeler l'importance de soutenir les cinémas d'autres pays pour l'enrichissement culturel de l'individu. « Si l'industrie cinématographique japonaise n'avait pas existé, on n'aurait jamais eu Kurosawa et je ne voudrais pas vivre dans un monde sans Kurosawa », dit-elle.[16]

 

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Le retour des aventuriers du timbre perdu

 

Si l'anglais ne sonne pas comme du chinois aux oreilles de vos jeunes, allez donc voir ce quinzième Conte pour tous en version originale. Vous pourrez, au moins, vous prononcer sur la qualité du jeu des comédiens – chose impossible à faire lorsqu'on «écoute» la version française, tant le doublage [québécois] en est déplorable. Les motivations profondes des personnages passent souvent inaperçues. Quand une voix ne porte en elle aucune conviction, il est difficile de croire à ce qu'elle raconte, malgré les traits bouleversés du comédien. Ainsi, on comprend que Tommy, gamin abandonné sur le plan affectif, et Molly, complètement perdue dans les années 1990, se trouvent des affinités. Mais les colères du garçon, ses confidences et la révolte qui sourd de lui, ne passent pas l'écran (et, surtout, les oreilles!). Même chose pour les craintes de Molly.[17]

 

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Extinction de voix

 

En grève depuis le 18 octobre, les doublures vocales des stars américaines nous ramènent au cinéma muet. Mais acceptent de parler à L'Express.

 

Anie Balestra, alias Jane Fonda, Barbra Streisand et Dee Dee MacCall, raconte les cadences folles, les studios de doublage qui imposent de réaliser deux, voire trois 26-minutes dans la journée, les visionnages en accéléré, les séquences tournées dans le désordre («Ce qui n'est pas fait pour faciliter la compréhension de l'intrigue et de la psychologie du personnage»), l'interdiction à l'erreur... «On doit être instantanément génial, décrypter l'image et le son, capter l'intensité émotionnelle de la scène et poser sa voix en conséquence. En même temps, lire le texte qui défile sans, bien sûr, jamais donner le sentiment de lire. Enfin, être synchrone, c'est-à-dire suivre le mouvement des lèvres, sans manquer les appuis toniques, nombreux dans la langue anglaise.»

 

Éprouvant physiquement! Interrogez Alain Dorval, dont la voix accompagne depuis dix-huit ans Stallone des jungles vietnamiennes aux maquis afghans. Ou Patrick Floersheim, qui, selon les jours, campe Daniel Day-Lewis, Dustin Hoffman, Michael Douglas ou John Malkovich. Robin Williams est un autre de ses «clients» réguliers. Grâce à lui, Le Cercle des poètes disparus a été vu par des millions de Français. Le doublage n'aura pourtant duré que cinq jours, au tarif syndical. «Dans Good Morning, Vietnam, Williams joue un animateur radio survolté. Il change de voix, imite des personnages, enchaîne les effets. J'étais lessivé en sortant du studio.» Et ce n'est pas Gérard Depardieu qui niera que le métier suppose un minimum d'agilité. En doublant Travolta, il a pu mesurer les difficultés du genre. Était-il payé, lui aussi, 34 francs la ligne?

 

Avec ça, Floersheim et ses amis ont du mal à s'entendre traiter d'«artistes de complément» ou à considérer le doublage comme un genre mineur. «Dans la commedia dell'arte ou la tragédie grecque, rappelle Edgar Givry, les acteurs jouaient masqués. L'instrument, c'était d'abord la voix. Si les yeux sont les fenêtres de l'âme, la voix en est la porte.»[18]

 

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L'Homme d'Aran: L'homme d'Aran, l'homme d'avant

 

L'HOMME D'ARAN, reprise du film documentaire de Robert Joseph Flaherty, 1932-1934, (premier prix à la Biennale de Venise en 1934). Durée: 80 min.

 

Lorsqu'ils ne pêchent pas, ce père, cette mère et ce fils récoltent le varech, en tapissent un maigre lopin et y jettent des poignées d'une très précieuse terre arrachée aux crevasses de l'île, pour y planter ensuite quelques patates.

 

Entre eux, peu ou pas de gestes que nous reconnaissons comme de tendresse ou d'affection, mais les regards et les silences d'un immense amour biblique. L'Homme d'Aran est ainsi construit d'images à la beauté violente et radicale, mais toujours muette: le jeu cruel d'un enfant et d'un crabe; l'enlacement d'un agneau et d'un chien; l'accablement majestueux d'un âne immergé dans la mer jusqu'au cou et néanmoins recouvert d'un énorme fardeau d'algues.

 

Il y a pourtant des voix dans ce film, tourné en muet, mais auquel un son sera ajouté par la suite, limité à quelques brefs dialogues et une poignée d'effets sonores. Mais l'environnement naturel, le déchaînement visuel des éléments dans lequel ces sons interviennent sont tels qu'on en parvient facilement à considérer que le doublage lui-même relève d'un ordre poétique supérieur: son approximation, sa sonorité mate, décalée par rapport au chaos venteux du paysage et des figures qui luttent dans le cadre de l'écran, ajoutent à la bande-son une plastique particulière, toute en échos et spectres.[19]

 

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Le plurilinguisme à la télé

 

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt Plaidoyer pour les langues, de Claude Hagège. Psychologue dans un CMPP de la région parisienne, je suis quotidiennement confrontée à l'échec scolaire d'enfants intelligents, y compris d'enfants issus de couples mixtes, et je ne suis pas certaine que le cadre scolaire soit le meilleur véhicule pour promouvoir le bilinguisme. Pourquoi ne pas essayer de faire jouer ce rôle à la télévision ? En tant que fenêtre sur le monde, je trouve désolant que la télévision française ait constamment recours au doublage, qu'il s'agisse de films, d'interviews, de documentaires, de dessins animés destinés aux jeunes. Je suis d'origine norvégienne. Contrairement à ce que pensent beaucoup de Français, les Norvégiens parlent seulement norvégien jusqu'à l'âge de dix ou onze ans, quand ils commencent à apprendre une première langue étrangère, le plus souvent l'anglais. Par ailleurs, ils ne commencent l'école élémentaire qu'à sept ans, et ne savent donc pas lire avant. Par contre, en Norvège, la version originale est la règle, et les Norvégiens, enfants comme adultes, entendent tous les jours plusieurs langues à la télé : pendant les informations, les interviews sont sous-titrées de manière très lisible, et l'on entend les voix de Clinton, Mitterrand, Rabin, Arafat, pour ne citer qu'eux. C'est pareil pour les dessins animés, américains, russes, japonais, pour les films d'où qu'ils viennent, ainsi que les émissions accueillant un invité étranger.

 

Le respect des VOST permettrait peut-être de redonner le goût en tout cas, la pratique de la lecture à nos enfants et adolescents, pour lesquels les livres sont trop souvent associés aux devoirs. Et on ne répétera jamais assez que le programme scolaire de l'école élémentaire en France est terriblement ambitieux et abstrait par rapport aux programmes des autres pays européens.[20]

 

Note de Sylvio Le Blanc: Comme le souligne pertinemment Élie Arie dans une lettre plus loin intitulée VO ou VF. Hitchcock contre Fellini ?, l'apprentissage des langues n'est pas le rôle d'une œuvre cinématographique. Cela dit, si l’idée de Kari Jamous prenait corps au Québec, les Québécois en paieraient à terme le prix, considérant qu’ils sont assiégés par 350 millions d’anglophones. Prière de lire aussi plus loin les chroniques de Christian Rioux intitulées En passant par Bruxelles et La France veut des «élèves bilingues».

 

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Où est le scandale ?

 

Je suis un lecteur attentif des commentaires cinématographiques de votre supplément Radio-Télévision. À propos du film Un mariage, de Robert Altman, diffusé sur Arte, votre critique juge «scandaleux» de le «passer en version française». Il ajoute : «On ne comprend pas cette politique de la part d'une chaîne qui s'affirme culturelle.»

 

Où est le scandale ? Dans la possibilité offerte aux 95 % de téléspectateurs dont la connaissance de l'anglais est insuffisante de voir un film de qualité ? Probablement pas. Il s'agit bien là, au contraire, de la politique que l'on attend d'une chaîne culturelle appartenant au service public. La pesante lecture des sous-titres conduisant, de facto, à évincer nombre de téléspectateurs. Le «scandale» n'est-il pas plutôt de réserver à une petite élite des produits culturels, par manque de réalisme ? Il y a aussi un snobisme très répandu qui consiste à afficher son dédain des versions françaises, sans avoir soi-même un niveau linguistique suffisant pour suivre les versions originales. Pour faire un parallèle avec la littérature (qui vaut ce qu'il vaut) : combien de Français sont capables de lire Faulkner s'il n'est pas traduit ? Traduire n'est pas déchoir.[21]

 

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Et du scandale de la VO (toujours)

 

Une fois de plus, on peut prendre Arletty et Bogart en otage pour prouver facilement qu'il ne peut pas y avoir de bon doublage. On refuse ainsi la contre-épreuve qui consiste à se demander s'il n'y a pas aussi, de temps en temps, des traducteurs capables de faire valoir un texte et des artistes de la postsynchronisation [sic] qui, le jour où vous entendez l'original, vous font regretter la doublure. Pour peu qu'on aime le cinéma, autrement dit l'image, il est permis de se demander quel avantage il y a à ce que celle-ci, que vous n'avez le temps que d'entrevoir, soit amputée d'une partie de sa surface par un texte souvent fertile en fautes d'orthographe.

 

Quand on connaît une langue, disons l'anglais, il est facile de comparer dans la VO ce qu'on entend et ce qu'on lit. On voit alors jusqu'à quel point le texte d'un dialogue peut être tronqué et appauvri par le sous-titre. On perd une foule de choses, singulièrement les petites méchancetés antifrançaises que, pour faire court, on a cru bon de passer sous silence.

 

Frustré d'image au profit d'un texte anémique qui, paraît-il, fait le régal du connaisseur, ne vaudrait-il pas mieux en fin de compte se contenter de lire tranquillement un livre, au besoin une bonne traduction, genre Edgar Poe doublé par un quelconque Baudelaire ?[22]

 

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Le point de vue d'une comédienne

 

Comédienne travaillant ponctuellement pour des sitcoms ou pratiquant le doublage de films, je constate que bien des gens manifestent des désaccords, souvent pertinents d'ailleurs, mais qu'on n'explique jamais les redoutables mécanismes qui génèrent en amont telle ou telle situation.

 

Pour ce qui concerne le doublage, j'adhère volontiers au goût de M. Tailhades pour les films en VO, et il n'est effectivement pas nécessaire d'être intello ou snob pour avoir cette préférence. Il faut bien pourtant que les Français pro-VO sachent pourquoi nombre de films sont doublés chez nous. Le marché est considérable en France, tant du côté des distributeurs que de celui des comédiens-doubleurs. Il faut savoir ce que l'on veut. Soit les producteurs et distributeurs français relancent la fiction française et les comédiens seront plus nombreux à travailler, soit on continue de se gaver de productions américaines et japonaises et nous demeurerons dans le créneau du doublage. Au niveau de la pure technique, le doublage est particulièrement difficile : il ne s'agit pas de traduire littéralement les dialogues originaux, mais de réécrire le texte en respectant au mieux les labiales (ouverture et fermeture de la bouche) et l'idée de la phrase. Les langues sont différentes. Le débit, le nombre de mots et l'accent tonique varient énormément de l'une à l'autre.

 

Au risque de vous contrarier, je dois ajouter que ce n'est pas la VO qui aide à comprendre une langue, mais l'étude et la pratique assidue qui ouvrent les portes de sa subtilité. Alors, d'accord pour diminuer les films doublés, forcément dénaturés, j'en conviens; mais par pitié, si vous réclamiez plus de fictions françaises, nous aurions sans doute plus de chances de faire notre métier dans la lumière et non à l'ombre des auditoriums ![23]

 

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VO ou VF. Hitchcock contre Fellini ?

 

Partisan farouche des films en version originale, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'apprentissage des langues (ce n'est pas le rôle d'une œuvre cinématographique !), l'honnêteté m'oblige à dire que j'ai été amené à revoir en VF certains films en VO (Annie Hall de Woody Allen, par exemple), parce que mon anglais ne me permet pas de comprendre toutes les astuces linguistiques que les sous-titres eux-mêmes, se succédant trop rapidement, ne traduisent pas en totalité.

 

Dans son livre-entretien avec François Truffaut, Alfred Hitchcock se déclare partisan des versions doublées car il refuse que les spectateurs, en lisant les sous-titres, ne profitent qu'à moitié du travail cinématographique de l'auteur, de la construction de chaque plan.

 

On peut opposer à ce point de vue les techniques de Federico Fellini et d'Orson Welles, pour qui la bande-son constituait un véritable travail auquel ils consacraient autant de soin qu'à l'image. Un travail qu'il serait criminel de dénaturer par le doublage.

 

Alors, est-ce qu'il n'y aurait pas des films faits pour être vus en VF et d'autres en VO ? Et l'erreur ne serait-elle pas d'imposer une seule version ?[24]

 

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Vive la VF

 

Pourriez-vous dans vos chroniques sur la télévision vous occuper d'autre chose que de la question du doublage en version française ? À vous lire, ainsi que vos correspondants, vous êtes tous multilingues, capables de saisir l'anglais de Groucho Marx (incompréhensible en fait), les dialectes italiens (il y en a plusieurs), l'allemand parlé, etc.

 

Pourquoi ce snobisme ? En fait, le doublage français est le meilleur du monde et donne exactement la réalité d'origine du film ! Au moins on peut y être en direct, sans lire un texte toujours en retard ou en avance. Et pourquoi ne pas passer les dessins animés en version originale, tant qu'on y est ?[25]

 

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49e Festival de Cannes – Emmanuèle Bondeville, doubleuse

 

À 20 ans, après les cours d'art dramatique, elle monte sur les planches. Mais, le temps d'avoir un bébé, on l'avait oubliée. Depuis, elle prête sa voix à des stars qui ne la verront jamais. Emmanuèle Bondeville «est» Michelle Pfeiffer.

 

Elle rugit quand on lui parle d'«artiste de complément», étiquette qui, jusqu'à une époque récente, désignait son activité. «Quand je double une actrice étrangère, je recrée entièrement son personnage.» Et de raconter les cadences affolantes (deux épisodes de série dans une journée), les prévisionnages en accéléré, les plans de travail qui imposent de jouer les scènes dans le désordre, les transcriptions réalisées à la va-vite, le ton de la scène et l'émotion de l'actrice qu'il faut saisir et traduire instantanément... «Le doublage est un métier difficile, qui mobilise tout l'art du comédien.»[26]

 

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Doublage (bis)

 

Merci à Arte de penser à ceux qui ne connaissent pas l'anglais et qui n'ont pas très bonne vue pour lire les sous-titres, surtout quand le poste télé n'est pas grand. Que de films nous pouvons ainsi regarder et écouter ![27]

 

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VO : pas de bonne solution

 

À quelques jours d'intervalle, je viens de regarder Le Procès, d'Orson Welles, d'après Kafka, et Les Ensorcelés, de Vincente Minnelli, et ces deux expériences, venant après bien d'autres, m'amènent à constater une belle découverte ! Que le problème des films en VO n'a pas de solution satisfaisante.

 

J'admets qu'il est déplaisant pour certains d'entendre des Américains ou des Tchèques s'exprimer en français, mais le procédé des sous-titres est tout aussi frustrant : ceux des deux films en question s'imprimaient en lettres jaunes aussi peu lisibles sur fond clair que sur fond sombre, et, d'autre part, en cas de dialogue rapide, ils devenaient impossibles à déchiffrer.

 

Or, il y a quelque temps, un film en VO je ne me rappelle plus lequel présentait le texte en caractères blancs fort lisibles sur une bande noire au bas de l'écran : exploit technique exceptionnel sans doute, puisque à ma connaissance jamais renouvelé... Mais j'entends d'ici les clameurs : supprimer un dixième de l'image ! Mutiler un chef-d'œuvre !

 

Dans ces conditions, j'aime autant qu'on supprime des sous-titres qui m'obligent à sautiller perpétuellement du texte à l'image, dont, soit dit en passant, on perd une grande partie si l'on n'a pas la chance de connaître la langue originale.

 

Et, entre nous je m'avance ici sur la pointe des pieds, ne pensez-vous pas que, pour le commun des mortels (dont je suis), quand le doublage est bien fait, au bout d'un instant le film vous captive assez pour vous faire oublier que vous n'entendez pas la vraie voix des acteurs ?[28]

 

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Bernard Perpète et Sylvain Goldberg, doubleurs

 

Métier singulier que celui qui consiste à superposer une voix française à la voix d'un comédien qui, dans la langue d'origine du film, incarne son personnage à l'écran. Métier qui suscite la polémique entre les adeptes des versions originales sous-titrées et des versions doublées en français. Nous avons rencontré Bernard Perpète et Sylvain Goldberg qui ont fondé en 1992, Made in Europe, la principale société de doublage en Belgique.

 

Quelle est la genèse de Made in Europe?

Bernard Perpète : J'avais envie de faire autre chose que de la télévision qui m'occupait deux jours par semaine. Comme le reste du temps, je ne faisais rien, je devenais très fainéant. Avec Sylvain et un troisième partenaire, nous avons créé, en 1992, Made in Europe, qui est exclusivement une société de doublage. Elle est le leader sur le marché belge et est reconnue à Paris comme étant la seule compétitive. Mais les choses n'allaient pas de soi. Il a fallu créer la demande, s'imposer, se battre pour exister et être reconnus.

 

Comment devient-on doubleur?

BP : Aucune étude n'y prédispose vraiment. Si on a suivi des cours d'art dramatique, c'est mieux, quoiqu'on en soit très éloigné, le jeu au théâtre n'est pas le même qu'au cinéma. Il faut avoir dès le départ des dons qu'un comédien extraordinaire n'aura pas forcément. Ce n'est pas parce que l'on est bon comédien que l'on est bon doubleur, et inversement. Les contraintes, au doublage, sont énormes. Non seulement il faut jouer vrai et juste mais en plus être synchrone. Un doubleur est un caméléon: il lui faut parler et respirer comme le comédien qu'il double et non comme il aimerait le faire. C'est la principale difficulté que rencontrent les doubleurs débutants.

 

Concrètement, comment se passe un doublage?

BP : Comme au cinéma, on ne travaille pas chronologiquement, de manière à retenir les comédiens le moins longtemps possible. Sur le plateau, le directeur artistique est censé connaître le film sur le bout des doigts et peut ainsi renseigner le comédien sur son contenu et son esprit, sur la personnalité et l'humeur du personnage qu'il double, sur le contexte de la scène à doubler, etc. Car, dans 90 % des cas, le comédien n'a pas vu le film. Il doit donc savoir où en est son personnage dans telle ou telle situation. Le film est partagé en coupes allant de vingt à cinquante secondes. Le comédien voit en VO la séquence qu'il doit doubler. En fait, il écoute surtout comment le comédien joue son texte, à quel moment il appuie, où se trouvent les inflexions, etc.

 

Combien de temps prend le doublage d'un long métrage?

BP : Cela dépend de la destination du film. Si c'est un téléfilm, il faut compter deux à deux jours et demi d'enregistrement et une journée de mixage. Par contre, si c'est un film destiné à sortir en salles, le travail sera plus soigné, il faut compter une semaine d'enregistrement.

 

Combien coûte le doublage d'un film?

Sylvain Goldberg : C'est extrêmement variable, selon la destination du film – le cinéma coûte plus cher que la vidéo ou la télévision – et selon différents critères, tels la durée du film, l'importance du texte, le nombre de comédiens et d'autres éléments techniques. En fait, le doublage est le parent pauvre de la post-production, il arrive à l'extrême bout de la chaîne. Une fois finie la post-production, il faut encore trouver un peu d'argent pour le doublage. Mais je pense que les choses sont en train de changer.

 

Pourquoi certains films sont-ils bien doublés et d'autres pas?

SG : Il y a plusieurs facteurs. D'abord, la qualité du texte. Davantage que traduit, celui-ci doit être adapté selon des impératifs très précis, et principalement le synchronisme. Ensuite, le choix des comédiens, dont la voix doit avoir le même timbre que celle de l'acteur doublé. Vous ne pouvez pas, par exemple, donner une voix fluette à un personnage très gros, à moins de vouloir créer un effet comique. Ou doubler un acteur de vingt ans par un autre de quarante. Dans ce cas-là, cela fait trop doublage.

BP : Il y a plein d'occasions de faire un mauvais doublage, chaque étape étant très importante. Il y a d'abord l'adaptation du texte en français. Elle fonctionnera si l'adaptateur a compris la sensibilité du film et possède une certaine richesse de langage. Il faut ensuite que les comédiens soient à la hauteur, que le directeur de plateau soit suffisamment exigeant dans son travail et que l'ingénieur du son, qui capte le son et fait le mixage, soit extrêmement rigoureux. Le meilleur doublage est celui dont on ne parle pas.

 

Le doubleur n'a-t-il pas tendance à surjouer comme ce qui se voit dans les feuilletons télé?

BP : C'est un métier qui réclame une grande humilité. L'Oscar, ce n'est pas le doubleur qui l'aura. Et c'est vrai que le débutant tend à en faire trop, à vouloir trop prouver, à trop se mettre en avant. Or, il faut savoir rester en retrait.

SG : Il ne faut pas imposer sa personnalité. Tout l'art du directeur de plateau est de retenir les comédiens pour établir de vrais rapports entre l'image et la voix du comédien.

 

Est-il plus facile de doubler un dessin animé qu'une fiction?

BP : Ce n'est pas sûr. Le dessin animé exige une grande folie. Le doubleur ne doit pas hésiter à prendre des voix ou des intonations insensées. Je dis toujours aux comédiens que s'ils ont l'impression d'avoir l'air idiot au moment de doubler, ils ne se trompent pas, ils ne doivent pas craindre cette forme de ridicule. D'ailleurs, certains d'entre eux doublent très bien des acteurs mais pas des personnages de dessins animés. Il faut se rappeler également que le succès de bien des personnages de dessins animés, Bugs Bunny par exemple, est dû à leur voix.

SG : Cela dit, peut-être est-ce techniquement un peu plus simple car les impératifs de "lipping" sont moins importants.

 

Les producteurs ou réalisateurs ont-ils parfois des exigences? On sait par exemple que Kubrick est très attentif au doublage de ses films.

BP : En télévision, qui est le secteur dans lequel, jusqu'à aujourd'hui, nous avons principalement travaillé, on n'entre en général jamais dans ce type de considérations. Même s'il arrive à certaines maisons de production de vouloir choisir les voix.

 

Existe-t-il des "écoles" de doublage? Entre la France et la Belgique, par exemple ?

SG : Non, il y a des bons et des mauvais doubleurs, c'est tout. Ce que l'on recherche sur le marché francophone, c'est la fraîcheur dans le jeu et de nouvelles voix.

 

Quelle est la législation européenne en matière de doublage ?

BP : Elle est très claire. Il y a, en Europe, libre circulation des biens et des personnes. Mais il faut compter sur l'attitude de chacun des pays. Jusqu'à il y a peu, la France imposait par un décret – ce qu'elle n'avait pas le droit de faire – que tous les films extra-européens 35 mm destinés à l'exploitation en salles sur son territoire soient doublés en France dans des studios français. C'est ainsi que des films 35 mm doublés en Belgique ont failli ne pas recevoir de visas d'exploitation pour le territoire français. Ce qui est illégal.

SG : Ce décret a disparu. Désormais, d'après la nouvelle loi, le visa est accordé à un film pour autant qu'il soit doublé dans un pays de l'Union européenne. Made in Europe peut donc ainsi s'ouvrir d'avantage au marché du cinéma. L'effet a été immédiat: nous avons déjà eu des contacts avec des clients susceptibles de nous confier des films importants.

 

Qu'apportez-vous de plus que vos concurrents français ?

SG : Nous proposons un service personnalisé, une ambiance de travail agréable, une grande motivation. Le doublage est, pour nous, un art à part entière. Par ailleurs, nous offrons un choix de nouvelles voix sur le marché francophone, nous apportons un vent frais. Enfin, le rapport qualité/prix de nos prestations est compétitif.

 

Doublez-vous régulièrement les mêmes acteurs ?

BP : Dans Légendes d'automne – film qui a été doublé en France mais où, par le plus grand des hasards, deux des acteurs principaux sont doublés par des Belges –, je double Brad Pitt. Mais je ne suis pas son doubleur attitré, cela dépend de la maison de production.

SG : J'ai doublé John Hulce dans Frankenstein, de Kenneth Brannagh, et, dans Légendes d'automne, Henri Thomas, le petit garçon de E.T. Dans Coups de feu sur Broadway, de Woody Allen, je double John Cusack. C'est sur base d'essais de voix que j'ai été retenu. La grève des doubleurs, qui a duré plusieurs mois en France en 1995, nous a permis de nous placer sur le marché français. Sans quoi jamais, à aucun moment, on ne serait venu nous chercher. Elle a donné un coup de projecteur sur l'industrie du doublage en Belgique.

BP : Cela a également permis de faire taire nos détracteurs qui affirmaient que doubler un film en Belgique, avec l'accent bruxellois, c'était à hurler de rire. Aujourd'hui, tout le monde sait bien que l'on peut faire d'excellents doublages en Belgique, que les comédiens n'ont pas d'accent. La preuve, quand on a été choisi sur des essais de voix, personne ne savait qu'il s'agissait de voix belges.

 

Pour vous, le doublage est un véritable métier ?

BP : Évidemment. Ce n'est pas un hobby. Suite à des petites annonces que nous publions parfois, nous recevons des lettres de gens disant qu'ils feraient bien cela comme passe-temps. On en a même reçu une de quelqu'un qui disait vouloir travailler comme doubleur pour payer ses factures.[29]

 

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Le cheval de Troie

 

Lundi dernier, suite à une chronique qui se portait assez virilement à la défense du doublage québécois, deux messages m'attendaient sur le répondeur. Le premier était une déclaration d'amour d'un professionnel du doublage. Ce que vous avez écrit ce matin sur le doublage a accompli plus en une journée que des années de discussions stériles. Tout le milieu vous en remercie, madame Petrowski.

 

Le deuxième message était nettement moins élogieux. Après les fleurs, le pot. C'est pas pour être bête, mais ce matin ma chère, tu t'es plantée. Et pas rien qu'à peu près. Le messager s'appelait René Malo. Pendant plus de 30 ans, il a été un des artisans des plus colorés du cinéma québécois. À la fois producteur, distributeur et lobbyiste, Malo s'est bâti un empire (qu'il a depuis vendu pour des millions) avec son goût du risque et son flair pour les bonnes affaires. Son nom est associé à une foule de succès qui vont de L'Aile ou la cuisse à Diva en passant par Le Déclin de l'empire américain.

 

René Malo n'est pas un deux de pique. Et même s'il est plus politicien qu'il ne veut l'admettre, il reste que son expérience dans le cinéma lui confère une crédibilité difficilement contestable.

Qu'est-ce tu veux dire au juste par plantée? Je veux dire que la loi Bacon a peu à voir avec la principale intéressée. La loi Bacon, m'a rappelé Malo, est une création du gouvernement Lévesque et non, Bourassa. Défendue par Clément Richard, ce qui devait devenir la loi Bacon faisait partie d'un tout plus ambitieux : la loi 109 du cinéma, adoptée en 1983 et mise en application en 1985. Un de ses grands objectifs était de réduire la mainmise étrangère sur la distribution de films au Québec. Autrement dit, de faire en sorte que les millions de dollars que rapportaient les films américains restent au pays et profitent aux distributeurs d'ici. La question du doublage n'était qu'une pinotte dans toute l'histoire.

 

Manque de chance, la mise en application de la loi a coïncidé avec le déclenchement des élections. Le PQ a perdu et les libéraux sont arrivés en proposant des amendements. C'est cela, la loi Bacon : moins une loi qu'un amendement qui n'avait rien de courageux. Au contraire. La loi Bacon, m'a soutenu Malo, est la pire affaire qui est arrivé au cinéma québécois. La ministre a lâchement abandonné les distributeurs québécois et a vendu leur marché aux Américains pour un plat de lentilles. La loi a peut-être favorisé l'émergence d'une industrie du doublage de 20 millions. Mais elle a surtout permis aux Américains d'inonder le marché de leurs films et de faire chez nous deux fois plus d'argent qu'avant. Le doublage dans toute cette affaire ma fille, m'a répété Malo, est un cadeau empoisonné. C'est le cheval de Troie des Américains.

 

Sur le coup, j'ai cru que Malo était fou ou alors qu'il défendait des intérêts politiques supérieurs. Mais un rapide retour en arrière m'a convaincue qu'il avait raison. Une industrie du doublage qui prospère ne vaut rien si à cause d'elle, le cinéma québécois, français ou même moldave, se meurt sur nos écrans. Or, depuis la fameuse loi Bacon, c'est effectivement ce qui se produit. Avant l'imposition de la loi obligeant nos voisins du sud à sortir leurs films en version originale et en français presque en même temps, les Américains n'avaient pas considéré sérieusement le potentiel économique du marché québécois. Pour eux, nous étions une petite île perdue au milieu du Pacifique dont les habitants parlaient chinois ou son équivalent. Aussi sortaient-ils la version originale de leurs films dans moins de cinq salles au Québec. Ils croyaient vraiment qu'il n'y avait pas d'argent à faire avec nous. La version française n'arrivait que neuf mois plus tard. Et là encore, son rayonnement était des plus discrets. Au plus, une demi-douzaine de salles étaient réquisitionnées. Les journaux en parlaient peu ou pas. Résultat : les Québécois boudaient les versions françaises des films américains, convaincus qu'il s'agissait de vieux films sortis il y a trop longtemps.

 

La naissance d'une industrie du doublage québécois a fait basculer ce bel équilibre. Les versions doublées des films américains se sont mises à sortir aussi rapidement que des saucisses. Le public québécois s'est pris au jeu. Et comme l'appétit vient en mangeant, plus il mangeait de films américains, plus il avait envie d'en manger. Devant un tel appétit (et surtout de tels revenus) les Américains se sont réveillés. Au lieu de réquisitionner cinq salles, ils en ont pris 10, puis 18. Cet été, Mission impossible était présenté dans 60 salles au Québec! Les distributeurs québécois sont tombés au front les uns après les autres. Aujourd'hui, il ne reste que deux distributeurs majeurs sur la vingtaine d'avant. Personne n'a osé protester. Après tout, cette «perte» des écrans rapportait 20 millions au doublage. Les comédiens travaillaient comme des fous et faisaient du fric comme de l'eau. Pourquoi se plaindre? Bien entendu ce n'était pas entièrement la faute des comédiens ni des professionnels du doublage québécois. N'empêche. Grâce à leur beau travail, les films américains occupent maintenant 87 % de nos écrans. Les films français ont pratiquement disparu de la carte. Tout comme les films moldaves, italiens ou polonais. Quant aux films québécois, on n'en parle pas.

 

Dix ans après l'entrée triomphale du cheval de Troie sur nos écrans, force est de constater que les Américains nous ont eus. Nous avons peut-être gagné une bataille mais ce n'était pas la bonne.

Si le gouvernement d'Ottawa perdait moins d'énergie à se battre contre le Québec et s'attaquait sérieusement à son véritable adversaire (américain), nous aurions peut-être une minuscule chance de nous en sortir. Autrement, il faudra se rendre à l'évidence. On s'est plantés. Et pas rien qu'à peu près.[30]

 

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Industrie cinématographique: Une image vaut bien plus que mille mots
Le doublage des films est nettement préférable au sous-titrage

 

Dans Le Devoir du 29 janvier, Odile Tremblay s'inquiète avec d'autres «du nombre de plus en plus restreint de films présentés en version originale sous-titrée en français». Elle s'élève par exemple contre le fait que le Hamlet de Kenneth Branagh puisse être doublé et non sous-titré, constituant ainsi «un outrage à la langue de Shakespeare, qui doit être entendue».

 

Mme Tremblay a droit à ses idées. Quant à moi, j'ai toujours préféré le doublage au sous-titrage. La raison en est essentiellement la suivante: j'accorde plus d'importance au texte et à l'image – et aux mille mots qu'elle suggère – qu'à «la musique de la langue» et au «sel des mots».

 

Prendre le temps d'assimiler les sous-titres – quand ils sont lisibles! –, c'est prendre le risque de rater un mouvement de caméra éloquent ou l'expression inopinée et révélatrice d'un acteur. Lire les sous-titres, c'est s'échiner sur une traduction succincte et incomplète des dialogues. (Sous ce rapport, le sous-titrage du dernier Branagh serait une catastrophe: les tirades y étant nombreuses et denses, on passerait son temps à lire des sous-titres... approximatifs.) J'ai vu à plusieurs reprises le Falstaff d'Orson Welles – une perle rare. Mes yeux n'ont pratiquement pas quitté le bas de l'écran de la version sous-titrée; par contre, dans la version doublée, j'ai pu apprécier à sa juste valeur la caméra virtuose de l'auteur, les décors et le jeu multiple des acteurs, tous plus talentueux les uns que les autres. Certes, dans l'opération, j'ai perdu la voix de Welles, mais j'ai hérité en revanche celle de Pierre Brasseur. Quelle voix! Et quel texte... français! Le Henry V de Branagh, c'était bien, mais doublé par Gérard Depardieu, quel enchantement (ce dernier produisit lui-même le doublage quelques années après la sortie de la version originale parce qu'il admirait l'œuvre, preuve qu'un homme de goût peut préférer le doublage au sous-titrage).

 

Dans un film, perdre l'anglais de Shakespeare serait-il aussi outrageant que le fait de perdre l'allemand de Goethe, l'espagnol de Cervantès ou le chinois de Pu Song Ling? «La musique de la langue» de ce dernier «doit[-elle] être entendue» dans un film? Elle ne révèle pourtant rien à quiconque ne connaît pas un traître mot de chinois. Par contre, un habile traducteur et un tout aussi habile directeur artistique sauront peut-être nous en restituer la richesse dans une version doublée. Je ne sais pas ce que donne la voix de l'ordinateur de 2001: l'Odyssée de l'espace en anglais, mais en français, elle est incomparable. Et que dire de la voix française de Patrick McGoohan dans Destination danger! Et de celle, tonitruante, de Gian Maria Volonte dans La classe ouvrière va au paradis... Et de celle de Tom Hulce dans Amadeus

 

L'ennui avec le doublage, c'est quand il est bâclé. Force m'est d'admettre que, de façon générale, les versions doublées au Québec sont de piètre qualité, contrairement à celles venant de France. Après avoir vu Blade Runner en version originale, j'ai comparé l'ancienne mouture, doublée en France, avec la nouvelle, doublée ici. Le Blade Runner français est de beaucoup supérieur au nôtre. Tout y concourt: la qualité et l'éventail des voix; la justesse de ton; la synchronisation parfaite. En outre, quelle misère que d'entendre les sempiternelles voix d'un petit cercle d'acteurs-doubleurs québécois (alors qu'en France, ils sont légion). Quelle amère surprise que de reconnaître à tout bout de champ Aubert Pallascio, Edgar Fruitier, Yves Corbeil, Bernard Fortin, Luc Durand, Élisabeth Chouvalidzé ou Vincent Davy (les prestations de ce dernier sont souvent superbes – en particulier dans La Société des poètes disparus et La Rivière du 6e jour –, mais comme sa voix est surexploitée, le charme s'en trouve rompu). Et il y a également un problème de continuité: un tel double le dernier Sean Connery, sans être assuré pour autant de doubler le prochain (alors que le Sean Connery français est resté le même depuis James Bond 007 contre Dr No). Ou encore, une même voix secondaire peut être utilisée pour doubler de deux à trois personnages secondaires (prend-on les spectateurs pour des idiots?). Non, notre industrie du doublage au Québec n'est pas à la hauteur. Ce qui m'amène, tristement, à espérer voir les distributeurs québécois privilégier à l'avenir les films doublés en France au détriment de ceux d'ici.

 

Avec d'autres, Mme Tremblay estime «qu'une éducation du public est à faire afin de promouvoir l'importance des versions originales». Je ne suis pas de cet avis. Le public québécois s'est habitué au doublage et cela m'apparaît constituer un avantage. Il détesterait se retrouver dans la situation des Néerlandais qui n'ont accès qu'à des versions sous-titrées. (Je me suis d'ailleurs laissé dire que cette réalité avait grandement favorisé la pénétration de l'anglais aux Pays-Bas, ce qui laisse songeur vu notre position fragile, encerclés que nous sommes par 300 millions d'anglophones.)

 

Pour finir, je pense qu'il faut continuer à (bien) doubler les films qui peuvent se le payer et sous-titrer les plus pauvres.[31]

 

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Industrie du doublage: Un goût si sûr... des autres
Le doublage au Québec des films distribués ici relève du simple respect pour notre propre culture

 

Je réagis ici à une lettre de Sylvio Le Blanc, intitulée Une image vaut bien plus que mille mots, faite en réponse à un article d'Odile Tremblay et publiée dans Le Devoir du 27 février 1997. En voici d'abord quelques extraits: «Mme Tremblay a droit à ses idées. Quant à moi, je préfère le doublage au sous-titrage [...] L'ennui avec le doublage, c'est quand il est bâclé. Force m'est d'admettre que de façon générale, les versions doublées au Québec sont de piètre qualité, contrairement à celles venant de France [...] Ce qui m'amène, tristement, à espérer voir les distributeurs québécois privilégier à l'avenir les films doublés en France... »

 

Je conviens avec M. Le Blanc que chacun a droit à sa préférence. La mienne, par exemple, aurait été de ne pas lire sa condamnation sans fondement de l'industrie québécoise du doublage. Insatisfait de nos doublages, M. Le Blanc ne se donne pas la peine de nous inviter à la réflexion, à l'autocritique et à l'amélioration. Non, il demande carrément aux distributeurs québécois d'«acheter français», ne s'arrêtant pas pour réfléchir aux conséquences d'une telle suggestion: la mort de notre industrie et l'envahissement culturel. Et quoi encore, devrons-nous fermer un pan de l'industrie québécoise chaque fois qu'un M. Le Blanc préférera les importations? S'il faut suivre ce chemin, nul doute que la dernière industrie québécoise à survivre sera celle de la connerie.

 

Je veux croire que M. Le Blanc est de bonne foi, mais mal informé. Je ne souhaite pas ici que l'esquinter (même s'il le mérite pour avoir réussi, en un seul paragraphe, à insulter les centaines de personnes qui œuvrent dans l'industrie québécoise du doublage), mais il me donne l'occasion, que je ne peux laisser passer, de lutter contre des préjugés malheureusement trop répandus.

 

Faut-il rappeler qu'ici comme ailleurs, le doublage est un art du possible, soumis comme le cinéma (qu'il sert) à de multiples contraintes? Les obstacles financiers sont les plus nombreux, on s'en doute. Pour bien doubler, il faut y mettre le temps et l'argent. Cela étant dit, dans les mêmes conditions, à budget égal, l'industrie québécoise produit d'aussi bons doublages que l'industrie française; et, toutes proportions gardées, elle produit autant de doublages de qualité supérieure. M. Le Blanc ne peut soutenir le contraire qu'en usant d'exemples sortis de leur contexte, commodes parce que frappants. Il compare les versions française et québécoise d'un film et, préférant la première, reporte son jugement sur la production de toute notre industrie. Mais je pourrais dix fois comparer les versions d'autres titres et conclure au contraire! Qu'est-ce que j'aurais prouvé? Mon goût justifierait-il l'anéantissement de l'industrie française?

 

Les principaux arguments utilisés par M. Le Blanc pour condamner les doublages faits au Québec ne nous disent rien sur le doublage, mais beaucoup sur l'état de colonisé. N'est-ce pas ainsi qu'il faut désigner celui qui trouve que c'est un enchantement de reconnaître dans un doublage la voix de Gérard Depardieu, mais une misère de reconnaître celle d'Aubert Pallascio? Ou qui voit un problème strictement québécois dans celui de la «continuité» (toujours la même voix pour doubler un acteur) ou dans celui de l'utilisation du même acteur pour doubler deux ou trois personnages?

 

Non, nous n'allons pas céder à la préférence de M. Le Blanc. Nous allons continuer de doubler chez nous, en tentant chaque jour de nous améliorer, certes parce que nous avons un public et un marché à satisfaire, mais surtout parce que le doublage est une affaire de culture. Nos doublages se distinguent par leur caractère nord-américain. C'est normal. Quand un film se déroule par exemple à Los Angeles, nous ne le doublons pas moins en français normatif, mais nous tentons de conserver un peu du rythme et de la musique de la langue américaine, et nous évitons de prêter aux personnages des tournures et un argot qui ne peuvent pas être les leurs. Nous le faisons naturellement parce que nous sommes nord-américains, et sciemment pour répondre aux besoins de notre public, lequel n'a pas à entendre parler un barman californien comme un tenancier de troquet du 14e arrondissement. De la même façon, les Français choisissent, pour adapter ledit film, la langue de la ville qu'ils connaissent et que leur public connaît. Ils ne peuvent pas faire autrement. Et pourquoi le feraient-ils? Le doublage, c'est une transposition dans la langue et dans la culture d'arrivée, vivantes des deux côtés de l'Atlantique. Nous ne contestons pas le souhait des Français d'entendre un Bruce Willis bredouiller «parigomondain», mais nous préférons qu'on nous transpose son marmonnement de manière plus nord-américaine.

 

À ce propos et tandis que nous y sommes (au cœur du sujet, quoi qu'assez loin de la lettre de M. Le Blanc), quand certains de nos concurrents, pour rejeter nos versions, laissent entendre que nous doublons dans une langue incorrecte, voire incompréhensible, c'est peut-être de bonne guerre (commerciale), mais c'est faux; et la question n'est pas là. La règle de notre industrie, c'est le français normatif, et nous la suivons avec une conviction qu'ignore aujourd'hui la France. Bien sûr, le contexte le permettant et puisque nous doublons presque toujours pour le marché intérieur, nos adaptateurs ne dédaignent pas l'emploi ici d'un québécisme de bon aloi, là d'une tournure parfaitement française mais aujourd'hui peu usitée en France. Et puis après? En quoi ces quelques mots ou expressions sont-ils plus difficiles à accepter que le fatras argotique sans cesse renouvelé que nous imposent les Français depuis des décennies? Et je ne parle pas de leur goût des anglicismes, effet d'un snobisme galopant.

 

Ah! On souhaiterait que, lorsqu'il leur arrive de voir un de nos doublages, les Français fassent comme nous (au lieu de râler): qu'ils s'amusent à décoder les quelques expressions que leur proposent «les cousins». Mais plutôt que de rêver, demandons à nos distributeurs le contraire de ce que suggère M. Le Blanc: faites doubler au Québec tous les films que vous y diffusez. Ce serait le cas depuis longtemps si nous n'étions pas si complaisants. Peut-être aussi aurions-nous cessé d'avoir honte des recours de notre culture... et peut-être nous respecterait-on davantage. Et là, regardons dans la bonne direction: en exigeant de doubler tous les films étrangers qu'elle visionne, la France ne nous méprise pas, elle nous met sur la voie. On ne quémande pas sa culture (ou son économie).

 

Et s'ils détestent toujours notre travail, au lieu de doubler la voix de la mouche du coche dans des lettres de série B, les M. Le Blanc pourront toujours s'offrir des doublages français en importation privée.[32]

 

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Vive le doublage fait en France!

 

Je ne partage aucunement l'indignation que suscite chez Nathalie Petrowski (La Presse, 17 février) et chez d'autres le conflit entre Québécois et Français sur la question du doublage de films. Moi, ce qui m'indigne plutôt, c'est la médiocrité du produit québécois dans ce domaine.

 

Chaque fois que je tombe sur un film doublé au Québec, j'enrage en entendant les nombreuses maladresses de traduction et fautes de français, la diction laborieuse (on est à mon avis bien loin du «français impeccable» dont parle un lecteur de La Presse dans une récente lettre), les intonations chantantes ou qui manquent de naturel ou de force. Souvent, mon intérêt pour le film se perd, quelle que soit sa qualité par ailleurs, car je ne parviens plus à croire à des personnages qui sonnent faux et s'expriment dans un français qui sent la traduction.

 

Tout doublage comporte certes, par sa nature même, une part de fausseté. Il demeure néanmoins que, comme la traduction, le doublage est un art, art que les Français, il faut le reconnaître, possèdent à un degré que nous sommes loin d'avoir atteint.

 

Je trouve que lorsqu'on place la question du doublage sur un strict plan politique et économique, on passe à côté de l'essentiel. D'une part, les raisons culturelles invoquées par les Français pour refuser les doublages faits au Québec (accent, français régional, etc.) sont à mon avis fondamentales, et on ne doit pas les écarter sommairement, comme le fait Serge Turgeon (La Presse, samedi 22 février), en présumant qu'elles sont dictées par la mauvaise foi. D'autre part, le fait que la loi Bacon ait provoqué un petit «boum» économique chez les acteurs ne prouve malheureusement pas qu'elle soit bonne ; en l'occurrence, il s'agit d'un boum artificiel, fondé non pas sur une production de qualité, mais sur la création d'une clientèle captive. C'est pourquoi je me réjouis, même si nos acteurs risquent d'en souffrir, que les doublages faits en France reprennent une part importante du marché.[33]

 

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La Cinémathèque et le biculturalisme

 

Une Cinémathèque québécoise (CQ) tout autant anglaise que française? Après avoir parcouru leur dernier programme incorporé dans la Revue de la Cinémathèque de juin-juillet-août 1997, j'ai constaté en tout cas qu'elle accordait pour le moins un traitement de faveur à l'anglais. Voyez plutôt: Parmi les 22 films présentés en version originale anglaise (j'omets les films d'animation et les films muets), seulement quatre d'entre eux sont sous-titrés en français – un de moins que les cinq films en version originale française sous-titrés en anglais. Parmi les 45 films tournés dans une autre langue que le français et l'anglais, 31 sont sous-titrés en anglais, 13 seulement en français, et un dans les deux langues. De plus, les titres en anglais ne sont pas traduits en français (il en va de même des titres en anglais des 31 films sous-titrés en anglais). Quel beau programme pour nos amis anglo-québécois morts de rire, qui déjà sont choyés par les autres cinémas de répertoire et les divers festivals.

 

La CQ représenterait-elle un film japonais sans sous-titre? Un film grec sans sous-titres? Non. Mais elle présente 18 films en version originale anglaise sans sous-titres et sans doublage. Viendrait-il à l'idée de la CQ de ne pas traduire le titre d'un film allemand? Non. Mais elle fait une exception avec l'anglais. On s'est battu ici pour obtenir rapidement des versions françaises dans les salles commerciales, avec l'objectif bien terre à terre de protéger le français. Mais de cela la CQ n'a cure et fait quasiment comme si l'anglais avait ici un statut identique au français.

 

Le sous-titrage coûte de l'argent, le doublage encore plus, et la CQ n'est pas riche. Qu'à cela ne tienne, il existe déjà des versions doublées de la plupart des 22 films dont il est question plus haut, et si les réseaux de télévision peuvent se les procurer, je ne vois pas pourquoi la CQ ne pourrait faire de même. Mais c'est oublier que les puristes de la CQ abhorrent le doublage (leur rhétorique est bien connue: le doublage altère l'intégrité artistique d'un film). Ils font montre ainsi de leur peu de considération à l'endroit des unilingues francophones qui voudraient voir, comprendre et apprécier ces films, et qui, en outre, préfèrent le doublage au sous-titrage (c'est aussi le cas des 800 000 analphabètes du Québec).

 

Monsieur Robert Daudelin, nous voulons que la Cinémathèque québécoise soit française (ce serait une première en Amérique). De grâce, montrez-nous tous vos films en français.[34]

 

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Monsieur Sylvio Le Blanc,

 

Le Devoir du 23 juin dernier publiait une lettre de votre cru abusivement intitulée La Cinémathèque et le biculturalisme. Les questions de fond qui surdéterminent vos propos concernent tout citoyen du Québec; elles supposent une tribune beaucoup plus rigoureuse que ma réponse. Je vais donc m’en tenir à quelques points techniques qui relèvent du mandat de la Cinémathèque québécoise, institution spécialisée dans la conservation et la diffusion du patrimoine cinématographique national et international.

 

Voici donc, dans l’espoir d’éclairer les questions qui vous préoccupent, un certain nombre d’informations :

 

1.  La Cinémathèque québécoise privilégie les versions originales, cela va de soi, comme le font toutes les cinémathèques à travers le monde : nous sommes un musée et nous essayons, dans la mesure du possible, de proposer les œuvres dans leur forme originale.

2.  Quand c’est possible – et même si cela suppose des efforts particuliers, y compris financiers – nous essayons de trouver des copies, même de films américains, avec des sous-titres français. Malheureusement, de telles copies n’existent à peu près pas au Québec… De plus, il n’y a aucun laboratoire de sous-titrage au Canada.

3.  Quand nous projetons un film dont la langue originale, ou la langue des sous-titres, est l’anglais, de façon générale, nous l’annonçons sous son titre anglais de manière à prévenir le spectateur de cette circonstance.

4.  De plus en plus les films étrangers, de langue autre que l’anglais, sont sous-titrés exclusivement en anglais. C’est la situation à laquelle nous nous sommes butés récemment pour le cycle « Nouvelle Europe ». (Inutile de dire que ces films existent encore bien moins en version doublée!)

5.  Bon an, mal an, la Cinémathèque projette des films en langue étrangère sans sous-titres; ce fut le cas récemment de films en langue espagnole, allemande, russe, danoise et même aymara… Nous remettons alors un texte de présentation aux spectateurs; parfois nous faisons une traduction simultanée.

6.  Les copies que projettent les réseaux de télévision sont soumises à des contrats exclusifs qui, règle générale, en interdisent l’accès à la Cinémathèque. Qui plus est, ces copies sont désormais presque exclusivement sur support vidéo, donc inaptes à une projection dans la salle cinéma de la Cinémathèque.

7.  Dans Le Devoir du 21 juin – soit deux jours avant la publication de votre lettre – la critique de cinéma en titre du journal, Odile Tremblay, consacre un paragraphe de sa critique de Chamane pour dénoncer le fait que le film soit projeté dans une version doublée en français… Et ce genre de regrets revient très périodiquement sous la plume des critiques montréalais francophones.

8.  L’exercice statistique auquel vous avez cru bon de consacrer votre temps aurait donné des résultats bien différents s’il avait été fait sur le dos du programme précédent de la Cinémathèque; et il donnerait également des résultats bien différents si on lui soumettait le programme de septembre prochain dans lequel les films des cycles principaux (Vie privée, Mois de la photo, Restaurations françaises) sont massivement en langue française.

9.  Plusieurs cinémathèques étrangères qui font, comme nous, face à une situation d’isolement linguistique, projettent régulièrement des films américains en version originale sans aucun sous-titre : Lisbonne, Helsinki, Amsterdam et Copenhague me viennent spontanément à l’esprit.

 

Espérant avoir répondu à certaines de vos questions, j’espère, Monsieur, que nous aurons fréquemment l’occasion de vous accueillir à la Cinémathèque québécoise.[35]

 

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Falstaff choisi par John Carpenter

 

Le cinquantième Festival de Locarno, entre Hollywood et films de recherche, deux réalisateurs racontent leur choix pour la rétrospective «50 + 1 Years».

 

«Un film en ruine. Falstaff est un film qui a beaucoup compté pour moi, et dont personne n'a beaucoup entendu parler. Quand j'ai commencé mes études de cinéma, il était déjà sorti et avait fini sa carrière. J'avais vu tous les films de Welles à la fac, sauf celui-là; je suis donc allé le voir au cinéma. J'ai été ému par l'amour qu'Orson Welles avait mis dans ce film. Welles adaptait Shakespeare depuis le lycée, et il y a mis quelque chose de son enfance. Retournant à Shakespeare, il retournait à ses racines.

 

Dans tous ses films, Welles est acteur, qu'il soit devant ou derrière la caméra. C'est l'un de ses secrets, et c'est sa nature profonde. Pour Falstaff, il est allé chercher les meilleures répliques chez le meilleur écrivain de tous les temps.

 

Malgré un budget modeste et des défauts techniques, le film a des moments de brio uniques. Au milieu du film, il y a une scène de bataille qui prend place parmi les plus belles que j'ai vues. Les notations visuelles et émotionnelles sont au-delà de ce que Welles avait fait auparavant, et son interprétation est époustouflante.

 

Quand j'ai vu Falstaff, j'ai eu le sentiment qu'il était enfin parvenu à ce qu'il voulait, quoi qu'ait pu en dire la critique. Je n'ai jamais cru à la scène de Citizen Kane où il casse tout dans la chambre : il avait vraiment du mal à la sentir en tant qu'acteur. Mais dans Falstaff j'ai su qu'il avait touché juste. Je le voyais à son visage. Tout ce qu'il avait enduré dans sa carrière ressortait dans son jeu, c'était une manière très personnelle de jouer le rôle.

 

Le plus surprenant dans Falstaff est la présence constante de l'humour tout au long du film. On considère Welles comme l'artiste comblé qui domine tout le monde du haut de son solennel classique, Citizen Kane. Ici, il multiplie les notations drolatiques, comme les plans de gens en armure hissés sur leurs chevaux, qui sont aussi véridiques.

 

Il suffit de voir Falstaff pour en repérer les défauts techniques. Le son est affreux, comme si l'équipe n'avait eu que deux heures pour terminer la postsynchronisation. Il est triste de voir un grand metteur en scène réduit à tolérer ce genre d'imperfections à l'écran pour réaliser sa vision, au risque de compromettre sa crédibilité auprès du public.

 

Du moins le film m'a permis, à moi étudiant en cinéma, de prendre la mesure du combat de Welles avec la technique, et aussi de dépasser cette approche superficielle des films, pour en découvrir les richesses que ne possèdent pas tant de films à la surface lisse et polie, qui flattent le regard.

 

Alors que le brio décoratif et formel de Citizen Kane est fascinant à regarder, il est émotionnellement sec, et j'en suis toujours resté un peu loin. Et voilà que ce film, ruiné par une technique délabrée et tourné dans des circonstances démentes, me cloue au sol. Les acteurs sont magnifiques, ils crèvent littéralement l'écran. Welles a véritablement mis sa vision sur l'écran, vision souvent considérée sans indulgence par beaucoup de commentateurs, mais qui m'a transformé.

 

Un cinéaste comme Hawks a été pour moi un modèle en technique, quelqu'un qui maîtrisait tous les aspects techniques de ses films, même les pires. Dans un film fait du bout des doigts comme Hatari, il contrôle chaque séquence. Il n'a jamais négligé cet aspect du cinéma, parce qu'il n'a pas été obligé de travailler dans les conditions que Welles a connues. Welles est passé du sommet de son art aux déceptions de la fin de sa carrière, mais il a pourtant été capable de mettre toute cette émotion dans ce film.

 

J'ai compris après avoir vu Falstaff à quel point il est important de raconter une histoire personnelle. Même si l'on échoue, comme ce film a échoué, ce qui compte, c'est d'avoir essayé. Jouer la sécurité ne vaut rien. Dans ma propre carrière, quand je «passais au travers en dormant debout» comme disait Robert Mitchum, j'étais mécontent des résultats, même si d'autres les appréciaient; alors que ce sont souvent les films où j'ai mis le plus de moi-même qui n'ont pas vraiment plu aux autres.

 

J'ai vu beaucoup de films qui ont les apparences de l'art, dans le scénario, l'interprétation, la technique, mais rien d'aussi personnel, rien qui m'ait aussi fortement marqué que Falstaff[36]

 

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Doublage : le cul-de-sac

Au problème de la langue s'ajoute aussi celui, dont on parle moins, de la qualité inégale du doublage québécois, souvent fait rapidement, avec un bassin trop restreint de comédiens.

 

L'industrie québécoise est foncièrement artificielle. Elle a connu son essor avec la loi Bacon qui, il y a dix ans, a forcé les distributeurs à fournir rapidement une version française des films américains à l'écran au Québec. Parce que les versions made in France n'étaient pas disponibles, puisque les films américains sortent beaucoup plus tard en France, il a fallu doubler au Québec. L'élément nouveau, c'est que les délais de diffusion s'amenuisent et que les versions doublées en France sont disponibles de plus en plus rapidement. Pour éviter d'avoir à payer deux doublages, les distributeurs risquent de choisir la version majoritaire, la française.

 

C'est ainsi que les perspectives de ce secteur, déjà limitées, le deviennent encore plus. Cette industrie locale alimente un marché local et son unique fonction est de fournir aux Québécois francophones incapables de suivre un film américain dans sa version originale, une version dans un français qui se rapproche plus de leur langue parlée.

 

Le rapport Lampron propose néanmoins d'aider le doublage québécois, avec des crédits d'impôt de 15 %, qu'on invite Ottawa à imiter, et une obligation pour les productions subventionnées par le Québec de doubler au Québec. Ces recommandations semblent toutefois moins la réponse à un besoin que le fruit d'un automatisme. Pourquoi subventionner une industrie qui n'a manifestement pas d'avenir, quand il y a des besoins ailleurs? Le fait qu'elle crée des emplois en petit nombre est-il un argument suffisant? Comme si, dès qu'il s'agit de culture, un précepte non dit veut que, dans le doute, il faut subventionner.[37]

 

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Le doublage des films en français au Québec et en France: Read my lips!
La langue artificielle des doublages faits ici exprime un déni de notre propre identité

 

L'auteur a travaillé de 1978 à 1991 dans l'industrie du doublage comme technicien et directeur de plateau pour divers studios. Il s'occupe aujourd'hui de la production de films originaux.

 

On a tout récemment fait couler beaucoup d'encre au sujet du doublage au Québec, au point d'en faire une véritable crise politique. Puis, pouf! Le ballon s'est dégonflé... jusqu'à la prochaine montée de lait de quelques frustrés, appuyés par des politiciens qui tenteront encore une fois de s'attirer quelques votes. J'ai travaillé assez longtemps dans le milieu du doublage pour développer une réelle sympathie envers ses artistes et artisans. Cependant, je ne crois pas que la défense (bien compréhensible) d'une industrie locale génératrice d'emplois puisse excuser la restriction mentale et les sophismes. À en croire certains, la France fait du mauvais doublage et on devrait faire preuve au Québec du même protectionnisme que celui pratiqué par les Français. Allons donc! Les Français refusent notre doublage, alors faisons de même! Les Français sont trop «locaux»? Et nous, qui sommes-nous au juste?

 

La langue populaire, avant et après

 

Bien de l'eau a coulé sous les ponts depuis Patrouille du cosmos. Durant les années soixante, on ne doublait que pour la télévision. Or, le petit écran offrait une programmation accessible à toute la famille. Aucun risque d'y retrouver des vulgarités. Au Québec, cette langue édulcorée était assez proche de celle des Français. Il y avait bien une différence d'accent et quelques mots litigieux, mais ce n'était pas le fossé qui existe aujourd'hui entre la langue populaire d'ici et celle qu'on parle au pays de Mathieu Kassovitz.

 

Trente ans plus tard, on ne double presque plus pour la télévision au Québec. Nous sommes spécialisés en gros films hollywoodiens pour les salles. Or, le contenu des films américains est de plus en plus violent, tant au plan visuel que linguistique. On n'y compte plus le nombre de jurons. Et au Québec, tout le monde semble obsédé par le «bon parler». On ne veut surtout pas être trop français... mais encore moins être trop québécois. Comme si c'était une question de mesure! Quelqu'un m'a déjà dit: «On ne peut pas doubler en parisien, mais on n'est pas obligés de parler joual. Toi et moi, on parle correctement sans être français. C'est un peu comme... Radio-Canada. Bernard Derome, c'est correct, ça.» Ben voyons donc! Si seulement c'était si simple...

 

Le texte

 

Il est assez aisé de s'en tirer quand on veut traduire Dead Poets Society, qui se passe dans un collège classique durant les années cinquante. D'ailleurs, au Québec, Vincent Davy en a fait une adaptation vraiment magnifique qui aurait tout aussi bien pu servir en France. Mais il existe plusieurs niveaux de langue dans la plupart des films, comme dans la vraie vie. Un thriller policier oppose un riche financier à des voyous de fonds de ruelles. Pas trop de problèmes pour doubler les gens de Wall Street. Mais Eddy Murphy va-t-il parler comme... Bernard Derome? Et qui va pouvoir jouer des textes aussi aseptisés?

 

Le jeu

 

J'éprouve une admiration sans bornes pour les comédiens qui pratiquent l'art du doublage au Québec. C'est une des disciplines les plus exigeantes qui soit. On vous place derrière une barre dans un petit studio noir. On vous demande de ne pas trop bouger pour rester dans l'axe d'un micro fixé devant vous. On vous montre une scène extraite d'un film que vous n'avez visionné qu'une fois, ou peut-être pas du tout. On vous demande de lire votre texte sur une bande calligraphiée qui défile à une vitesse effarante. Vous devez être synchrone jusque dans les moindres respirations, et rendre instantanément l'émotion qu'un acteur bien mieux payé que vous a pris des mois à intérioriser. Un chausson avec ça? Et au Québec, on vous demande en plus d'imiter un Français... en même temps. Nos acteurs ne sont plus des acrobates, ce sont des contorsionnistes!

 

Nos acteurs ne sont pas mauvais, bien au contraire, et la France ne fait pas que du bon doublage. Mais il faut voir la vérité en face: là-bas, les acteurs de doublage ont un net avantage sur leurs vis-à-vis québécois. Ils jouent dans leur propre langue, eux! Ils ne se posent pas de question à savoir s'ils sont trop français. Ils n'entendent pas le directeur de plateau leur dire: «Attention mon coco, tu avais un peu d'accent, on recommence.» À budget égal, pour un long métrage de salle avec plusieurs niveaux de langue, les Français font en général un doublage moins technique et mieux joué qu'ici parce qu'ils utilisent une langue cohérente et riche en expressions colorées.

 

Constats

 

Tout ce qui précède m'amène à certains constats:

 

- le «français international» est une langue qui n'existe pas! Ce n'est qu'un leurre bien commode pour nous fermer les yeux sur une réalité désagréable mais incontournable: nos doublages ne sont pas internationaux pour deux cennes;

 

- nous ne vendrons jamais nos doublages de salles en France, même si Lucien Bouchard (ou le pape Jean-Paul II) allait supplier les Français à genoux. Ça n'a rien à voir avec la politique, ce n'est qu'une question de gros bon sens. Même quand nous tentons de doubler «à la française», les Français perçoivent notre doublage comme étant «canadien». Leur point de vue est simple et parfaitement légitime pour des gens qui sont le centre incontestable de la francophonie, qui savent qui ils sont et ce qu'ils veulent: «Pourquoi diable irions-nous voir un film américain qui parle une langue canadienne?»

 

Oublions donc une fois pour toutes l'idée d'un marché complètement ouvert. Alors quoi? Un marché complètement fermé?

 

Y a-t-il des solutions?

 

Des sondages ont démontré que le spectateur québécois moyen n'aime pas les versions trop françaises. Par contre, les mêmes sondages nous révèlent que le doublage en langue québécoise ne passe pas. Ce n'est guère surprenant dans un pays où les gens rêvent d'un Québec indépendant dans un Canada uni. On n'en est pas à une contradiction près. Il est encore plus navrant de constater que le même Québécois se gave presque exclusivement de cinéma hollywoodien doublé. C'est un peu comme s'il voulait être américain sans avoir à faire l'effort d'apprendre la langue propre à cette culture. Un Américain handicapé!

 

Il faut faire des choix!

 

Premièrement, qu'on ait donc le courage politique de faire pression sur nos diffuseurs pour qu'ils cessent d'accepter des séries télévisées doublées en France exclusivement pour le Québec (c'est totalement inacceptable... et ce sont bien des emplois qui sont en jeu!). Ensuite... on veut marquer notre différence face à la France? Parfait! Doublons les films dans notre langue à nous, sans gêne ni complexes, et avec toutes les nuances des différents niveaux de langage qui existent dans notre belle société distincte. On a tout le talent qu'il faut au Québec, prenons tout le marché! Qu'Eddy Murphy parle comme un bum de l'est de Montréal, et que Michael Douglas parle comme Bernard Derome. Non? Ah, il y a un malaise? On veut doubler à la française? Très bien! Alors cessons d'être francophobes! On ferait mieux d'apprendre les expressions vulgaires et populaires de l'argot puisqu'on a si honte des nôtres (et aussi accepter un partage du marché local avec les Français, sans exiger la réciprocité).

 

Bref, l'une ou l'autre avenue, mais qu'on se branche, christ! (Fuck? Bordel?) Qu'on cesse de vouloir le beurre et l'argent du beurre en même temps. Qu'on cesse de dire que les Français font du doublage local alors qu'on fait la même chose. Qu'on donne à nos acteurs des textes cohérents qu'ils pourront jouer avec tout leur talent et toutes leurs tripes... et par pitié, qu'on arrête de les encarcaner dans cette langue artificielle, boiteuse, mécanique, maniérée et carrément insupportable qu'on ose appeler du français international juste parce qu'on est pas capables de s'accepter comme on est.

 

En terminant, un des premiers pas pour trouver des solutions serait peut-être d'élargir ce forum. Il ne s'agit pas seulement de l'avenir de quelques maisons de doublage. Ce n'est rien de moins qu'un débat sur notre identité en tant que peuple. Qu'on ose aller au bout de la question. Qu'on ose impliquer monsieur et madame Tout-le-monde à fond, pas seulement par des sondages subjectifs. À moins que le peuple ne s'en foute complètement. J'ai bien peur que ça finisse par arriver si ce débat superficiel demeure en vase clos, entre spécialistes qui tentent de protéger leur petite industrie en péril en évitant les vrais questions et en pelletant la neige dans la cour des Français.[38]

 

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Le 51e Festival de Cannes: De la folie et de l'errance des hommes

 

Dans L'Éternité et un jour, [Théo Angelopoulos] a voulu mettre un homme âgé et un jeune enfant en contact pour ouvrir une porte sur l'espoir d'une vie qui commence, répondant à la nostalgie d'une autre qui s'éteint. Une des grandes difficultés du film fut le doublage en grec de la voix de Bruno Ganz. Angelopoulos a déterré un vieil acteur oublié et lui fit répéter le rôle comme s'il le jouait pour vrai, recréant la dimension émotionnelle, emmenant même l'enfant en studio. «Après cent prises, il était complètement détruit. C'est ce que je cherchais: cette cassure. D'ailleurs la voix de cet acteur et celle de Ganz possédaient la même couleur, le même timbre. Je les ai superposées.»[39]

 

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Les grandes reprises : Ben Hur, le char et la croix

 

En France, en 1960, Ben Hur sort en version française. Charlton Heston a la voix du comédien Jean-Claude Michel, qui fut notamment un des interprètes de Normandie-Niémen, et qui a été depuis la voix française de Sean Connery et de Clint Eastwood. Souvenir mi-amer, mi-ému : «On nous a prévenus la veille que nous étions sélectionnés, et nous n'avons même pas pu voir le film avant de commencer le travail, qui a duré une dizaine de jours, raconte-t-il. À la première du film, nous avons été invités un peu par raccroc, on nous a fait entrer par une petite porte, et oubliés pour le cocktail : c'est assez symbolique de la considération dans laquelle les majors tiennent les gens qui travaillent pour elles. Les comédiens de doublage ne sont rien de plus qu'un outil, même si les films sont exploités en VF. La version française était pourtant excellente. Charlton Heston, lui, en revanche, s'y est montré extrêmement attentif. Il m'a envoyé une lettre où il disait qu'il était ravi de la version française, et me félicitait pour un passage qu'il trouvait mieux interprété par moi que par lui.»[40]

 

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Une nuit au Roxbury (A Night at the Roxbury) : Deux tarlas dans un bar

 

On ne fera que recenser quelques-unes des fautes de goût de Roxbury – scénario ridicule, gags redondants, maniérismes débiles des interprètes – avant de dire qu'elles sont tout à fait représentatives de l'ensemble. Même la postsynchronisation [sic] des dialogues a été bâclée: fichtre! les marionnettes des Sentinelles de l'air avaient meilleure diction...[41]

 

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Souvenirs, souvenirs : Quand le doublage se faisait du français à l'anglais

 

Aujourd'hui, quand on parle de doublage, on parle surtout de la traduction des films américains en anglais. Mais le 1er octobre 1948, il y a un demi-siècle, c'était plutôt du doublage en anglais de films français dont parlait notre journal. Celui-ci, disait-on, se ferait à Montréal, avec des acteurs canadiens. Montréal avait été choisie par l'American Dubbing Company pour la «qualité neutre» de l'anglais qu'on y parle. «L'accent anglais de Londres n'est pas celui de New York ou de Chicago et vice versa, mais l'anglais, tel qu'il est parlé au Canada, étant dépourvu de tout accent caractéristique, plaît dans tous les pays de langue anglaise. En outre, grâce à sa proximité géographique des États-Unis et à son hérédité anglo-saxonne, le Canadien est aujourd'hui reconnu comme le meilleur interprète des mentalités et des goûts américains d'une part, et anglais d'autre part, ce qui le désigne tout naturellement pour rendre une pensée compréhensible et familière à tous les publics de langue anglaise. Par conséquent, les films doublés au Canada passeront aussi bien aux États-Unis que dans l'Empire britannique, comme partout dans le monde, avec le même rendement que les films d'origine américaine.»[42]

 

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VO ou VF ?

 

Tout film d'animation doit beaucoup aux voix des acteurs qui interprètent les personnages : qui a oublié celle de Kathleen Turner en Jessica Rabbit ? En ce qui concerne Fourmiz, la distribution vocale est haut de gamme : Woody Allen incarne Z, Sharon Stone est la princesse, Anne Bancroft la reine, Stallone le brave soldat Weaver, Christopher Walken le colonel Cutter, Gene Hackman l'odieux Mandibule, Danny Glover le vaillant Barbatus ou encore Jennifer Lopez la sexy Azteca.

 

Chacun a judicieusement été choisi en fonction de son image de star, qui correspond à celle du personnage qu'ils incarnent. Un problème toutefois pour la VO, certes préférable pour les amateurs de stars et pour ceux qui comprennent l'anglais : le sous-titrage est assez encombrant si on veut détailler le graphisme de chaque image, ce qui est d'autant plus tentant qu'il s'agit d'un film d'animation très novateur. La version française contourne ce problème plutôt habilement, puisque les voix sont celles des doublures habituelles de Stallone, Woody et les autres. À vous de choisir.[43]

 

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Des films de piètre qualité à Super Écran

 

Nous avons constaté une dégradation significative de la qualité des films que vous nous proposez. En effet, nous constatons une augmentation significative de films de violence, de films XXX, de science-fiction et d'horreur. De plus, près de 70 % de ces films sont des versions de films américains sans valeur, que ce soit à propos des dialogues, des sujets, enfin de toutes les caractéristiques composant un bon film.

 

De plus, la traduction (note de SLB : en réalité, le doublage) de certains navets américains est faite à Montréal. Cette traduction est monocorde, sans vie.[44]

 

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Stanley dans le texte... Il accordait rarement des interviews

 

Dans un long entretien réalisé par Michèle Halberstatdt en octobre 1987 dans le magazine Première, Stanley Kubrick résumait ainsi le soin qu'il prenait à suivre la distribution de ses films. «J'envoie un technicien dans quelques grandes villes pour faire ce que chaque exploitant devrait faire et ne fait pas: vérifier l'état de sa salle. Quant aux copies sortant du laboratoire, la légende dit que je vérifie les mille copies. En fait, je prends le plan de début et le plan de fin de chaque bobine de la première copie et je compare. En deçà d'une certaine qualité de lumière, il faut rejeter la bobine et la remplacer. C'est tout. Idem pour le doublage. Au début de ma carrière, le doublage était fait par des boîtes bon marché, en trois jours, avec de mauvais acteurs. Alors, j'ai dit: Pourquoi ne pas engager, dans chaque pays, un écrivain et un metteur en scène? Le metteur en scène choisit de bons comédiens, il a quinze jours pour enregistrer le doublage!»[45]

 

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L'accent québécois d'Ally McBeal va-t-il sauver ou perdre la série?

La bonne idée: TVA a décidé d'acheter la délicieuse série américaine Ally McBeal et de la diffuser à compter de mardi prochain à 20 h. En période d'éliminatoires de hockey et de reprises, on ne se plaindra pas. La moins bonne idée: le doublage est en québécois.

 

Je n'ai rien contre les séries québécoises qui parlent notre langue. Elles expriment notre identité et si elles parlaient un français trop pointu, elles n'auraient aucune crédibilité. Mais quand j'entends un personnage étranger dire: «J'me suis encore mis les pieds din plats», ça ne passe pas. Depuis le temps que nous voyons des séries doublées, nous nous sommes fait l'oreille à un français international. Déjà, les courtes publicités télé d'Ally McBeal agacent l'oreille. J'ai vu le premier épisode au complet et j'ai été encore plus agacée. Surtout que tous les personnages ne parlent pas avec le même accent. Au point qu'on est porté à écouter les différents niveaux de langage plutôt que de suivre l'action. Il m'a semblé aussi que la subtilité de la série originale n'était pas tout à fait rendue.

 

Pourtant, TVA a fait exprès. Il y a déjà une version française – de France – d'Ally McBeal. L'entreprise a donc coûté plus cher, puisqu'il a fallu payer le nouveau doublage.[46]

 

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La Fiancée de Chucky, ou le degré zéro du 7e art

 

En plus de la vacuité de son scénario, ce film a été (mal) doublé en québécois. «Qui est-ce qui est là ?», pour «Qui est là ?»; «Où est-ce que tu es ?», pour «Où es-tu ?» et, la meilleure, «...la grandeur de cette personne», pour «...la taille de...», voilà quelques exemples navrants pris au hasard illustrant la pauvreté de la langue parlée des «doubleurs» québécois qui ont travaillé sur ce film. D'ailleurs, La Fiancée de Chucky n'est pas la seule production étrangère à devoir subir ce genre d'affront. Beaucoup d'autres films, dont la qualité est supérieure, héritent d'un doublage déficient, non seulement en matière de vocabulaire et de grammaire, mais aussi dans l'intonation. C'est ainsi que des grands acteurs et de magnifiques actrices se font voler une bonne partie de leur performance, leur voix, par des incompétents.[47]

 

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Doublé au Québec?

 

«Tu as vu ce film en version française? Un film doublé? Quelle Horreur! Moi, je ne vois que des versions originales.» Combien de fois ai-je entendu ce petit discours méprisant. Évidemment, si l'on maîtrise bien l'anglais. Mais si, comme moi, on n'est pas parfaitement à l'aise en anglais, le problème est différent. Certains films, comme ceux de Woody Allen, supportent mal le doublage, mais les films d'action, style Indiana Jones, n'en souffrent pas beaucoup... à condition bien sûr que le doublage soit de qualité. Et c'est là le problème.

 

Depuis quelques années, on voit de plus en plus de films doublés au Québec. Trop. La qualité d'un doublage dépend de la qualité de la synchronisation, de la qualité de la traduction et, surtout, de la qualité des comédiens. On trouve évidemment quelques excellents comédiens ici, et aussi quelques moins bons... Je dis «quelques» parce que le Québec est petit, et que le bassin de comédiens y est assez réduit. Les doublages étant réalisés en français «international», langue qui n'est pas vraiment naturelle pour la plupart de nos comédiens, ça nous en laisse encore moins. C'est ainsi qu'on retrouve à peu près toujours les mêmes voix, même dans les rôles principaux, et que ces voix ne sont pas toujours celles de comédiens de talent. Il est d'ailleurs exceptionnel qu'on parvienne à réunir une distribution où tous les acteurs sont de niveau acceptable.

 

En France, par contre, on trouve un énorme réservoir de comédiens de talent; le français est vraiment leur langue maternelle et, s'ils viennent d'une région où l'accent est différent, ils trouvent normal de le perdre pour pratiquer leur métier (d'ailleurs, aucun Berrichon ne s'offusquerait du fait qu'on ne veuille pas d'un Indiana Jones à l'accent berrichon). Les films américains y prennent l'affiche beaucoup plus tard qu'ici: on prend le temps qu'il faut pour faire le doublage.

 

Quand un comédien devient la voix attitrée d'une vedette américaine, ce sera souvent à vie, et il ne doublera généralement pas d'autres vedettes. Je vous invite à écouter les voix françaises de Sean Connery ou d'Eddy Murphy. Un plaisir... Écoutez maintenant leurs doublages québécois. Bon, ce n'est pas une catastrophe, mais je me dis parfois que, vraiment, je devrais améliorer mon anglais.

 

L'Union des artistes prétend exiger que le doublage de tous les films présentés ici soit fait ici. C'est absurde. Nous pouvons certainement en doubler correctement un certain nombre, mais pas tous. Ce serait nous condamner à la médiocrité. Accepteriez-vous que, sous prétexte de protéger l'industrie vinicole québécoise, on oblige les restaurants à ne servir que du vin québécois? Je suis cependant tout à fait d'accord avec l'une des demandes de l'Union des artistes: l'obligation d'afficher l'origine du doublage. Cela me permettrait de choisir plus facilement le moment où j'irai améliorer mon anglais.[48]

 

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Défense de la VF

 

Dans un récent numéro du Monde Télévision, M. Armel Gaulme, s'appuyant sur des téléspectateurs, s'offusque de la diffusion sur Arte, «chaîne qui se prétend culturelle», de films en VF. Amateur de cinéma et téléspectateur moyen, il ne me semble pas, sauf généralisation, qu'il y ait matière à indignation.

 

Mis à part les spécialistes disposant d'un bagage linguistique suffisant, qui légitimement préfèrent la VO, quitte à rester dans leur cénacle un peu snob, combien y a-t-il de spectateurs et téléspectateurs pouvant suivre un film en VO et en saisir tout le sens en anglais, espagnol, allemand, italien, turc, etc.? Certes, il y a une traduction, mais celle-ci, lorsque l'on a quelques notions de la langue, est souvent déficiente : termes mal choisis, erreurs, approximations, etc. Elle rend le sens général du dialogue mais ne permet pas d'en saisir les nuances. Alors que dans un film étranger en VF, les dialogues sont en général corrects. En outre, le cinéma fait appel à la vue et à l'ouïe et il est difficile de suivre les images, lire le texte en français et entendre les dialogues dans une langue étrangère. C'est pourquoi je suis partisan de la VO dans deux cas : les films français et les films muets. En ce qui concerne la partie de la lettre de M. Gaulme concernant la dictature des formats, je suis d'accord avec lui.[49]

 

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Doublage au cinéma :

La grenouille québécoise veut être aussi grosse que le bœuf français

 

Il y a quelques mois, l'Union des artistes (UDA), par la voix de son président, Pierre Curzi, s'en prenait à Mike Nichols, le cinéaste de Couleurs primaires, pour avoir fait doubler son film sur le Vieux Continent et non ici. Et ce, sans vérifier au préalable si Nichols savait que le français se parlait quelque part en Amérique du Nord.

 

Tout dernièrement, elle est revenue à la charge. Elle a lancé une campagne pour sensibiliser les Québécois à l'importance économique et culturelle du doublage (va pour l'importance économique, mais culturelle, je cherche).

 

Le but ultime de cette campagne? Convaincre les majors de doubler ici (parce qu'elles le font de moins en moins). Une des tactiques pour y arriver? Faire connaître à tous l'origine du doublage. On se demande bien en quoi cette tactique pourrait avoir quelque impact que ce soit puisqu'une seule version doublée est disponible pour un film donné (est-ce qu'un Québécois va s'empêcher de voir le dernier Spielberg parce qu'il a été doublé en France?).

 

J'aurais trouvé intéressante une campagne lancée par l'industrie du doublage, et appuyée par l'UDA, qui aurait garanti aux Québécois un doublage de première qualité. Une espèce de profession de foi, avec code déontologique en main. Bref, une campagne annonçant des changements d'importance derrière la caméra, ou plutôt derrière le micro. C'était se faire du cinéma. Ce qu'on veut uniquement, c'est des emplois pour les artistes et de l'argent pour les industriels.

 

Assurée du soutien tacite de l'UDA, notre industrie du doublage peut donc, avec impunité, continuer à doubler les films dans cette langue bâtarde et sans vie qu'on nomme «français international» ou «français normatif». Elle peut continuer à ignorer le joual dans les films (sauf dans les titres Clanche et Il faut clencher; incidemment, c'est «clanche» ou «clenche» qui est joual?). À faire parfois plus français que les Français (je ne compte plus les «va te faire foutre!», les «je t'emmerde!», les «espèce de con!», expressions que l'on sait typiquement québécoises). À utiliser la voix d'un seul et même acteur-doubleur pour doubler deux, trois, quatre ou cinq têtes d'affiche hollywoodiennes. À utiliser des acteurs-doubleurs aux voix caractérisées très connus du public (Harrelson-Flynt devient comique malgré lui quand la voix de Bernard Fortin – aperçu la veille dans La Petite Vie – est percée à jour). À mettre à l'avant-scène des acteurs-doubleurs sans expérience, dont le jeu, l'intonation et l'articulation sont déficients.

 

L'industrie peut continuer à rompre comme bon lui semble l'appariement d'un acteur avec un acteur-doubleur (un acteur qui a prêté sa voix à Laurence Fishburne dans Agent double n'a pas été rappelé pour doubler les Fishburne subséquents). À ne faire aucun effort pour dénicher des voix qui correspondent à celles doublées.

 

À ne pas savoir rendre crédibles les accents, «british» ou autres – ce que les Français font si bien. Elle peut continuer à s'enorgueillir de doubler un film pour 75 000 $, en deux semaines, comme s'il s'agissait de produire des saucisses de même consistance (comme si La Mince Ligne rouge pouvait être doublé aussi vite que Dracula, ce vieux cochon). Les Québécois, pense-t-elle, n'y voient que du feu.

 

Un doublage qui se respecte doit procurer l'illusion que les personnages parlent en direct dans une langue vivante, avec des voix assorties et exclusives. Ce que l'industrie française du doublage réussit généralement bien car elle est respectueuse des cinéphiles. Aidée en cela par un bassin d'acteurs-doubleurs très étendu et qui semblent tous nés, ma foi, pour faire ce métier.

 

En outre, du seul fait que la voix et la langue nous dépaysent, un film doublé en France renforce l'illusion qu'il est original; une distance s'instille, la magie opère. Aucun Québécois ne se surprendrait de voir un de ses compatriotes préférer le vin français au sien, la bouffe française à la sienne, les musées français aux siens, mais on taxe les partisans comme moi du doublage français de colonisés.

 

Il est un élément capital et incontournable que l'UDA et l'industrie québécoise du doublage n'ont jamais pris en considération: le plaisir du cinéphile. Si un doublage transmute un bon film en un mauvais film, je crie au scandale, même si cela a pour conséquence de nuire à l'industrie.

 

Je ne dis pas que notre doublage ne peut pas exister, mais il doit être remixé, codifié et d'une importance proportionnelle au marché qu'il dessert, c'est-à-dire modeste (n'oublions pas qu'un petit marché comme le nôtre n'aurait normalement que les moyens du sous-titrage).

 

En outre, il doit être complémentaire au doublage français et non réfractaire (demanderions-nous à nos éditeurs de traduire sans le concours des éditeurs français tous les romans en langues étrangères lus par les Québécois?).

 

Je ne dis pas que l'industrie doit faire usage du joual dans tous ses doublages, mais il doit certainement être très présent, et ce, parce que le joual est très présent au Québec. Et je dis sans ambages que notre industrie devrait s'abstenir dorénavant de faire certains doublages car c'est au-dessus de ses forces (entre autres, tout ce qui est british et, pourquoi pas, tout film coté de 1 à 3 par l'Office des communications sociales). Et il vaudrait peut-être la peine de créer une école du doublage, qui serait à la charge de l'industrie.

 

L'avenir du doublage québécois est sur la piste de l'humilité, de la vérité, de l'originalité et du professionnalisme. En faisant la sourde oreille au changement, l'industrie québécoise du doublage encourt l'extinction... de voix.[50]

 

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Le Règlement, version française de Payback

 

L'élément le plus agaçant de ce film ne réside pas tant dans sa mise en scène hésitante à l'occasion, le jeu difficile à cerner des personnages ou la valse-hésitation d'un scénario qui n'a pu déterminer qui, du drame ou de l'humour, finirait finalement par l'emporter. Car, de manière générale, l'amateur de cinéma sait se faire compréhensif pour peu que l'action soit au rendez-vous et que l'intrigue ne soit pas trop tirée par les cheveux. En fait, le principal problème du film Le Règlement réside surtout dans le doublage québécois.

 

Pourquoi faut-il que nos doubleurs accentuent exagérément et jusqu'à la caricature la prononciation des noms anglais? Pour montrer à leurs collègues français qu'ils peuvent, eux, s'exprimer couramment dans la langue de Shakespeare? Le fait est que le résultat est épouvantable, particulièrement dans ce film. Le naturel, rien que le naturel, y a que ça...[51]

 

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Une version française signée Pascale Ferran

 

La cinéaste de L'Âge des possibles raconte comment elle a réalisé le doublage d'Eyes Wide Shut.

 

«Le 30 avril, j'étais à la campagne, où je travaillais sur un scénario, se souvient Pascale Ferran. Patrice Chéreau, que je connais à peine, m'a appelée : il s'était engagé à réaliser le doublage d'Eyes Wide Shut, mais d'autres obligations l'en empêchaient et il devait trouver quelqu'un pour le faire à sa place. Il y avait urgence : le film sortait au Québec en même temps que dans le reste de l'Amérique du Nord le 16 juillet. Je n'ai jamais fait de doublage, mes propres films sont en son direct (avec une seule journée de postsynchronisation pour Petits Arrangements avec les morts), cela décalait tous mes projets, et pour tout arranger, je ne parle pas l'anglais. J'ai hésité... une seconde, et j'ai pensé : je ne peux pas refuser ça ! Au téléphone, Chéreau me disait : «C'est très simple, c'est juste de la direction d'acteurs.» Rassurant, non ?

 

J'avais vécu la mort de Kubrick comme une catastrophe pour le cinéma : il est le seul réalisateur dont j'ai vu tous les films au moins trois fois. Au moment de sa disparition, j'avais revu 2001, Orange mécanique, Shining et Full Metal Jacket en quatre soirs, découvrant toujours davantage. Ses films sont exemplaires par leur manière de ne jamais rien céder ni sur le terrain du sens ni sur celui du spectacle, et pourtant ils évoluent avec le temps; je les perçois différemment à chaque nouvelle vision. Bref, j'ai dit oui. Trois jours plus tard, j'étais à Londres pour visionner la seule copie existante, en compagnie du cinéaste de Heimat, Edgar Reitz, qui s'occupe du doublage en allemand.

 

À ce moment-là, je n'avais pas encore lu la nouvelle de Schnitzler, je ne comprenais pas les dialogues; du coup, j'ai mieux vu la mise en scène elle-même. J'ai été frappée par le début, qui est exactement celui de Peter Pan, et par le côté «rêvé» du film. Dès mon retour, je commence à travailler d'après une traduction littérale des dialogues, puis j'ai rencontré les adaptateurs, Anne et Georges Dutter. Établir le texte français exigeait de concilier la fidélité au sens, les exigences du synchronisme avec les mouvements des lèvres, et des décisions plus subtiles sur le niveau de vocabulaire que chaque personnage est censé employer.

 

En même temps a commencé la recherche des interprètes : les enregistrements devaient commencer le 25 mai pour être impérativement terminés le 15 juin. Constituer une troupe de doubleurs exige d'identifier des voix dont la tessiture corresponde au «corps d'origine», mais il faut aussi que les interprètes arrivent à jouer ensemble et enfin qu'ils maîtrisent cette technique très particulière qu'est la postsynchronisation [sic].

 

Le rôle le plus difficile à doubler était celui de Nicole Kidman, qui a de grands monologues avec des évolutions psychologiques considérables au cours d'une même scène, des fous rires, des crises de larmes, une scansion qui change constamment. J'ai confié ce rôle à Danièle Douet, actrice (elle jouait dans Petits Arrangements) qui a fait beaucoup de doublage. Yvan Attal tient le rôle de Tom Cruise; Bernard Verley, celui de Sidney Pollack; Tonie Marshall est la voix de Marion. Yvan Attal avait la charge la plus lourde : son personnage est presque constamment à l'écran. Il a vraiment trouvé comment jouer ce rôle lorsqu'il est parvenu à rire comme Tom Cruise – le rire est un acte très intime; se glisser dans le rire d'un autre est une étrange performance...

 

Doubler Eyes Wide Shut est ce que j'ai fait de plus épuisant dans ma vie : chaque matin, je visionnais les scènes sur lesquelles nous devions travailler; ensuite, nous passions de sept à huit heures en auditorium avec les comédiens, puis je restais travailler sur le montage durant encore trois heures. Chaque scène résulte d'un montage entre plusieurs prises sonores. Cette manière de travailler entraîne un rapport en profondeur avec une œuvre; on entre dans le détail de sa conception, plan par plan, cadre par cadre, mot par mot, intonation par intonation. Plus je travaillais, plus j'étais fascinée par la richesse et la précision de la mise en scène de Kubrick, la subtilité des échos qu'il déclenche. J'avais à faire une double traduction, de deux langues à la fois, l'anglais et le Kubrick, qu'il fallait entièrement décoder et recoder.

 

Avec Stanley Kubrick, on ne se trouve jamais en situation de choix, il tient en main le déroulement de chaque scène avec une rigueur qui ne laisse pas place au doute : il faut le suivre. Ainsi on prend conscience de son exceptionnel travail avec les comédiens, qui sont au centre de ce film, sans doute de toute son œuvre celui qui touche le plus à l'humain. Dans Eyes Wide Shut, Kubrick, Cruise et Kidman inventent ensemble une stylisation très audacieuse. Cette manière de travailler m'a aidée à comprendre comment il s'est éloigné de Schnitzler pour construire le thème central d'un film qui montre qu'il n'y a pas de différence entre ce qui est dit et ce qui est fait, qui dit que la responsabilité est la même dans la mise en scène et dans l'événement fortuit, que la fiction a les mêmes obligations et les mêmes conséquences que la réalité, dès lors qu'elle est formulée.»[52]

 

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Appel d'acteurs européens pour doubler leurs films

 

Paris – Catherine Deneuve, Gérard Depardieu et de nombreux autres comédiens ou cinéastes français lancent un appel au doublage de leurs films aux États-Unis dans une lettre ouverte publiée dans l'hebdomadaire professionnel américain Variety.

 

À la suite de la sortie aux États-Unis du film La vita è bella (La vie est belle) de l'Italien Roberto Benigni dans une version doublée en anglais, cinéastes et acteurs rappellent qu'en Europe les films américains sont en mesure d'attirer un large public parce qu'ils sont doublés et que la réciproque n'est pas vraie aux États-Unis. «Nous espérons que les mêmes chances d'atteindre le public seront données à nos films dans votre pays», écrivent-ils dans cette «lettre ouverte à la communauté cinématographique américaine». L'initiative a recueilli des soutiens dans de nombreux autres pays européens. La comédienne italienne Sophia Loren, le metteur en scène espagnol Pedro Almodovar et l'Allemand Wim Wenders ont ainsi joint leurs signatures à celles de leurs collègues français.

 

Avant de sortir en anglais, le film La vita è bella, lauréat de trois Oscars, a réalisé en version originale un record pour un film en langue étrangère de plus de 55 millions de dollars de recettes aux États-Unis (plus de 220 millions de dollars dans le monde entier).[53]

 

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Français: il n'y a pas que Montréal et l'affichage...

 

Dans un autre domaine, celui du doublage local des films étrangers, notamment américains, des améliorations notables restent encore à apporter au vocabulaire, à la syntaxe et à la grammaire, utilisés par les comédiens québécois. Beaucoup de jeunes adeptes du cinéma ou de séries télévisées pourraient être tentés d'adopter à leur insu les mauvaises habitudes des «doubleurs». S'il se trouve toujours des Montréalais pour être horripilés par la trop grande place faite à l'anglais dans la langue d'affichage, de plus en plus de Québécois, incluant ceux des régions éloignées, sont scandalisés par la façon cavalière dont le français est traité.[54]

 

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Luc Besson, réalisateur

 

Pourquoi avoir tourné [Jeanne d’Arc] en anglais ?

Ce débat ne m'intéresse pas. J'ai essayé de réunir la meilleure distribution possible pour chaque rôle. Ensuite, le film sort doublé pour chaque pays. En France, il parle français. Il y a moins de doublage à faire à partir d'une version originale anglophone parce qu'il y a plus de pays anglophones, voilà tout.[55]

 

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Prophète à son insu.

Son esthétique, minimaliste et perverse, a influencé jusqu'à la télévision.

 

Sans jamais l'avoir cherché, Robert Bresson a transformé de fond en comble le paysage du cinéma français. Si personne ne parle plus de la même façon depuis plus de trente ans, c'est bien parce que le minimalisme frondeur de l'auteur de Pickpocket, ce chouchou des snobs et des gens cultivés, a lentement mais sûrement fait son effet. Sur Jacquot, sur Duras, bien sûr. Sur Melville, aussi, dont les expériences de postsynchronisation totale (où la moindre inflexion de voix, le moindre bruit, sont rigoureusement contrôlés) prolongent encore l'art bressonien du son déconstruit, blanchi, vidé de toute hystérie d'acteur. Oubliées les outrances et les déclamations d'après-guerre; on est loin des gestes emphatiques, de la théâtralisation, de l'excès. Sans même avoir vu un Bresson, tout le monde s'est mis à parler moins fort. Même les feuilletons télé, l'ordinaire des images les plus quelconques et les plus commerciales, ont été bouleversés par les expériences bressoniennes de dénaturalisation de la diction des acteurs, ces transes insensées de dédramatisation militante.[56]

 

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Les critiques français n'ont pas apprécié le film de Denys Arcand

 

C'est ce qu'on appelle une sortie ratée, un coup pour rien. De l'amour et des restes humains [Love and Human Remains] de Denys Arcand, a pris l'affiche, la semaine dernière, à Paris... avec cinq ans de retard. Et dans l'indifférence générale. Aden, le supplément culturel publié par les Inrockuptibles et Le Monde, l'a dépecé, jugeant qu'il n'était qu'une suite «morne et prévisible de chassés-croisés». Pour Aden, «tout est dit en cinq minutes»: le spectateur, «s'il ne dort pas», peut démasquer «au premier coup d'œil» le serial killer. Quant au doublage «en canadien», il est simplement «calamiteux», conclut le journal.[57]

 

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L'Énigmatique M. Ripley [d’Anthony Minghella]

 

Une reconstitution minutieuse de l'Italie des années 1950, une trame sonore qui combine le classique et le jazz, des acteurs talentueux et bien dirigés, mille détails qui se renvoient les uns aux autres font de L'Énigmatique M. Ripley une réalisation à la fois intéressante et fascinante. Dommage seulement que le doublage en français effectué au Québec soit de si mauvaise qualité qu'il entache la prestation des comédiens.[58]

 

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Drôle!

 

Sous le masque du clown qu'est Jim Carrey se cache une voix inimitable, celle d'Emmanuel Curtil. Petite incursion dans le monde du doublage.

 

«Dès l'âge de neuf ans, j'ai fait du théâtre. Et quelques films, comme les Misérables. J'ai été amené à faire de la postsynchronisation. Comme techniquement ça allait, on m'a proposé de faire du doublage», explique cet acteur de vingt-neuf ans, issu du Cours Simon. Rapidement, on remarque ces intonations, ses dons d'imitateur et son aisance devant la bande rythmo. «Le texte défile sous l'image. Dès que le mot arrive à la barre verticale, ça correspond au moment où le comédien ouvre la bouche», explique-t-il. Au-delà de la maîtrise technique, c'est un véritable travail de comédien: «Il faut retrouver les intonations, le jeu de l'acteur. Devant le micro, je fais les mêmes gestes qu'à l'écran.»

 

Il découvre Jim Carrey avec The Mask : «On était une quinzaine au casting. Au départ, ils voulaient deux comédiens différents. Car si Stanley Ipskiss est renfermé et timide, The Mask est désinhibé et exubérant.» Cette rencontre tient du hasard: «Jim Carrey et moi, on n'a pas la même personnalité et ce n'est pas l'acteur le plus simple à doubler. Mais j'adore ses films et tout est affaire de technique.» Sans compter quelques tours de passe-passe: «Jim Carrey imite souvent des présentateurs, des acteurs américains, dont on ne connaît pas la voix. C'est pourquoi j'ai un peu improvisé en imitant des personnalités françaises, Yves Montand, Alice Sapritch, Jean-Pierre Foucault.»

 

En France, on fait en sorte que chaque acteur ait son doubleur attitré: «Le public est habitué aux voix françaises. On a vu que le seul pays où Sur la route de Madison n'a pas marché, c'est la France. Ils avaient changé de doubleur pour Clint Eastwood. Pour moi, la voix française de Bruce Willis est bien mieux que l'originale.» Même constat avec Amicalement vôtre ou Columbo. Car «si le doublage est une trahison, en France, on est parmi ceux qui trahissent le moins. On a plus de temps, en moyenne 4 à 5 jours.»[59]

 

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Zoom. Jodie Foster

 

– Vous avez doublé en français votre personnage d'Anna et le roi. Aimez-vous le doublage ?

 

«J'adore ça. C'est un autre défi, difficile, technique, même lorsque vous maîtrisez bien la langue. Mais c'est passionnant. À chaque doublage en français, j'apprends encore des choses, des subtilités de la langue que j'ignorais, je me corrige... Chaque film est une expérience différente. Là pour Anna... le challenge, pendant le tournage, était de parler un anglais très victorien. Eh bien, en français, je dois garder ce parfum, cette diction impeccable, alors que, par exemple, j'ai tendance à dire vot' manteau au lieu de votre manteau ! (Rires.) L'expérience la plus enrichissante a été celle du doublage de Nellpuisqu'il nous a fallu carrément inventer une langue, basée sur la traduction française de la Bible, sur les rythmes musicaux français... En plus, les difficultés de langage causées par une attaque cérébrale ne se traduisent pas de la même manière en anglais et en français. On a donc fait venir un linguiste et on a inventé tout un vocabulaire et même écrit un petit livre de traduction, c'était vraiment très intéressant.»[60]

 

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Le Désosseur [The Bone Collector]

 

Le doublage québécois est quelconque. Notons, à ce sujet, l'emploi du mot fabriqué «ressuscitation» en lieu et place de «résurrection». C'est ce genre d'erreur impardonnable qui fait la (mauvaise) réputation de l'industrie québécoise du doublage au sein de la francophonie.[61]

 

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Au-delà du jeu et de l'amour [For Love of the Game]

 

Notez au passage un élément important : au début du film, lorsque Chapel commence à se remémorer les faits marquants de sa liaison, l'action effectue un bond de cinq ans dans le passé... et non pas dans le futur tel que mentionné au bas de l'écran. Cette grosse-grosse gaffe, due à une erreur des responsables du doublage québécois, a pour effet de brouiller l'action pendant quelques instants...[62]

 

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Star Wars, épisode I : La Menace fantôme

[Star Wars: Episode I – The Phantom Menace]

 

Petite note négative, cependant : le doublage, qui est quelconque... En particulier celui du jeune Anakin Skywalker. Le garçon qui prête sa voix au héros de La Menace fantôme lit ses répliques au lieu de les dire. Agaçant à l'extrême. Pour le reste, pas de problème, tout est OK.[63]

 

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La Fin des temps [End of Days] ou la fin d'Arnold?

 

Un Gabriel Byrne cabotin, sous les traits d'un Satan pas tellement convaincant, plutôt porté sur le sexe et pyromane de surcroît. Un Arnold Schwarzenegger qui joue au flic suicidaire et que la postsynchronisation [sic] québécoise a affublé d'une grosse, grosse voix (probablement celle, agaçante au possible, d'Yves Corbeil). Le doublage québécois tape sur les nerfs et est, par définition, exécrable... À faire damner un saint![64]

 

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Le plaisir d'un bon vieux film de guerre : U-571

 

Harvey Keitel gaspille quasiment son immense talent dans un rôle sans envergure. Il donne vraiment l'impression de l'avoir accepté pour s'amuser. Vrai qu'il est bien mal servi par une version française très ordinaire réalisée au Québec. Qu'on me permette de vous dire que j'en ai plus que ma claque d'entendre tous les acteurs américains parler avec les mêmes voix francophones issues du minuscule bassin de nos comédiens qui font de la postsynchronisation [sic]. Qu'on en forme d'autres, et vite![65]

 

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Dans l'ombre de Columbo :

Serge Sauvion, la voix française de Peter Falk est un inconnu célèbre

 

Le doublage est-il pour vous un travail de comédien ?

Absolument. Ce n'est pas un art mineur, même si on ne compose pas un personnage d'après soi, comme pour le théâtre pur. Même s'il faut composer, cette fois-ci, à partir d'une interprétation, cela reste du théâtre, pas un genre mineur.

 

– Aujourd'hui, que faites-vous ?

Hélas, plus rien, je vis dans un appartement dont nous avons hérité, et pour le reste, on se serre la ceinture. Je ne touche qu'une maigre retraite de comédien malgré 43 ans de travail, et je double un Columbo par an. Notez que je ne perçois aucun droit lors des rediffusions. Vraiment, j'ai raté ma vie. J'étais au conservatoire avec des gens comme Belmondo et Rochefort qui, eux, ont mieux réussi.

 

Vous semblez quelque peu amer ?

Ni amer ni aigri ! Je suis seulement en colère ! Comprenez qu'un comédien qui ne joue pas n'existe pas. Je ne sais pas quoi dire quand les gens me demandent ce que je fais. Je travaille depuis 43 ans et ma retraite est une misère. Pendant plus de vingt ans, j'ai joué au théâtre tous les soirs, j'ai même fait quelques rôles pour le cinéma. Mes professeurs m'avaient gonflé la tête comme une citrouille avec leurs promesses et leurs compliments. Vaniteux comme je suis, je n'ai jamais demandé d'aide à quiconque. J'ai des malles d'osier pleines de serments et de promesses. Mais j'ai souvent raté le coche, j'ai même refusé d'entrer chez Jean Vilar...[66]

 

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Un festival Laurel et Hardy

 

Pour l'anecdote, sachez que l'étonnant accent anglais qui martyrise le doublage des Laurel et Hardy ne doit rien au hasard. Les deux acteurs ont eux-mêmes doublé leurs prestations au début du cinéma parlant. Par la suite, succès du genre obligeant, les Français chargés du doublage ont dû les imiter.[67]

 

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Rendez-nous les cotes de Bérubé !

 

Comme plusieurs le savent, Médiafilm cote les films qui sont projetés et télédiffusés au Québec. Ses cotes artistiques, de 1 (chef-d'œuvre) à 7 (minable), servent de guide à bon nombre d'amateurs de cinéma. J'ai remarqué un changement de cote sur des films récemment télédiffusés. Ce qui m'a incité à contacter Médiafilm, qui confirme avoir recoté quelque 150 films.

 

Par exemple, Alien, le 8e passager, de Ridley Scott, avait été coté 3 (excellent) à sa sortie par Robert-Claude Bérubé, rédacteur des fiches de Films à l'écran pour le Service information-cinéma (l'ancêtre de Médiafilm), jusqu'à son décès survenu le 19 juin 1991. Il en avait été de même pour Éclatement, de Brian de Palma, pour Les Bons Débarras, de Francis Mankiewicz, et pour Mon oncle Antoine, de Claude Jutra. Aux yeux des successeurs du regretté Bérubé, ces films semblent avoir bien profité car ils ont été enrichis d'un point (2: remarquable).

 

Je ne sais pas ce qui a pris à Médiafilm de toucher aux cotes de Bérubé (l'un de nos plus grands critiques), mais c'est une erreur; c'est comme si on récrivait les critiques d'André Bazin. Si Bérubé voyait aujourd'hui Alien, qui sait, peut-être reverrait-il à la baisse sa cote.

 

Mais ce même Bérubé, le seul qui pouvait récrire ses critiques et ses cotes, n'est plus là pour le faire. En outre, ses cotes sont le reflet d'une époque; elles donnent le pouls de ce que la critique pensait d'un film à sa sortie (car Bérubé ne cotait pas en vase clos, s'inspirant au contraire de l'opinion de ses coreligionnaires).

 

Pour le meilleur et pour le pire, Médiafilm doit rétablir les cotes de Bérubé, qui ont été celles d'un critique au jugement sûr, faites en un temps et en un contexte donnés, et qui correspondent aux textes critiques dont elles résultent (que vaut le texte de Bérubé s'il jure d'avec la cote?). Ne pas le faire, c'est faire injure à sa mémoire.[68]

 

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Un peu plus de subtilité...

 

Paul Toutant nous disait samedi soir au Téléjournal de Radio-Canada, que Robert Lepage se méfiait de ceux qui lui reprochaient son choix de tourner en anglais. Le cinéaste a fait le commentaire suivant: «Ça, ça voudrait dire créer une censure. Ça voudrait dire que quelqu'un qui travaille en anglais n'est pas un Québécois. Est-ce qu'on revient à cette ancienne vision du Québec qui est monolithique, francophone?»

 

Pourquoi faut-il prêter des motivations simplistes à ceux qui s'inquiètent de voir qu'une dizaine de nos réalisateurs ont choisi récemment de s'exprimer en anglais? Manque-t-on d'ouverture ou doit-on se préoccuper de constater que des créateurs que l'on croyait indépendants d'esprit se coulent dans le moule linguistique que nos voisins immédiats imposent à toute la planète? Si ce sont les lois du marché qui prévalent, pourquoi devrait-on subventionner les films?

 

Doit-on subventionner les productions de la poignée de cinéastes québécois anglophones? (Oui, sans doute. Et je n'aurai pas la mesquinerie d'ajouter: au prorata de ce qui se fait en Alberta pour les cinéastes francophones...) Doit-on systématiquement en faire autant pour les cinéastes francophones qui visent de toute évidence un public qui n'est pas québécois; un public qui n'a rien à foutre de sous-titrage, de postsynchronisation [sic] et de diversité culturelle? Quand on parle de monolithisme, ce n'est pas le Québec qui me vient spontanément à l'esprit.

 

Je n'ai pas de réponses toute faites, mais je me pose de sérieuses questions et je m'attends à ce que des gens comme Lepage fassent preuve d'un peu plus de subtilité quand ils abordent le sujet.[69]

 

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La voix des autres

 

Philippe, 48 ans, est comédien. Il travaille sur les doublages de films.

 

«On pense que le doublage c'est facile, mais il faut beaucoup de technique pour avoir tout de suite le ton juste, la bonne ponctuation. Savoir respirer de la même manière que l'acteur que tu doubles, savoir couper les mots de la même façon. Devant les micros, c'est comique, les comédiens bougent en même temps que les acteurs à l'écran, se mouchent quand ils se mouchent, ont des gestes de peur dans des scènes d'effroi.

 

Les ambiances sur les doublages sont assez particulières. Parfois cocasses, parce que dans les studios, on est plongés dans le noir, on travaille les uns sur les autres, les blagues fusent. Parfois stressant aussi: il faut aller vite, faire de l'abattage. Les boîtes essaient de payer le moins possible et l'on peut se retrouver avec des textes nuls qu'on est obligés de réécrire en grande partie. Il arrive aussi que le directeur de plateau se prenne pour le réalisateur du film. Il se met alors à refaire des séquences à son idée. Une catastrophe. Il y a des engueulades. Parfois des empoignades. L'autre jour, un comédien s'est tellement fait reprendre par un directeur de plateau, qu'il l'a attrapé, accroché à un portemanteau et est sorti tranquillement de la salle.»[70]

 

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J'ai des réserves à propos des films doublés au Québec. Ils sont très professionnels et font de l'excellent travail, mais je peux mettre des visages sur leur voix et ça me fait décrocher de certains films. Contrairement à d'autres opinions que j'ai lues, les Québécois reprennent les mêmes expressions que nos cousins français, en l'occurrence : lycée, flingue, mec, nana et j’en passe. Et ils les reprennent parce qu'ils veulent que leur français soit considéré comme international et non pas «québécois». Je n'ai rien contre les films doublés au Québec, mais lorsque j'entends Sylvester Stallone parler avec la voix de Pierre Chagnon, je ne peux faire autrement que de m'ennuyer de sa voix française et de son célèbre «ADRIAAAAAAN». Et que dire de Bernard Fortin que l'on entend à tout bout de champ; difficile de ne pas le reconnaître. Mais ce qui m'exaspère, c'est lorsque j'écoute un film doublé en France et que le 2e est doublé au Québec. J'ai récemment loué les trois derniers Star Trek et je me suis tapé trois doublages différents. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits.[71]

 

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L'accent québécois de Juliette Binoche

 

Je suis allé voir le film Chocolat, de Lasse Hallström, en version française. À ma grande surprise, j'ai constaté que Juliette Binoche et Leslie Caron ne s'étaient pas doublées elles-mêmes, et que les autres voix n'avaient pas l'accent français. (Binoche nous avait pourtant fidélisés avec L'Insoutenable Légèreté de l'être, Fatale et Le Patient anglais.) Amère conclusion: ce film avait été doublé ici et non en France.

 

Des critiques ont relevé l'incongruité langagière de cette œuvre dont l'action se situe dans un village français à la fin des années 1950. Dans sa version originale, on y voit jouer en anglais des rôles de Français de souche par des acteurs britanniques, états-uniens, suédois et français, côte à côte. Bref, un melting-pot invraisemblable. En gommant cette invraisemblance, il est manifeste pour moi que le doublage donne une plus-value artistique au film (n'en déplaise aux puristes qui ne jurent que par le sous-titrage). À la condition cependant que le doublage en soit un en français de France, pardi!

 

Je ne sais pas qui chez les distributeurs a présidé à cette décision stupide de faire doubler ce film ici au lieu de nous donner à voir la version doublée en France, mais il est sûr que cet individu n'a pas réfléchi cinq secondes. Ou encore, il s'en foutait royalement: cette décision en étant une d'affaire, point à la ligne. Au diable les cinéphiles québécois! (La pilule est encore plus dure à avaler quand on sait que notre industrie du doublage est subventionnée.) Mais nos industriels du doublage auraient pu limiter les dégâts, par exemple, en recrutant tout ce que le Québec compte d'acteurs d'origine française. C'était trop leur demander.

 

Le doublage proprement dit de Chocolat est caractéristique de celui généralement produit au Québec: il est pauvre, sans relief et semble fait à la va-vite. La seule voix nette et crédible du lot est celle prêtée à Johnny Depp (d'aucuns argueront que l'acoustique du Dauphin a quelque chose à voir là-dedans). Je n'en dirai pas plus, sinon que le film a perdu de sa valeur, ce qui est pour le moins désolant.

 

Pour finir, j'adresse ce message aux acteurs de langue française (ce qui inclut les Québécois, bien entendu) qui tournent dans une autre langue que la leur: faites stipuler dans vos contrats que vos films distribués au Québec doivent être doublés par vous. De la sorte, on évitera de voir un jour Gérard Depardieu prêter sa voix à Bernard Fortin, et vice versa (imaginez Vatel doublé au Québec)![72]

 

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Si, comme vous le prétendez, quelque 500 personnes vivent du doublage au Québec, comment se fait-il que l'on entende toujours invariablement les mêmes voix dans les films doublés au Québec? Je pense en particulier à celles de Bernard Fortin et Benoît Rousseau (en passant, ce dernier est davantage un journaliste sportif qu'un acteur proprement dit). À la longue, l'emploi franchement excessif de ces deux messieurs finit par laisser une impression de consanguinité. Surtout qu'il n'est pas rare qu'ils interprètent plus d'un personnage par film. Bonjour la qualité!

 

Le Québec manquerait-il donc d'acteurs! Vous gagneriez bien des appuis auprès du public si celui-ci s'en faisait offrir davantage. Il y a, de l'avis de plusieurs, une chasse-gardée exercée dans ce secteur. En affirmant le contraire, l'Union des artistes fait de l'aveuglement volontaire et prend ses membres et le public pour des valises.[73]

 

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Je vois souvent des films doublés au Québec parce que j'habite tout près d'un cinéma qui les diffuse. Je sais très vite si le film a été doublé ici. Et ce n'est pas à cause des voix archiconnues qui reviennent constamment, quoique cela frôle parfois le ridicule. Un peu de changement serait bienvenu. Un comédien pourrait avoir la générosité de s'effacer de temps en temps. Sa voix omniprésente nous poussera peut-être bientôt à choisir les versions originales.

 

Mais ce qui m'énerve le plus, ce sont LES FAUTES DE FRANÇAIS. Elles sont grossières et trahissent tout de suite la traduction faite ici. Arrêtez de prétendre que les gens qui paient pour vous entendre sont tous derrière vous. Ils SUBISSENT souvent votre travail peu soigné.

 

Si vous voulez que vos versions soient appréciées, commencez donc par ne pas les bâcler. Il arrive fréquemment que les répliques soient incorrectes: calques de l'anglais, anglicismes, faux amis, tout y est. Un bon dictionnaire et un travail plus professionnel sont nécessaires. Quand la qualité sera au rendez-vous, nous pourrons vous appuyer dans vos revendications.[74]

 

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Le doublage

 

L'Union des artistes manifestait récemment contre le doublage en France des films américains. S'il est vrai que l'argot français dans la bouche d'acteurs américains sonne bizarrement à nos oreilles, je trouve également qu'un gros accent québécois à couper au couteau n'est pas plus crédible ni agréable à entendre, par exemple dans la télésérie Ally McBeal, à un point tel que j'ai renoncé à écouter cette série en français tellement je la trouve mal doublée et horripilante à entendre.

 

Est-ce que les comédiens et comédiennes d'ici ne pourraient pas commencer par soigner leur diction de manière à parler un français international, intelligible et compréhensible par tous, y compris les Français, à l'instar de nos grands comédiens de la trempe de Gérard Poirier, par exemple? La prononciation de trop d'entre eux est molle, sans vie et ça ne m'étonne pas que les Français n'en veuillent pas tellement c'est mal foutu.

 

Je comprends parfaitement qu'il faille protéger notre petit marché québécois et donner du travail à nos artistes, mais il faut, en contrepartie, que ces derniers nous donnent un produit de la meilleure qualité – on le mérite bien nous aussi, non? – et contribuent ainsi à rehausser le niveau de notre pauvre langue déjà si lamentablement parlée dans la plupart des médias électroniques.[75]

 

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Il est franchement curieux de lire des gens qui prétendent que les versions québécoises (VFQ) sont d'une qualité supérieure à celles des Français. Personnellement, je suis de l'avis de M. [Guy] Ouellet, qui se demande comment il se fait que, si en effet 500 personnes vivent du doublage au Québec, l'on entende toujours les mêmes, film après film. Je suis certain qu'il n'y a qu'au Québec où un seul comédien puisse prêter sa voix à autant de vedettes comme Kurt Russell, Colin Firth, John Travolta, Gary Sinise, Wesley Snipes, Bill Paxton, Denzel Washington, Richard Gere, James Woods et Bruce Willis! Non, mais, vous rendez-vous compte qu'à tous ces acteurs on a attribué la même voix en québécois? Messieurs et mesdames du casting sonore, je vous en prie, faites un effort pour renouveler votre liste de doubleurs!


C'est la raison principale pour laquelle je trouve rafraîchissant d'écouter les bonnes versions françaises de France, puisque chez nous, on n’a droit qu'à Jean-Luc Montmigny! Si je comprends bien, la manifestation du lundi de Pâques avait pour but de faire en sorte que ce dernier obtienne encore plus de contrats? Moi, comme M. Michaud plus bas, je dis que ça suffit!

 

Encore une chose, j'aimerais ne plus entendre de cris d'indignation concernant une série américaine mieux doublée en France qu'ici. Ally McBeal en VFQ a eu sa chance l'an dernier. À la suite des nombreuses plaintes reçues contre l'infect doublage montréalais à la Vivre à trois (Three's Company) des années 1980, TVA a finalement opté pour les voix de France. Moi, je m'en réjouis, et suis convaincu qu'une majorité de téléspectateurs en sont satisfaits.[76]

 

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L'UDA... deux poids, deux mesures!

 

Le lundi de Pâques, alors que je me rendais voir un film au cinéma Quartier Latin, je suis arrivé face à face avec un groupe de manifestants devant le cinéma pour apprendre qu'il s'agissait de membres de l'Union des artistes, leur président Pierre Curzi en tête, qui s'opposaient au fait que le groupe américain Columbia faisait doubler en français, en France, les films destinés au marché québécois plutôt que de les faire doubler ici, au Québec, par des artistes de chez nous.

 

Puis, quelques jours plus tard, j'apprenais dans le journal que TVA avait décidé de ne plus faire doubler la télésérie Ally McBeal au Québec mais de diffuser désormais la version doublée en France. Or je n'ai pas entendu la moindre réaction et je ne crois pas non plus que les membres de l'UDA soient allés manifester devant les studios de TVA, boulevard De Maisonneuve. Ne serait-ce pas ce que l'on pourrait appeler du «deux poids, deux mesures» de la part de l'UDA?

 

Il m'apparaît beaucoup plus grave qu'un télédiffuseur d'ici, subventionné à tour de bras par Téléfilm Canada et la SODEC, prenne de telles décisions. Quel est le nombre de téléséries américaines diffusées par TVA-Quebecor qui sont traduites en France plutôt qu'au Québec? L'UDA s'en rend-elle compte? Et pourtant, ses membres préfèrent aller manifester contre une multinationale comme Columbia qui, de toute évidence, a pris une décision d'affaires sans vraiment connaître le marché d'ici, étant gérée par des Américains avec une vision qui se situe à mille lieues des préoccupations du Québec! Or le groupe TVA-Quebecor, ce sont des gens de chez nous qui le dirigent et qui préfèrent donner du travail aux Français plutôt qu'aux Québécois. Il me semble que c'est beaucoup plus grave, non?

 

Mais, au fait, vous êtes-vous posé la question à savoir pourquoi les artistes de l'UDA, Curzi en tête, préfèrent manifester contre Columbia plutôt que TVA-Quebecor? C'est simple: ils ont peur des représailles de la part de TVA. Imaginez, la direction de TVA-Quebecor qui verrait Curzi devant ses studios pourrait ensuite décider qu'il ne fera plus partie d'aucun de ses téléromans... et la même chose pourrait arriver à bien d'autres membres parmi les artistes les mieux payés de l'UDA, beaucoup mieux, d'ailleurs, que ceux qui ne vont faire, occasionnellement de surcroît, des contrats de doublage ici et là, quand il y en a! Au fait, le slogan de TVA n'est-il pas justement «Le réseau d'ici»?[77]

 

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Double-t-on mieux au Québec ? : OUI
Le Québec regorge d’interprètes talentueux

 

Ce n'est pas d'hier que la question du doublage des films au Québec suscite l'intérêt et soulève les passions. Et pour cause, compte tenu non seulement des enjeux économiques et culturels qui s'y rattachent mais aussi de la volonté politique qu'elle interpelle.

 

C'est pourquoi, depuis plus de 40 ans, les artistes de l'industrie québécoise du doublage luttent pour obtenir l'établissement d'une réglementation leur accordant les mêmes droits et avantages que ceux obtenus par leurs confrères français en 1945, à la suite de l'imposition d'un décret obligeant le doublage en France de tout film en langue étrangère distribué sur son territoire. À l'instar de celle-ci, le Québec aurait eu tout intérêt à se doter d'une politique similaire, ce qu'il n'a pas fait. Et ce qu'il n'ose toujours pas faire, aujourd'hui, alors que plus que jamais, le contexte de libération des échanges économiques jumelé à l'essor des nouvelles technologies confirment l'urgence de consolider nos industries culturelles.

 

Aussi, depuis des dizaines d'années et en tant que spectateurs, nous subissons un double impérialisme sur nos écrans, alors que plus de 80 % de nos salles offrent des œuvres américaines encore trop souvent présentées dans un français argotique et de plus en plus éloigné du français normatif généralement utilisé à cette fin ici. « Nègres blancs aux yeux et aux oreilles colonisés », serions-nous tentés de penser.

 

Bien entendu, un des principaux objectifs de l'UDA consiste à défendre une cinématographie québécoise riche et accessible à tous. Cependant, il s'avère tout aussi essentiel et légitime d'avoir accès aux cinématographies étrangères, particulièrement celle des Américains, dans une langue française respectueuse, dans sa musicalité comme dans sa structure et le choix de ses mots, de notre identité francophone à l'intérieur d'un contexte nord-américain. Voici, pour illustrer mon propos, quelques exemples provenant du film Le Tailleur de Panama, un des plus récents films de la Columbia.

"– How much ?

– It's big money Andy ! Harry, he says to me, your guys pay peanuts ! This is out of there league !" est devenu en France...

"– Combien ?

– Un gros paquet de fric ! Harry, il m'a dit, tes mecs ils payent des clopinettes ! Ils n'ont pas la carrure !"... alors qu'ici, nous aurions plutôt opté pour...

"– Combien ?

– Énormément d'argent ! Tu sais ce qu'il m'a dit ? Ces gens-là paient trois fois rien. Ils sont pas d'taille."

Ou encore...

"– There is something wrong ?

– Yes there is ! We bummed in Washington. Yanks say we're talking through our asses : no silent opposition, no conspiracy to sell off the canal, no fuck all ! Without the Yanks to hold our hands, London will cut the entire project." est devenu en France...

"– Y a quelque chose qui cloche ?

– Un peu oui ! On a fait un bide à Washington (....) Les Yankees disent qu'on raconte des bobards : pas d'opposition silencieuse, pas de conspiration pour vendre le canal, rien ! Que dalle ! (....) Sans les Yankees pour nous tenir la main, Londres retirera ses billes du projet."... alors qu'ici, nous aurions plutôt opté pour...

"– Y a quelque chose qui n'va pas ?

– À qui l'dis-tu ! Ils ont pas marché à Washington. Ils disent qu'on a inventé çà. Qu'il n'y a pas d'opposition silencieuse, pas de conspiration pour vendre le canal, rien du tout... et sans les Américains derrière nous, Londres va abandonner le projet."

 

C'est cette langue française qui, tout en nous ressemblant et en se respectant, donne lieu à des doublages sachant se faire oublier afin de mieux servir le propos de l'œuvre originale. Comme l'ont été ceux des films suivants : Erin Brockovich, Shakespeare et Juliette, Treize Jours, La Tempête, La Ligne verte et Le Destin de Will Hunting, pour ne nommer que ceux-là. Voilà en quoi consiste un doublage réussi. Voilà un critère d'excellence malheureusement trop souvent discrédité par la tendance à prôner l'emploi d'une langue française idéalisée.

 

Le Québec regorge d'interprètes talentueux formés en majeure partie dans des écoles de théâtre aux critères extrêmement sévères quant au respect de la langue française et aux différents niveaux de jeu. Et au Québec, comme partout ailleurs et dans toutes les langues, sont produits d'excellents doublages comme de moins réussis, les contraintes de temps et d'argent en étant souvent la première cause. Voilà pourquoi plus que jamais le Québec doit se doter d'une réglementation efficace afin de permettre à son industrie du doublage de se consolider sur une base durable, qui seule pourra lui offrir les conditions nécessaires à son plein développement. Mais pour y arriver, encore faut-il se départir d'une vieille propension à s'excuser dès qu'il est question de respect et de protection de nos industries. Encore faudra-t-il aussi que le Québec assume entièrement sa responsabilité de décideur public et ce, autant envers ses artistes et artisans qu'envers la population québécoise qui, sur cette question, exige dans une proportion de 83 % que tous les films présentés au Québec soient doublés au Québec.[78]

 

Finalement, encore sera-t-il essentiel pour réaliser ces objectifs et, de plus, éviter des situations comme celle que nous connaissons actuellement avec la Columbia, que le gouvernement, comme les majors américaines, conviennent qu'il sera toujours plus profitable de respecter les goûts de la vaste majorité du public québécois, de même que le droit au travail et à une juste rémunération des artistes d'ici. En cela, l'Union des artistes s'engage, comme elle l'a toujours fait, à respecter cette position et ce, aussi longtemps que la situation le commandera.[79]

 

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Double-t-on mieux au Québec ? : NON

Un film mal doublé est un film perdu

 

À Monsieur Benjamin Feingold, PDG, Columbia TriStar,

 

En avril, des membres de l'Union des artistes (UDA) du Québec ont manifesté et lancé à nouveau le slogan «On veut s'entendre!» pour protester contre les politiques de doublage de la société que vous dirigez, Columbia TriStar. Ils demandent instamment à ce que vous fassiez doubler ici les films que vous nous destinez.

 

J'applaudis à votre décision récente de continuer à faire essentiellement doubler vos films en France, et de ne pas suivre la Warner qui, il y a deux ans, a cédé aux pressions de l'UDA, de l'industrie du doublage et du gouvernement québécois réunis. Si vos motivations relèvent de la comptabilité (car faire doubler le même film, à la fois en France et au Québec, vous coûte le double), les miennes sont d'ordres esthétique et culturel.

 

Pour justifier le doublage québécois, un porte-parole de l'UDA a déclaré récemment au National Post: «Québécois colloquialisms, slang, expressions and accents differ widely from those in France. When you put them side by side, it's obviously not the same language.» Et le président de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) y a quant à lui déclaré: «It's been proven that Quebec audiences prefer films dubbed in Québécois.» Faites-moi rire! Saviez-vous, M. Feingold, que nos industriels du doublage sont en réalité les seuls au monde à doubler dans une autre langue que celle parlée par la population qu'ils desservent? On l'appelle «français international» ou «français normatif» ou «français universel», bref une espèce de français aseptisé, édulcoré, proprement imbuvable, que personne ne parle (à part peut-être les ambassadeurs) et que plusieurs acteurs-doubleurs d'ici arrivent d'ailleurs mal à maîtriser. Qu'il s'agisse de doubler un truand de Harlem ou un truand de Wall Street, c'est du pareil au même, il faut l'entendre pour le croire.

 

Le responsable de la Commission de doublage de l'UDA a déclaré il y a trois mois: «On comprend désormais les Français de vouloir des films doublés dans une langue qui leur ressemble.» La question vous démange vous aussi M. Feingold: et la langue de doublage d'ici, pourquoi ne nous ressemble-t-elle pas? Pourquoi se refuser ce qu'on trouve naturel chez les autres? Le président de l'UDA a déclaré quant à lui: «On veut être respectés avec une culture spécifique (...)». Mais pourquoi respecter une culture qui n'est spécifiquement pas la nôtre? Tu parles, «On veut s'entendre!». Ce qu'on entend, c'est une langue qui n'est la langue de personne.

 

Il arrive que certains films soient doublés dans une langue qui nous ressemble, mais il s'agit presque toujours de comédies bébêtes, ce qui n'a rien de très glorifiant. Pourtant, nos cinéastes tournent dans cette langue séculaire et nos musiciens la chantent. Nous avons de grands dramaturges qui l'écrivent et qui font voir leurs œuvres à travers le monde (traduites, souvent, dans les «jouals» des pays qui les montent).

 

Certes, les films doublés en France le sont dans une langue qui diffère un peu de la nôtre par l'accent et par certains termes, mais nous la comprenons aisément et nous y sommes habitués. Jusqu'au début des années 1980, les doublages français de films ont été les seuls auxquels nous avions accès (nous avons ainsi vu plusieurs des plus beaux films qui existent, que l'on revoit encore aujourd'hui avec plaisir). Avant que l'UDA et les industriels du doublage ne partent en guerre contre le doublage français pour avoir leur part du marché, personne n'y trouvait à redire. La langue des doubleurs français nous semble vraie, vivante, en même temps qu'un brin dépaysante, ce qui ajoute à la vraisemblance.

 

Il est enrageant de constater chez l'UDA cette pitoyable dérive culturelle qui la fait promouvoir une langue bâtarde au détriment de deux langues authentiques (la nôtre et celle des Français), et aussi de la voir se faire l'écho d'industriels qui font défiler le texte et qui ne pensent qu'à leurs profits et pertes. Encore plus quand on sait que l'industrie est subventionnée à fond la caisse. En outre, il est déconcertant de voir l'UDA ne s'en prendre qu'aux majors. En effet, peu de temps après la manifestation de membres de l'UDA, le réseau de télévision TVA décidait de diffuser la version doublée en France de la série Ally McBeal au détriment de la version doublée ici, à la suite de nombreuses plaintes visant la piètre qualité du doublage québécois. Mais, cette fois, personne chez l'UDA n'a osé empoigner le porte-voix pour hurler «On veut s'entendre!», de peur des représailles, vraisemblablement. C'est pour dire.

 

Mais quand bien même nos doubleurs prendraient la décision de doubler dans une langue qui nous ressemble, cela ne règle en rien le problème grave et pour tout dire insoluble que représente notre tout petit bassin d'acteurs-doubleurs. Alors que sur le Vieux Continent il est inépuisable, il n'est ici constitué en gros que d'une trentaine d'individus qui reviennent nous rebattre les oreilles d'un film à l'autre. De plus, nos industriels du doublage embauchent bien souvent des acteurs-doubleurs qui n'ont pas les qualités requises pour doubler. Et quand ils en dénichent un bon, ils lui font doubler à plein régime plusieurs têtes d'affiche.

 

M. Feingold, il est heureux que vous n'ayez fait doubler Le Tailleur de Panama qu'en France. C'est un film merveilleusement doublé, et nos industriels auraient été incapables d'en faire autant. Vous qui pensez business, M. Feingold, soyez rassuré pour l'avenir. Vos films qui remportent du succès dans le monde en remportent de même ici, et leur doublage en France n'y change rien. Cela étant, pourquoi dépenser 75 000 $ de plus pour faire doubler un film ici?

 

Vu leur mépris affiché des Québécois, nos médiocres doubleurs ne méritent pas que leurs affaires fleurissent. Malheureusement, des emplois seront perdus, mais le septième art, lui, sera bien servi. Pour moi, un film mal doublé est un film perdu.[80]

 

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Doublage, prise deux

 

M. Sylvio Le Blanc,

 

Depuis quelque temps déjà, vous vous êtes donné pour mission de pourfendre le doublage québécois avec une hargne et un acharnement qui n'ont d'égal que la quantité d'affirmations démagogiques, non fondées ou fausses que vous colportez dans chacune de vos interventions. Votre dernière mouture, une lettre ouverte à Monsieur Benjamin Feingold, PDG de Columbia Tristar, publiée le 5 juin 2001 dans la rubrique Forum de La Presse en est un exemple probant.

 

Puisque vous me citez, sans me nommer, je vous répondrai donc, non pas tant à titre de responsable de la commission du doublage de l'Union des artistes, mais en tant qu'«artiste interprète québécois, membre de l'UDA et aussi de l'ACTRA».

 

Depuis trente et un an je travaille comme comédien, non seulement en doublage, mais aussi au théâtre, à la télévision, au cinéma ainsi qu'en publicité. Je suis également metteur en scène, directeur de plateau en doublage, j'ai été également professeur et directeur à l'option Théâtre du collège Lionel Groulx et plus récemment, professeur à L'atelier de doublage du Conservatoire d'art dramatique de Montréal. J'ai eu le plaisir de travailler aussi en France, au Canada anglais et dans des productions américaines.

 

Tout cela pour vous dire d'abord qu'un artiste québécois se doit pour survivre d'être ouvert et multidisciplinaire, et ensuite que toutes ces expériences avec des artistes d'ailleurs m'ont permis de constater à quel point ces artistes étaient respectés par leurs concitoyens, ces mêmes artistes me considérant comme un des leurs pour mes compétences et mon travail.

 

Quel dommage que vous n'accordiez pas aux artistes d'ici le même crédit. Vous avez déclaré aujourd'hui sur les ondes de RDI que: «les artistes d'ici n'ont pas la maturité pour effectuer de bons doublages». Dans La Presse vous terminez votre brûlot en déclarant: «vu leur mépris affiché des Québécois, nos médiocres doubleurs ne méritent pas que leurs affaires fleurissent». (...)

 

Revenons à vos arguments. Ils sont essentiellement de deux ordres:

Premièrement: le français utilisé dans les doublages québécois est: «une langue inventée, que personne ne parle, tandis que le doublage français nous propose une langue vraie, vivante, en même temps qu'un brin dépaysante, ce qui ajoute à la vraisemblance». Déjà, votre prémisse de départ est fausse.

 

Dans les deux cas, que ce soit le français international choisi ici ou "l'hexagonal" dont les doubleurs français revendiquent la paternité, il s'agit de conventions, de codes, de symboles. Je vous concède que c'est une langue fleurie et fort imagée. J'ai d'ailleurs beaucoup de plaisir à lire de temps à autre un bon San Antonio, en fouillant de temps en temps dans un dictionnaire spécialisé, mais je conçois fort bien que ce ne soit pas le cas pour tous mes concitoyens, qui n'ont pas forcément envie de traîner leur dictionnaire au cinéma. (...)

 

Ici, nous avons choisi une langue plus neutre qui laisse le spectateur regarder le film. Dans certains cas peut-être aurions-nous intérêt à nous rapprocher d'une langue plus québécoise, je suis d'accord (et une loi nous permettrait sans doute de le faire) mais laquelle? (...)

 

Quant au vocabulaire, expressions, prononciations et niveaux de langage privilégiés, c'est souvent le goût des représentants québécois des clients commandant les doublages qui conditionnent ces choix esthétiques.

 

Des arguments d'ordre comptable

 

Permettez-moi de sourire quand vous vous portez avec tant de pureté à la défense du "septième art" alors que dans le litige qui nous oppose en ce moment à la Columbia, les seuls arguments que l'on nous sert sont d'ordre strictement comptable. Il s'agit d'un marché fort lucratif pour les majors qui opèrent chez nous, et notre volonté d'obtenir notre part du marché est la marque d'un peuple qui se respecte. Le fait que vous balayez ainsi du revers de la main les emplois qui risquent d'être perdus au nom d'une rectitude cinématographique dont vous seriez le seul juge rend votre discours quelque peu mégalomane.

 

Votre deuxième argument est le fait que l'on reconnaisse les voix de certains doubleurs québécois et que notre bassin de voix soit limité «alors que sur le Vieux Continent il est inépuisable».

 

Laissez-moi d'abord vous dire, en connaissance de cause, que le bassin d'ici n'est pas limité à trente voix et que celui de la France n'est pas inépuisable. Quand Daniel Auteuil, Gérard Depardieu, Juliette Binoche ou d'autres acteurs français prêtent leurs voix à des doublages, le public français est content de reconnaître des artistes qu'il aime et il ne se met pas à réclamer des doublages québécois pour autant! (...)

 

Quand vous affirmez qu'il y'a un bassin de trente acteurs au Québec, c'est faux. Il y a au Québec des acteurs qui en font sur une base quotidienne, d'autres régulière, et d'autres occasionnellement... De plus, par le biais de l'Atelier du Conservatoire et de d'autres ateliers privés, une trentaine de nouvelles voix viennent chaque année gonfler nos effectifs.

 

L'industrie du doublage d'ici est «subventionnée à fond la caisse».

 

Il n'existe qu'une seule aide au doublage: un crédit d'impôt de 15 % qui existe depuis trois ans seulement. En France, aucune subvention n'est nécessaire puisque la loi rend le doublage local obligatoire. Par contre, le cinéma américain diffusé en France est largement taxé par une redevance appelée "la billetterie nationale". (...)[81]

 

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Doublage des films au Québec : débat ou combat ?

 

La question du doublage au Québec m’a toujours intéressé, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’ai travaillé de nombreuses années dans ce milieu (que j’ai quitté en 1992) où j’ai développé un immense respect pour nos comédiens et comédiennes, ainsi que pour plusieurs artisans (directeurs de plateau, adaptateurs, détecteurs et calligraphes). Ensuite, c’est en tant que Québécois que la question m’interpelle parce qu’elle touche au cœur de mon identité: la langue. Finalement, c’est le cinéphile en moi (malgré qu’il favorise grandement le sous-titrage par rapport au doublage) qui ne peut rester indifférent à la manière d’adapter les films.

 

Je déplore sincèrement le dérapage du débat, polarisé à l’extrême, qui s’expose dans les pages de nos quotidiens depuis déjà un certain temps. Dans un coin du ring: Sylvio Le Blanc, un cinéphile qui est parti en croisade pour demander aux majors américaines rien de moins que l’élimination pure et simple du doublage québécois! En face: l’UDA (l’Union des artistes), qui exige carrément l’élimination au Québec du doublage fait en France, et ce par le truchement d’une loi. Entre les deux: à peu près rien. En plus, le ton utilisé monte d’un cran à chaque intervention, et ce qui se voulait un débat est devenu un combat... de coqs. Il faut dire qu’on a allègrement dépassé les bornes. En choisissant d’écrire directement aux majors américaines et en souhaitant pratiquement la mort de l’industrie d’ici («nos médiocres doubleurs ne méritent pas que leurs affaires fleurissent»), monsieur Le Blanc s’est mis à dos la quasi-totalité de nos artistes qui, par la plume de Sébastien Dhavernas, lui ont servi une réplique bien sentie (et un peu méritée, je dois dire).

 

On en est presque rendu aux insultes personnelles: «démagogue» et «mégalomane» d’un côté, «piètres acteurs» de l’autre... Je regrette, mais toute cette fumée ne fait que masquer le fond du problème, car problème il y a. Au delà des peccadilles (quel acteur a fait combien de petites phrases dans tel film, etc.), il y a des arguments avancés par monsieur Le Blanc qui m’apparaissent dignes d’intérêt et qu’il ne faudrait pas balayer du revers de la main en même temps que le venin qui les accompagnait. En fait, je distingue trois grandes dimensions au malaise entourant le doublage des films au Québec: la langue utilisée, les ressources humaines disponibles et la qualité en général. Même si elles sont «tricotées assez serrées», je crois qu’il faut les examiner une à une.

 

La langue: The Defense Rests!

 

Récemment, monsieur Pierre Curzi prenait part au débat en tentant de défendre la langue utilisée dans les doublages d’ici. Déplorant que les films américains doublés en France soient «trop souvent présentés dans un français argotique et de plus en plus éloigné du français normatif généralement utilisé à cette fin ici», il prétend y opposer au Québec «une langue française respectueuse, dans sa musicalité comme dans sa structure et le choix de ses mots, de notre identité francophone à l’intérieur d’un contexte nord-américain». Il en résulterait, selon lui, «des doublages sachant se faire oublier afin de mieux servir le propos de l’œuvre originale. (...) Voilà un critère d’excellence malheureusement trop souvent discrédité par la tendance à prôner l’emploi d’une langue française idéalisée».

 

Sauf tout le respect que je dois à monsieur Curzi (qui fait un remarquable travail de représentation syndicale de nos comédiens), je crois sincèrement que c’est l’industrie du doublage québécois qui donne dans l’idéalisation en se réfugiant derrière une langue totalement artificielle qui, loin de mieux servir le propos des œuvres originales, leur enlève plutôt la saveur, ainsi que de nombreuses nuances. Et je n’ai pas à chercher loin pour illustrer mon propos puisque monsieur Curzi a eu la gentillesse de faire la recherche à ma place en juxtaposant dans une de ses lettres l’adaptation que la France a faite du Tailleur de Panama à celle (hypothétique) qui aurait été proposée dans un doublage fait au Québec.

 

Original: «It’s big money Andy! Harry, he says to me, your guys pay peanuts!». France: «Un gros paquet de fric! Harry, il m’a dit, tes mecs ils payent des clopinettes!». Québec: «Énormément d’argent! Tu sais ce qu’il m’a dit? Ces gens-là paient trois fois rien.». Et encore: Original: «No fuck all!». France: «Que dalle!». Québec: «Rien du tout!».

 

Je m’excuse, mais je ne vois pas en quoi le texte québécois nous ressemble. Il s’agit d’une version épurée de toute expression locale française, soit, mais qui n’offre aucune correspondance d’ici. Cette traduction ne rend que l’information contenue dans le texte anglais, mais elle évacue tout le reste. Le personnage joué par Pierce Brosnan est un homme vulgaire, à des lieues de son célèbre James Bond, ce qui constitue une touche d’ironie tout à fait volontaire et souhaitée par le réalisateur du film. Voilà pourquoi il s’exprime dans une langue anglaise colorée, qui justifiait parfaitement l’emploi d’argotismes français correspondants. En plus, ce Britannique affiche un certain mépris:

 

Original: «Without the Yanks to hold our hands, London will cut the entire project.» France: «Sans les Yankees pour nous tenir la main, Londres retirera ses billes du projet.» Québec: «Et sans les Américains derrière nous, Londres va abandonner le projet.»

 

Depuis quand peut-on se permettre de ne pas traduire l’intention derrière le mot «Yanks»? À ce que je sache, «Américains», ça n’a pas du tout le même sous-entendu. Il ne faudrait pas que, au nom de leur regrettable francophobie (paradoxalement superposée à un étrange complexe qui leur donne des boutons quand ils reconnaissent leur propre langue), les Québécois choqués d’entendre «que dalle» ou «clopinettes» se mettent à dénaturer le texte original en prétendant lui rendre ainsi justice. Ce ne sont que des exemples un peu simplistes, mais si on avait eu le courage de dire: «Ils payent des pinottes», ou de remplacer le «On a fait un bide à Washington» par «On s’est plantés à Washington», et non par «Ils n’ont pas marché à Washington», traduction technique sans âme, on pourrait alors se permettre de comparer les deux textes et prétendre que le nôtre nous représente plus fidèlement. Je sais bien que les Français, de par leur histoire et leur géographie, ont parfois plus de misère à comprendre la réalité nord-américaine que les Québécois. Mais je pense sincèrement que nos adaptations édulcorées ne sont pas un reflet plus fidèle de cette américanité. D’ailleurs, la raison pour laquelle on entend de plus en plus d’argot dans les doublages français est simple: il y a de plus en plus de slang dans les versions originales.

 

Je crois que monsieur Le Blanc a parfaitement raison (malgré un ton fort déplaisant) de s’objecter à l’emploi d’une langue aussi neutre. Qu’on l’appelle français «normatif» pour se donner bonne conscience ne change rien à l’affaire: c’est fade et ça influence dangereusement le jeu des acteurs (en évacuant tous les niveaux de langue contenus dans l’original). Monsieur Curzi a bien raison de dire que le Québec regorge d’interprètes talentueux, mais dans l’affaire qui nous occupe, le talent n’a rien à voir. Quand on demande à un bon acteur de jouer un texte faux, je regrette, mais ça sonne faux! Je sais bien que le doublage est un compromis en soi, mais il y a des limites.

 

Quelle est la solution? Je ne crois pas qu’elle passe par la «neutralité». Si on veut adapter fidèlement un film dans toutes ses nuances et permettre à nos formidables acteurs de donner la pleine mesure de leur talent, il faut leur mettre en bouche la langue la plus réelle, la plus vraie et la plus savoureuse possible... soit en français de France, soit en français d’ici (parce qu’à part le pauvre bougre qui a raté la bouée, personne ne parle le français au milieu de l’Atlantique). Que le président de l’UDA et les autres représentants d’associations luttent pour défendre les emplois de l’industrie au Québec est tout à leur honneur (on ne peut pas être contre la vertu), mais je crois que de prétendre qu’on double mieux que la France parce qu’on utilise cette langue neutre insupportable, c’est aller trop loin.

 

Les ressources: petit bassin deviendra grand?

 

Monsieur Sylvio Le Blanc s’est permis de me citer lors d’une intervention que j’ai faite à l’émission Dimanche Magazine, où je disais que les Français avaient une longueur d’avance sur nous parce qu’ils disposaient de plus de cinq cents acteurs qui ne font QUE du doublage, alors qu’au Québec, lorsqu’un film contient plus de cent personnages, on devait invariablement vider le bottin de l’UDA. Vers la fin de l’émission, je parlais des mêmes trente voix qu’on entend toujours, pour des raisons de temps et d’argent. Monsieur Le Blanc a un peu simplifié la formule (en y ajoutant une agressivité que je déplore encore une fois) en disant qu’il n’y a «qu’une trentaine d’individus qui reviennent nous rebattre les oreilles d’un film à l’autre», alors que le bassin d’acteurs-doubleurs du Vieux Continent est «inépuisable» (comme citation, j’ai déjà vu plus précis). Monsieur Sébastien Dhavernas s’est empressé de lui répondre que ces deux affirmations étaient fausses. Et il a raison.

 

C’est vrai que, techniquement, il y a plus de trente personnes qui font du doublage au Québec, et c’est également vrai que le bassin d’acteurs en France n’est pas inépuisable. Je n’ai également aucune misère à croire que monsieur Dhavernas fait tout en son pouvoir pour donner la chance à de grands acteurs moins expérimentés de venir doubler quand faire se peut, et je l’admire pour tous les efforts que lui et ses confrères ont entrepris pour former de nouveaux comédiens. Mais il n’en demeure pas moins que bien des gens ont l’impression d’entendre toujours les mêmes voix, impression confirmée quand on apprend (toujours à Dimanche Magazine) que le même doubleur québécois a prêté sa voix à Brad Pitt, Harrison Ford et Anthony Hopkins!!! Je ne sais pas si la même comédienne française serait utilisée pour doubler La Poune et Karine Vanasse, mais, bon, blague à part, on ne peut nier le malaise. D’ailleurs, dans la même émission radiophonique, monsieur Hubert Fielden (autorité on ne peut plus crédible dans le doublage québécois) admettait avec beaucoup de nuances: «On aimerait bien engager des gens dont la voix collerait peut-être mieux à ce qu’on voit à l’écran, qui auraient peut-être plus précisément le timbre, la dynamique, l’âge aussi (...), mais ils n’ont pas l’expérience suffisante pour s’attaquer à un grand rôle».

 

Qui plus est, le problème ne tient pas seulement à un trop petit nombre de comédiens spécialisés, mais aussi à un manque criant de diversité culturelle à l’UDA. Par exemple, lorsque j’étais directeur de plateau, on avait toutes les misères du monde à trouver des gens de diverses minorités capables de jouer avec des accents légers et authentiques. Chaque fois que nous devions adapter des films qui mettaient en scène des personnages italiens, russes, jamaïcains, arabes ou autres, qui avaient gardé leurs saveurs d’origine, on devait opter: soit pour neutraliser les accents (ce qui parfois enlevait tout leur sens à certaines scènes), soit pour demander à des acteurs franco-québécois de faire des compositions d’accents, ce qui donnait des résultats variables dépendant du temps qu’on avait pour travailler et aussi de l’habileté de chacun. Quand on tombait sans le vouloir dans la caricature, ce n’était pas très joli. En France, pays qui se définit pourtant comme unitaire, d’inspiration jacobine, on retrouve plusieurs comédiens de diverses origines européennes, africaines et asiatiques (et je parle par expérience pour avoir travaillé en coproduction avec Paris), qui ont conservé une bonne part de leur accent d’origine. Ici, je sais que la situation s’est légèrement améliorée depuis que je ne fais plus de doublage, mais on est quand même encore bien loin du compte.

 

La qualité: c’est la dégringolade!

 

Dans une de ses interventions à la presse écrite, monsieur Pierre Curzi y allait de cette énumération de films doublés au Québec: «Erin Brockovich, Shakespeare et Juliette, Treize Jours, La Tempête, La Ligne verte et Le Destin de Will Hunting, pour ne nommer que ceux-là, voilà en quoi consiste un doublage réussi.» Je conçois que, pour convaincre, il faut être convaincu, et je comprends que monsieur Curzi soit fier d’associer les membres de son syndicat à des films de renom. Mais le procédé n’est pas entièrement honnête. En effet, ce n’est pas parce que le film original est bon que le doublage l’est nécessairement. J’écoutais récemment une scène du doublage québécois de The Insider (L’Initié). Ce film a valu des nominations aux Oscars pour meilleur acteur à Russell Crowe et à Al Pacino. En entendant le doublage, je ne pouvais en croire mes oreilles. Al Pacino était doublé par un acteur qui me semblait bien plus jeune que lui, et qui essayait tant bien que mal de composer une voix éraillée tout en maintenant un accent cohérent. Toute la force et l’intériorité du personnage avaient disparu. De la pure mécanique! Et en fermant les yeux, l’ensemble du doublage me faisait penser à une grande lecture collective, à un immense exercice de diction... pas toujours réussi, sauf bien sûr pour les performances des comédiens français comme Vincent Davy, qui double Christopher Plummer avec élégance. Après avoir écouté de nombreux échantillons, je considère que les doublages faits de nos jours sont, pour la plupart, de loin inférieurs à ceux que nous faisions au début des années 1980 (sauf pour la qualité de la bande sonore, cela va de soi). Encore une fois, ce n’est pas la faute de nos acteurs. C’est un problème de temps et d’argent.

 

À Dimanche Magazine, Hubert Fielden mentionnait que les délais pour adapter un texte étaient passés de trois ou quatre semaines qu’ils étaient au début des années 60, à quatre ou cinq jours en 2001!!! Et non seulement on semble accepter ça avec résignation, un peu comme la mondialisation, mais on veut en faire encore plus en passant de 65 à 100 % du doublage sur notre territoire. Comme si une loi allait s’accompagner par magie des ressources additionnelles nécessaires, alors qu’elles sont déjà largement insuffisantes. Et doubler dans notre propre langue ne serait pas plus facile au début, comme en témoigne les récents grincements de dents entourant la série Ally McBeal. Je prétends d’ailleurs que ce n’est pas tant le choix de la langue qui faisait problème, mais plutôt le fait que ni les adaptateurs, ni les comédiens d’ici ne sont habitués à doubler dans la langue... d’ici. Paradoxal, non? Dès qu’un acteur québécois approche d’un micro de doublage, il se met instinctivement la bouche en cul de poule, tant il est déformé par des années de petits reproches: «Attention à ton accent, mon coco.» Que c’est insultant!

 

Bref, la qualité du doublage est en chute libre (ici comme en France). Ce qui était autrefois un art n’a jamais autant ressemblé à une usine à saucisses, malgré l’immense talent de nos artisans. Pourquoi les Américains doublent-ils au Québec? Parce qu’on fait ça toujours plus vite pour toujours moins cher! Le nier par toutes sortes de sophismes plus ou moins conscients n’aidera en rien à protéger les emplois de notre industrie. Loin de moi l’idée de me réjouir (comme monsieur Le Blanc semble le faire) de l’éventuelle perte de ces emplois. C’est la dernière chose que je souhaite! Mais, entre l’absurdité de tout doubler en France et l’utopie de tout doubler au Québec, n’y aurait-il pas des compromis basés sur le réalisme, à faire au moins pour un temps?

 

Ne devrait-on pas commencer par demander une loi forçant le doublage au Québec de toutes les émissions télévisées (qui s’accommodent mieux, en général, de la neutralité linguistique, à cause de textes un peu plus «propres»)? Et pendant qu’on doublerait pour la télé, ne pourrait-on pas ouvrir un vrai débat (sorte d’États généraux du doublage ouverts à tous) et tenter de se définir une langue bien à nous, plus réelle, qui ne verserait pas dans le joual caricatural, sans pour autant sombrer dans l’insipide neutralité du français pseudo-international actuel? Pourrions-nous au moins reconnaître les qualités indéniables du doublage français quand il s’agit de films au contexte européen? Le récent doublage de Chocolat au Québec est une absurdité en soi, malgré le haut calibre des acteurs qui y ont participé. On ne double pas Juliette Binoche par quelqu’un d’autre! Ça ne se fait pas, point à la ligne! Et on ne double pas un film qui se passe dans un petit village français par des acteurs à l’accent vaguement québécois (imaginez Le Patient anglais doublé au Québec, avec ses Italiens, Égyptiens, Allemands, Français et autres). Et justement: comment réussir à augmenter la représentation d’acteurs issus de minorités «audibles» à l’UDA? Mais la question la plus importante: quels moyens pouvons-nous envisager pour regagner le terrain perdu et rehausser sensiblement la qualité de nos doublages qui, pour l’instant, ne rendent pas du tout justice à notre talent?

 

Une personne sage m’a déjà dit: «Si vous ne faites pas partie de la solution, vous faites nécessairement partie du problème». Alors, le public dans tout ça: qu’en pense-t-il vraiment (au-delà des statistiques à qui on fait dire ce qu’on veut)? Aurons-nous l’occasion de lire et d’entendre autre chose que la position officielle de l’UDA (compréhensible, mais sans nuances) et la charge déchaînée de monsieur Le Blanc? J’en appelle à tous les comédiens, adaptateurs et directeurs de plateau, mais aussi et surtout à tous les cinéphiles: pourrait-on débattre du doublage en PROFONDEUR... et dans le calme et le respect de chacun?

 

C’est étrange. Ce débat me fait soudainement penser à un autre, bien québécois, tout aussi polarisé, qui dure lui aussi depuis environs quarante ans... et qui, lui aussi, n’est toujours pas réglé![82]

 

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Urgences en anglais !

 

Et si une partie de la solution se trouvait en dehors de l'école ? Les Scandinaves parlent en général très bien l'anglais, et avec très peu d'accent, et souvent d'autres langues de surcroît. L'effort scolaire en matière de langues n'est pourtant pas plus développé chez eux qu'en France.

Mais, à la télévision, rien de ce qui vient de l'étranger n'est doublé, sauf les dessins animés destinés aux petits. Au cinéma, de même. Les innombrables séries télévisées et autres films hollywoodiens, comme d'ailleurs les films italiens ou français, sont en version originale sous-titrée. Du coup, même les Suédois de condition modeste, n'ayant comme loisir que la télévision, entendent parler anglais, avec l'accent américain souvent, mais aussi anglais, irlandais ou australien. Ils comprennent et parlent donc la langue de Shakespeare, l'école intervenant pour consolider la grammaire et l'écrit. Et rien n'indique qu'ils renoncent à parler suédois le reste du temps.

 

En demandant d'avance pardon aux spécialistes du doublage, on pourrait suggérer à la télévision française d'aller dans cette direction. Arte s'y risque parfois. Les feuilletons américains deviendraient ainsi un exercice linguistique et un exercice de lecture par-dessus le marché. Étant donné que les enfants et les catégories modestes sont les plus gros consommateurs de télévision, et particulièrement de séries américaines, les leur donner à voir en anglais deviendrait une opération ciblée «antifracture».

 

Regarder la série Urgences en anglais pourrait même être un vrai plaisir. Ceux qui seraient rebutés par l'effort regarderaient des émissions bien de chez nous – qui bénéficieraient enfin d'un avantage concurrentiel. Tout ce beau raisonnement vaut évidemment si l'on suppose que les jeunes Français ont vraiment envie de parler les langues étrangères.

 

C'est rarement le cas des locuteurs de langues ayant une diffusion internationale – les Anglais et les Américains le démontrent plus encore que les Français. Les meilleurs exemples de plurilinguisme se trouvent dans de petits pays : île Maurice, Israël ou Luxembourg. «Rien de plus normal, disait un ancien PDG de Philips, Néerlandais pur jus, notre extérieur est tellement plus grand que le vôtre !»[83]

 

Note de Sylvio Le Blanc: Comme le souligne pertinemment Élie Arie dans une lettre plus haut intitulée VO ou VF. Hitchcock contre Fellini ?, l'apprentissage des langues n'est pas le rôle d'une œuvre cinématographique. Cela dit, si l’idée de Sophie Gherardi prenait corps au Québec, les Québécois en paieraient à terme le prix, considérant qu’ils sont assiégés par 350 millions d’anglophones. Prière de lire aussi plus loin les chroniques de Christian Rioux intitulées En passant par Bruxelles et La France veut des «élèves bilingues».

 

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L’industrie du doublage au Québec – Chasse gardée?

 

Ils prêtent leur voix à Tom Cruise, Russell Crowe ou à l’un des Télétubbies. Si certains comédiens-doubleurs de la colonie artistique québécoise ne chôment pas, d’autres se font moins entendre. Manque de volontaires ou cercle fermé?

 

«Ce sont toujours les mêmes doubleurs d’un film à l’autre», déplore le détenteur d’une maîtrise en cinéma à l’Université de Montréal, Sylvio Le Blanc. Selon lui, seule une trentaine de comédiens se répartiraient les rôles à doubler. Et il n’est pas le seul à penser ainsi. Le manque de diversité dans le choix des doubleurs et la surexposition de certains sont les reproches les plus souvent adressés à l’Union des artistes (UDA). Pourtant, d’après le responsable de la Commission du doublage au Québec, Sébastien Dhavernas, «ce domaine est l’un des rares où il n’y pas de star system».

 

Plusieurs considèrent que le doublage au Québec constitue une véritable chasse gardée. Jeune comédien de 27 ans et passionné du doublage, Martin Watier reconnaît qu’il existe une clique dans ce domaine et avoue même faire partie du groupe qui compte une cinquantaine de comédiens. Le doubleur de Mark Wahlberg dans Nuits endiablées, de Ryan Phillippe dans Un pari cruel et de Freddy Prinze Jr. dans Elle a tout pour elle, estime que le phénomène ne diffère pas des autres industries telles que la télévision et le cinéma, où les mêmes têtes reviennent souvent.

 

Si dans les années 1980 la traduction des films pouvait s’étaler sur huit semaines, aujourd’hui, les adaptateurs n’ont plus que trois ou quatre jours pour effectuer la tâche. D’après Matthieu Roy-Décarie, les maisons de doublage font donc plus souvent appel aux mêmes comédiens. Par conséquent, les gens d’expérience comme Gilbert Lachance, Alain Zouvi, Vincent Davy, Sébastien Dhavernas, Yves Corbeil et Bernard Fortin sont souvent sollicités. Vasko Nicolov ajoute que la gent masculine ne chôme pas, car «le nombre d’acteurs américains entre 25 et 40 ans dépasse celui des voix masculines québécoises».

 

Détracteur du doublage québécois, Matthieu Roy-Décarie pointe l’industrie du doigt: «Je n’en ai pas contre nos comédiens, mais bien contre l’industrie en général, qui se contente de faire rouler une business et ce, au détriment de la qualité.» Sylvio Le Blanc est beaucoup plus acerbe dans sa critique. «On fait dur, c’est terrible», lance cet autre pourfendeur de l’industrie. Selon lui, les doubleurs québécois ont toujours la même intonation et ne s’adaptent pas aux rôles qu’ils interprètent. Il met d’ailleurs en doute la crédibilité des personnages doublés par Bernard Fortin, dont il identifie facilement la voix. «Pour moi, reconnaître un comédien, c’est catastrophique, je perds toute la magie du film.»

 

Le choix du français utilisé vient également diviser les points de vue. Pour sa part, Matthieu Roy-Décarie accuse l’UDA de faire usage d’une langue aseptisée. «Le français international est un langage neutre, technique et sans âme». Sylvio Le Blanc partage cet avis et soutient que l’Hexagone propose un parler argotique beaucoup plus coloré et vivant. «Ici, les doubleurs parlent en joual le soir et en cul-de-poule lorsqu’ils doublent. Ce n’est pas naturel et ça se sent», déplore-t-il.

 

Pour régler le problème, Sylvio Le Blanc estime que le Québec devrait abandonner le doublage en raison de sa piètre qualité. «On ne l’a pas du tout et ça ne serait pas malheureux de perdre complètement l’industrie au profit de la France.» Moins drastique, Matthieu Roy-Décarie pense «qu’il faudrait agrandir le bassin de comédiens-doubleurs, offrir une meilleure formation, en faciliter l’accès aux minorités ethniques et faire un choix clair sur l’utilisation de la langue». Avant tout, il soutient que l’UDA devrait davantage se questionner sur la situation, car selon lui, ce n’est pas pour la qualité que les Américains doublent au Québec, mais bien pour l’économie de temps et d’argent.

 

Le responsable de la Commission du doublage souhaiterait que Québec adopte un décret semblable à celui de la France, qui stipule que tous les films en circulation dans les salles de cinéma françaises doivent être doublés dans un studio établi au pays ou dans un autre État de l’Union européenne. Cette loi permettrait de fortifier l’industrie québécoise, qui doit composer avec la concurrence française.

 

Sylvio Le Blanc ne croit toutefois pas que cette loi réglerait le problème de la surexposition. «Il y aurait plus de films doublés ici mais pas plus de doubleurs. Tout ce que ça va changer, c’est que les mêmes reviendront nous rebattre les oreilles plus souvent.»[84]

 

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Des opinions divergentes

 

Sur la question du doublage, les esprits s'enflamment vite. Ils se trouvent des gens, des deux côtés de l'Atlantique, qui qualifient chaque doublage respectif de minable. Nous ne souscrivons pas à ce genre de discours qui est fondamentalement de courte vue et ne fait preuve d'aucune nuance.


Il se trouve même des gens au Québec qui pourfendent les doublages faits ici. La plus connue de ces personnes est Sylvio Le Blanc. Cet homme mène avec démagogie et une hargne peu commune une guerre contre les doublages québécois. Une de ses déclarations: «Les artistes d'ici n'ont pas la maturité pour effectuer de bons doublages.» Une autre: «Certes, les films doublés en France le sont dans une langue qui diffère un peu de la nôtre par l'accent et certains termes, mais nous la comprenons aisément et nous y sommes habitués.» Visiblement, l'auteur de ces propos n'a jamais écouté les doublages de Black Rain (Ridley Scott, 1989) et Vampires (John Carpenter, 1998). M. Le Blanc érige en système d'évaluation ses goûts personnels.
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Un effet pervers

 

En lisant les pages «cinéma» de ce journal, on s'aperçoit que le doublage québécois a remporté la victoire et ce, sans doute au détriment des spectateurs d'ici. Presque tous les films américains à l'affiche sont désormais traduits ici, d'où les VFQ à la fin des critiques. Mon but n'est surtout pas de dénigrer le travail louable des acteurs d'ici car je reconnais la qualité du doublage qu'ils font ainsi que le langage utilisé (quoique le français de Téléjournal ne se prête pas à toutes les sauces).

 

Ce que je déplore, c'est plutôt le fait que ce soit toujours les mêmes voix d'un film à l'autre. Qui, hormis les ténors de l'UDA, se plaignait du statu quo ? Exiger que tout soit doublé au Québec me paraît inutilement protectionniste et je m'inquiète d'une telle petitesse sur le plan culturel. Allons-nous maintenant exiger une traduction propre au Québec pour toutes les téléséries ? Les romans ? Devant un nombre si restreint de voix pour tous les films doublés, je crois que plusieurs spectateurs délaisseront carrément les versions doublées en français. Bel effet pervers d'une revendication qui se voulait fièrement québécoise ![86]

 

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Festival de Berlin : Rock Demers, un petit habitué

 

Les films de Rock Demers, on le sait, ont fait et font encore le tour du monde. Reste toutefois au moins un pays où ils n'ont pas encore véritablement percé: les États-Unis.

 

«J'aurais pu avoir un grand succès avec La Grenouille et la Baleine, croit-il. J'étais tellement fier de ce film-là, qu'une fois terminé, j'ai pris ma première copie, je suis monté dans un avion et je suis allé le montrer à Disney. Les gens de Disney ont regardé le film et à la fin, en voyant les noms au générique, ils ont demandé: “Est-ce que ç’a vraiment été tourné en français?”»

 

«Le doublage était exceptionnel et ça ne leur dérangeait pas. Ils souhaitaient acheter le film. On a tout négocié. On avait convenu qu'il allait sortir dans 700 salles, à telle période. J'étais aux oiseaux. Ne manquait que la signature du grand patron. Mais il a dit: Un film doublé ne sera jamais lancé par Disney, peu importe s'il est bon. Et ça s'est arrêté là, aussi incroyable que ça puisse paraître.»

 

Rock Demers n'a pas besoin de ce succès pour vivre, mais il y tient. «Si ça ne se fait pas, ça va me rester comme un mauvais souvenir. Car le public américain aime les Contes pour tous. J'ai assisté à des projections partout. Mais les barrières sont mises par ceux qui décident. C'est simple, il n'y en a pas, sauf exception, de films étrangers qui rentrent sur ce territoire-là», dit-il. Le producteur pense toutefois avoir enfin trouvé le projet de film qui pourrait faire bouger les choses. Une histoire à suivre.[87]

 

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Le feuilleton du doublage

 

Ça fait des années qu'il traîne en longueur sans trouver sa conclusion. On le suit comme un interminable feuilleton. Lui, c'est le dossier redondant et rebondissant du doublage des films américains au Québec, qui piétine à n'en plus finir.

 

Il a quelque chose d'empoisonné, ce dossier-là. À travers lui, tout un discours sur la diversité culturelle réclame le pouvoir de doubler chez nous tous les films américains qui dévorent nos écrans. Ça fait colonisé sur les bords. Et n'oublions pas qu'Hollywood a massivement envahi nos cinémas lorsque le gouvernement québécois a forcé les majors à doubler à toute vitesse en français leurs films pour notre public. L'industrie du doublage repose sur le lien de parasitage qui nous unit à une grosse cinématographie impérialiste.[88]

 

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Moïse : L'Affaire Roch Thériault : Pas pour les âmes sensibles

 

Côté formel, quelques détails peuvent être agaçants, dont en particulier l'inégalité du doublage. Le film a été tourné en anglais. Les comédiens québécois doublent leur propre voix, mais l'effet n'est pas toujours réussi en termes de synchronisation et le naturel n'est pas toujours au rendez-vous. Les personnages ontariens, eux, ont des accents différents, ce qui nuit à l'uniformité des dialogues.[89]

 

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Lundi avec... Alain Zouvi : Salaud... mais romantique !

 

– Vous faites aussi beaucoup de doublage de films américains. À quels acteurs célèbres prêtez-vous votre voix?

– À Brad Pitt, Tom Hanks, Robin Williams et à beaucoup d'autres. C'est un métier d'humilité. On doit servir ce que ces acteurs-là ont fait et surtout, ne pas recréer autre chose pour se mettre en valeur. Si j'étais l'acteur, à l'autre bout, il faudrait que je sois content de la voix qu'on m'a donnée. Il faut faire opérer la magie et faire croire aux gens que ces acteurs parlent français. Des fois, ça marche, et d'autres, moins. Quand un doublage est mauvais, on dit: «Quel mauvais doublage!» Quand il est bon, on dit plutôt: «Quel bon film!»

 

– Allez-vous voir les films que vous doublez?

– J'en double tellement que je ne peux pas tous les voir. Mais quand je suis content de mon travail, j'en garde une copie vidéo ou DVD. Par exemple, j'étais heureux du résultat dans La Ligne verte, où j'ai doublé Tom Hanks. Je crois n'avoir rien fait d'autre que de servir ce que l'acteur a fait. Quand on se ferme les yeux et qu'on écoute les acteurs en anglais, on se rend compte que le jeu n'est pas tellement dans la voix. Le physique y est pour beaucoup. Il ne faut pas avoir peur de rester neutre lorsqu'on prête sa voix à un autre acteur.

 

– Peut-on bien vivre à ne faire que du doublage?

– Oui, certainement. Mais il faut en faire beaucoup, sans arrêt. Moi, j'aime toutes les facettes du métier, autant le théâtre que la télé et que le doublage. Je trouve ma passion et mon désir de jouer dans toutes ces formes d'art. Je ne pourrais pas que faire l'un ou l'autre. Il suffit de savoir organiser sa vie pour se donner à 100 % dans tous ces domaines. Il ne me manque que le cinéma, auquel j'ai très peu touché, par manque de disponibilité. Ça reste à considérer![90]

 

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De l'importance d'être Wilde

 

Un mot sur le titre de la version française du film The Importance of Being Earnest, Ernest ou l’importance d’être constant, qui exige une petite explication. En anglais, le titre original met bien entendu en relief un double sens découlant du prénom Ernest, l'alter ego fictif de Jack. Dans la langue de Shakespeare, earnest veut dire consciencieux, sincère, sérieux. Dans leur infinie sagesse, les traducteurs français ont intitulé la pièce De l'importance d'être constant, «constant» pouvant, en français, aussi se lire à deux niveaux.

 

Il appert toutefois qu'au doublage du film les responsables ont fait face à un problème insoluble. Dans une scène, l'amoureuse de Jack (quand ce dernier emprunte l'identité d'Ernest), révèle un tatouage sur lequel on peut lire «Ernest». Impossible, dans ces circonstances, de nommer le personnage «Constant» comme l'aurait voulu la logique. Voilà la raison pour laquelle le titre de la version française du film est Ernest ou l'importance d'être constant. Un peu «Wilde», non?[91]

 

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À l'assaut de la planète

 

La productrice Nicole Robert croit pouvoir séduire les Français avec une série de fiction purement québécoise, La Vie la vie, le coup de cœur télévisuel de la dernière année au Québec. Vendue à France 2 et à la RTBF, le réseau belge, la série a toutefois dû être retouchée afin de satisfaire les acheteurs européens, très pointilleux sur la qualité de la langue. On a donc modifié les références trop québécoises dans le texte, et les acteurs se sont doublés avec un accent plus pointu. « Les Français disent peut-être qu'on a un bel accent, mais ils n'aiment pas l'entendre ! La différence démobilise et installe une distance. En entendant l'accent, ils décrochent. Par exemple, on mentionnait le Club Med dans un épisode. On a dû remplacer par Club tout court, mais prononcé « Clob », raconte Nicole Robert, sourire en coin.

 

Si elle se dit satisfaite du travail des comédiens québécois dans ce repiquage de la série, la productrice avoue qu'elle aurait préféré que La Vie la vie version France soit doublée dans le pays de l'acheteur. « Ça aurait installé un ton beaucoup plus uniforme. Mais l'Union des artistes ne nous autorisait pas à faire doubler la série en France et n'a aucune ouverture en ce sens. C'est dommage, ça joue même contre nos acteurs, qui n'ont pas nécessairement une formation pour faire du doublage. »

 

Bien entendu, il serait très étonnant que La Vie la vie remporte là-bas le succès qu'elle a connu ici. Rappelons les cas de Lance et compte (Cogne et gagne) et d'Omertà, qui n'ont pas fait bonne figure à leur diffusion en France. « Une version demeure toujours une version. C'est une coche en dessous de l'original. Il n'y a rien à faire, même si on y apporte tout le soin possible. »[92]

 

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Dernier-né de Rock Demers :

«Régina!» en ville juste à temps pour les vacances

 

Le doublage sonore, à la fois malhabile et faux, égratigne la magie qui se dégage généralement d'une comédie musicale digne de ce nom.[93]

 

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Québec veut rajeunir sa loi sur le cinéma

 

Contrairement au fédéral qui, à travers Téléfilm Canada, annonçait l'hiver dernier une nouvelle politique du long métrage axée sur la performance, le Québec a l'intention de rester fidèle à ce qui l'a toujours le mieux distingué: une production cinématographique diversifiée dont l'accent serait mis sur la créativité.

 

«Je crois à la création», affirmait hier lors d'un déjeuner de presse la ministre de la Culture, Diane Lemieux. Rappelant que les artistes québécois sont reconnus comme des créateurs hors pair, elle ajoutait du même souffle se sentir mal à l'aise avec les critères du fédéral privilégiant la performance. «Je suis ministre de la Culture, a-t-elle dit, pas de la Censure.» Elle avait convoqué les journalistes spécialisés en cinéma pour faire part de son intention de procéder dès cet automne à une réforme en profondeur de la politique gouvernementale en matière de cinéma. Cette réforme, d'abord promise pour le printemps dernier, sera assortie d'une série de consultations auxquelles sont conviés tant les représentants du milieu du cinéma que le public.

 

De quoi sera faite cette réforme? Un travail de déblayage a déjà été effectué par la Sodec et des groupes de travail réunis sous son initiative. Une série de questions qui se dégagent de ces consultations préalables ouvrant la voie à la future réforme. «Ces questions ne sont pas innocentes, a précisé la ministre. Par exemple, l'une d'elle est: Êtes-vous favorable à un dépôt légal? Ça veut dire qu'on est prêt à légiférer en vue d'une loi sur le dépôt légal. Je vous le dis franchement: on va le faire, ce dépôt légal. Il faut absolument trouver une manière de conserver notre patrimoine cinématographique.» Facultatif sous la présente loi, le dépôt légal deviendrait ainsi obligatoire pour les productions tournées au Québec. Quant à la Cinémathèque québécoise, chargée d'administrer ce dépôt, son mandat serait reconduit, mais avec des moyens accrus. Un représentant de cet organisme présent à la rencontre, Pierre Jutras, a d'ailleurs assuré que la Cinémathèque n'attendait que le feu vert et les fonds supplémentaires pour s'atteler à la tâche.

 

Autre sujet névralgique: le doublage. Cette frange de l'industrie du cinéma, au dire de la ministre, a besoin d'oxygène. En moyenne, 71 % des films américains sont doublés au Québec, certaines majors y doublant jusqu'à 90 % de leurs films. «Il y en a, a soutenu Diane Lemieux, qui ne se comportent pas de la manière optimale.»

 

Quant à une redevance sur les revenus des films en salles et en vidéo et l'instauration d'une billetterie nationale, vieille promesse péquiste abandonnée sous la pression et le veto des propriétaires de salles (dominés par les majors), la question revient sur le tapis et bénéficierait d'un meilleur timing, selon la ministre. Pour le moment, le Québec injecte chaque année dans la production cinématographique et audiovisuelle l'équivalent de 100 millions sous la forme d'un crédit d'impôt et 17,8 millions en investissements directs administrés par la Sodec. Une redevance prélevée sur les recettes mettrait davantage à contribution l'industrie du cinéma elle-même.

 

Citant l'exemple de la télévision québécoise qui a su, ces derniers 20 ans, s'assurer la confiance et l'estime de la population, Mme Lemieux souhaite voir un jour nos films obtenir un accueil aussi favorable auprès du public. Comme la politique du livre déjà en vigueur, une politique québécoise du cinéma devra, dit-elle, reposer sur la variété de l'offre partout au Québec. Il n'est pas normal, a-t-elle indiqué, que nos films circulent difficilement en province. «Il faut appuyer les diffuseurs qui font un effort particulier envers le cinéma québécois et les films d'auteur venus d'ailleurs.»

 

Pour mener à bien sa réforme, la ministre entend se mettre à l'écoute de toute la population. Elle invite tout particulièrement les cinéphiles à soumettre leurs propositions. Les individus, groupes ou organismes intéressés auront jusqu'au 15 août pour faire parvenir leurs mémoires ou leurs réflexions sur ce projet de réforme. Des audiences publiques se tiendront ensuite à Montréal, les 17, 18 et 19 septembre, et le jour suivant à Québec. Dans les semaines suivant cette consultation, le projet de loi subira son test final devant les représentants du milieu avant d'être soumis à l'Assemblée nationale.[94]

 

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Un traitement de faveur

 

J'ai lu hier que les abonnés aux services numériques de Vidéotron et de Cogeco vont avoir accès à trois chaînes de télévision européennes de langue française. Je n'ai pu m'empêcher de penser que moi, avec ma télévision analogique, mon service de base (bonifié par Télémax Plus) détenu auprès de Vidéotron ltée, je n'avais pas encore accès à TFO (Télé-Ontario), cette chaîne de langue française de l'Ontario qui offre l'une des plus belles programmations de films de langue française qui soit, dont plusieurs jamais vus depuis que je suis en âge de voir des films à la télé.

 

J'ai accès aux chaînes de langue anglaise suivantes (dont plusieurs états-uniennes): CBC, GBL, ABC, CBS, NBC, FOX, TSN, YTV, CNN, Discovery, NewsWorld, Learning, SportsNet et, deux fois plutôt qu'une, CTV (Mont.), CTV (Corn.), PBS (Burl.), PBS (Plat.) – y'a de quoi virer Anglais! –, mais non pas à la chaîne de langue française de nos voisins ontariens.

 

M. Pierre Karl Péladeau, en plus de devoir accentuer le mot «Quebecor», devrait faire des pieds et des mains pour nous donner l'accès (de base) à TFO. J'échangerais volontiers toutes les chaînes de langue anglaise – à part peut-être PBS – contre TFO. Dans le lot, ma foi, je serais même prêt à y ajouter TQS et TVA (oh pardon! M. Péladeau).

 

Je m'adresse aussi à l'une des antennes du pouvoir politique, à savoir le CRTC. Nous, de langue française, qui luttons pour assurer notre survie dans ce pays – qui se targue de protéger ses minorités –, nous devrions bénéficier d'un traitement de faveur et avoir un accès facile à toutes les chaînes de langue française qui existent sur ce continent, comme les Inuits devraient avoir un accès privilégié à toutes les chaînes qui télédiffusent dans leur langue.[95]

 

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Langue seconde

 

Après trois séances de doublage pour le film Stuart Little 2 (Petit Stuart 2), Melanie Griffith – qui prête sa voix à Margalo l'oiseau – a téléphoné à la productrice et amie de longue date Lucy Fisher pour la supplier de la mettre à la porte. En deux mots, Griffith n'arrivait pas à trouver la voix appropriée et elle était convaincue que sa carrière en animation était terminée avant même d'avoir commencé.

 

" On pourrait croire qu'il est très facile d'être la voix d'un personnage, mais ce n'est pas le cas ", indique avec sa voix aiguë de petite fille Griffith qui, étonnamment, n'avait jamais encore été pressentie pour le doublage d'un film d'animation. " Cela m'a mise en colère de ne pas être capable de jouer un personnage de dessin animé. Je me suis dit que, si je ne pouvais être un personnage de dessin animé, il valait mieux que je mette un terme à ma carrière. "

 

Même si elle reconnaît que les gens du studio avaient certains doutes à propos du rôle de Margalo, Fisher se souvient qu'elle n'était pas particulièrement inquiète. Elle a servi à Griffith un discours d'encouragement et l'a renvoyée à la cabine de doublage. " Nous lui avons simplement dit de la fermer et d'essayer à nouveau parce qu'elle était excellente ", raconte Fisher.

 

Non, ce n'est guère facile d'être une voix – pas pour des débutantes telles que Griffith ou des vieux pros de la postsynchronisation comme Michael J. Fox et Nathan Lane, qui ont tous deux repris leurs rôles respectifs de la courageuse souris Stuart et du chat bourru Snowbell du film original. Vous êtes seul dans une pièce avec une caméra braquée sur le visage qui capte vos traits distinctifs et vos gestes. Vous devez prononcer vos répliques sans avoir de partenaire de scène, étant donné que les images seront créées par la suite. Vous ne savez pas nécessairement à quoi ressemblera votre personnage.

 

Si vous êtes un néophyte en matière de doublage, vos consignes peuvent sembler à la fois élémentaires et impossibles à rendre : " Joue-le plus gros. Parle plus fort. Mets-y plus d'énergie. "

" Nous étions vraiment soucieux de donner le bon ton à Margalo, concède le producteur Douglas Wick, qui est aussi l'époux de Fisher. Il s'agit d'un personnage qui commet des actes répréhensibles. Si elle est trop doucereuse, on aura du mal à croire qu'elle est capable de faire des choses mauvaises, ce qui fait beaucoup de choses à véhiculer dans une voix. "

 

Et vous pouvez avoir les cordes vocales les plus puissantes ou la voix la plus distinctive sur la planète sans que ça fonctionne. Comme le dit Wick : " La voix ne ment pas ". Vous voulez un exemple ? L'acteur qui avait originalement été pressenti pour prêter sa voix à Snowbell dans le premier Petit Stuart est resté jusqu'aux premiers visionnements préalables. " Il s'agissait d'un humoriste connu qui traversait un dur moment de sa vie, affirme Wick, tout en refusant de révéler le nom de cet acteur. Snowbell avait toujours l'air déprimé et ce rôle devait être énergique dans le film. Nous avons finalement dû nous rendre à l'évidence et empirer sa dépression en nous débarrassant de lui. Puis, presque dès l'arrivée de Nathan Lane, nous avons senti une sorte de brillance et d'énergie. C'est vraiment délicat quand on se rend compte qu'on s'est trompé, mais on le découvre assez vite. "

 

Bien sûr, Lane fait un travail magnifique. Cet acteur formé au théâtre – que le critique de cinéma et expert en films d'animation Leonard Maltin qualifie d'homme-orchestre du dessin animé – permet à Snowbell de voler la vedette dans toutes les scènes où il apparaît. Et si vous avez l'impression que Lane improvise de temps à autre, vous ne vous êtes pas trompé. " Très souvent, il s'agit de rendre la scène plus drôle, explique Lane. Parfois, je devais dire quelque chose de névrosé alors que le chat marchait vers son bol. Il peut être aussi amusant de voir un gros chat persan traverser l'écran en disant : Oh, j'essaie de bien manger, mais je me sens tout de même ballonné. C'est tellement humain. "

 

Le ton d'un Tony Soprano

 

Au début de la distribution des rôles pour Petit Stuart 2, le vilain faucon parlait avec un accent allemand ou avec le ton bourru d'un Tony Soprano. " Nous avons débuté avec la voix la plus méchante et rude que nous avons pu trouver, mentionne Wick. Ce n'était pas vraiment intéressant. Puis, nous avons commencé à écouter différents types de voix. C'est quand nous avons entendu James Woods que nous avons entrevu le potentiel de sa performance. Il est un arnaqueur. Le faucon ne fait que ce que lui dicte sa nature, c'est-à-dire ce qu'il doit faire pour survivre. " Le facteur de reconnaissance (" Mon Dieu, cette salamandre a la même voix que Charlton Heston ! ") est souvent une source d'amusement, mais il ne garantit pas nécessairement que le film sera un succès. D'autre part, il est rare qu'un film d'animation à gros budget ne mise pas sur la voix d'au moins une célébrité.

 

Pour le personnage de Stuart, la renommée de Fox était un boni, mais n'a pas été le facteur déterminant. Les producteurs savaient qu'ils voulaient un adulte pour jouer le rôle de Petit Stuart, et ce, en dépit du fait que le personnage est censé être un enfant. Et ils avaient besoin de quelqu'un qui projette un esprit dynamique. " La jeunesse est la marque de commerce de Michael J. Fox depuis des années, mentionne Maltin, critique de cinéma pour Entertainment Tonight. Petit Stuart est, en effet, jeune et je crois que nous voyons en Michael J. Fox une sorte d'optimisme et de ténacité. "

 

Pour Petit Stuart 2, Fisher se souvient d'avoir essayé des voix de personnes non connues pour certains des personnages et elle s'est vite rendu compte que les vedettes sont des vedettes pour une bonne raison. " Les doubleurs rendaient très bien les blagues, mais ils n'avaient pas autant de profondeur, mentionne Fisher. Je ne m'en suis rendue compte qu'en travaillant sur ce film, lorsque nous avons enregistré les voix et filmé les prestations. Même si un acteur prend sa voix normale, on pouvait voir James Woods s'avancer vers le microphone et faire les gestes du faucon. Fox pouvait se traîner les pieds à la manière de Stuart et Melanie, s'étirer le cou en parlant. "[96]

 

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Petit Stuart 2 : La souris parle français

 

L'entreprise montréalaise Covitec, qui avait réalisé le doublage du premier épisode des aventures de la souris, s'est vu confier par le studio Columbia la réalisation du second. Une affaire de contrats d'exclusivité, mais aussi, précise Guylaine Chénier, directrice de production chez Covitec, une question de cohérence. De fait, la même équipe, sauf exception, a signé l'adaptation et doublé les Michael J. Fox (qui fait la voix de la souris) et Geena Davis. Dans quelques années, programmés consécutivement à la télévision, Petit Stuart 1 et 2 n'auront pas l'air de deux petits frères adoptés.

 

Quand on voit le film, on suppose que la cohabitation sur l'écran de personnages en chair et en os avec d'autres virtuels pose problème au moment de réaliser l'adaptation. Pas vraiment, explique Guylaine Chénier, à la différence que "ça présente des pièges qui sont différents. Il faut faire attention de ne pas verser dans la caricature. Il faut pour cela bien saisir le propos du film original". Ainsi, il a fallu que les artisans de Covitec tiennent compte du fait que Stuart n'est pas un personnage caricatural, à l'inverse du chat Nuage (Snowbell dans la version originale), afin de reproduire dans la langue de Molière la même gamme de sentiments. "On ne crée pas le film, on le recrée. On fait de la copie, dans le sens très respectueux du terme. Ça prend de la précision et ça prend de l'humilité", confie Guylaine Chénier, rompue à l'épreuve sportive que constitue le doublage d'un film. Les délais sont courts, et le travail est colossal. Ainsi, le matériel original de Stuart Little 2 est arrivé aux studios de Covitec la semaine du 24 juin. Les textes ont été écrits la semaine du 1er juillet, le doublage et le mixage ont été complétés la semaine dernière. Un passage au laboratoire, pour la multiplication des copies, et le film terminait sa course hier – juste à temps pour les hordes d'enfants qui vont se ruer sur Petit Stuart 2.[97]

 

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Lucie Jeanne, une Française parmi les soldats américains

 

Après avoir incarné une héritière éplorée dans « l'Été rouge », la saga policière à succès de TF1, Lucie Jeanne, 26 ans, arrive sur France 2 dans la superproduction de Steven Spielberg et Tom Hanks, « Frères d'armes », dont la chaîne diffuse ce soir deux épisodes. C'est dans le deuxième, intitulé « Bastogne », que Lucie Jeanne campe avec émotion une infirmière soignant les blessés sur le front.

 

Pourquoi vous a-t-on choisie ?

Lucie JeanneLes producteurs cherchaient une actrice française pour jouer une infirmière. Mon agent m'a contactée. J'ai fait quelques essais. Et comme je parlais anglais, ils m'ont prise ! J'ai mis du temps à y croire.

 

Pourquoi est-ce une autre comédienne qui vous double dans la version française diffusée sur France 2 ?

Je n'en sais strictement rien ! Personne ne m'a contactée pour que je fasse le doublage moi-même. Je considère d'ailleurs que c'est une trahison ! La voix que j'ai entendue est froide, distante. C'est exactement l'opposé de mon personnage. Vraiment, France 2 a trahi mon travail.[98]

 

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Artv ou la contradiction faite art

 

Artv me fait bien rire. Cette chaîne était toute fière de présenter il y a quelques mois l'oscarisé La vita è bella (La vie est belle), réalisé et interprété par Roberto Benigni, et n'a pas lésiné sur les moyens pour nous faire savoir qu'il s'agissait de la version originale italienne sous-titrée en français, préférant ignorer la superbe version doublée en France (Benigni est réputé aussi dur à doubler que Woody Allen et l'acteur français qui relève le défi depuis des années est tout simplement extraordinaire). Artv, une chaîne puriste?

 

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que cette même chaîne présentait le dimanche 11 août, à 13 h, un film aux antipodes du premier: Passion in the Desert (Passion dans le désert), avec Michel Piccoli, non pas dans sa version originale anglaise sous-titrée en français, cette fois, mais plutôt dans sa version doublée en français, et pas n'importe quel doublage mais celui fait au Québec.

 

J'ai alors compris que Artv n'était pas la chaîne puriste que l'on croyait, car il est inadmissible de présenter un film dans lequel un acteur français que nous connaissons bien est doublé par un Québécois. Il faut l'entendre pour le croire. Est-ce à dire que Michel Piccoli a refusé de se doubler? Non. Piccoli, qui aime et pratique le doublage (il a entre autres doublé Donald Sutherland dans le Casanova de Fellini), l'a fait, ce doublage, mais pour l'Europe (Piccoli n'a pas à se doubler en double), et cette version, Artv nous l'a refusée.

 

Cela n'est pas une première. Gérard Depardieu, Vincent Perez et Juliette Binoche ont entre autres été doublés par des Québécois, alors que ces voix nous sont familières depuis des lustres.

 

Les chaînes de télévision doivent tenir compte du volet doublage au moment de présenter un film et déterminer, des versions doublées disponibles, laquelle est la meilleure. Artv aurait pu suivre l'exemple de TVA avec Ally McBeal, de TQS avec Dolores Claiborne (présenté le 10 août) et de Historia avec Birdy (présenté il y a quelques semaines). J'ai vu déjà à la télévision leurs pendants à chacun doublés au Québec et la chose est évidente pour toute personne ayant un tant soit peu de sens critique et de goût: la version doublée en France est nettement supérieure à l'autre.

 

De grâce, quelque chaîne de télé que vous soyez, ne présentez pas Chocolat (et Juliette Binoche) doublé au Québec, comme cela a été fait en salle. Un doublage qui a fait écrire à Matthieu Roy-Décarie, un directeur de plateau de doublage pendant quelques années au Québec: «On ne double pas Juliette Binoche par quelqu'un d'autre! Ça ne se fait pas, point à la ligne! Et on ne double pas un film qui se passe dans un petit village français par des acteurs vaguement québécois.»[99]

 

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Monsieur Le Blanc,

 

En réponse à votre courriel du 12 août:

 

Il n'existe pas de version originale sous-titrée en français du film Passion dans le désert. Aucun distributeur ne nous a jamais proposé la version doublée en France. Il y a aussi lieu de noter que Passion dans le désert est un film américain dans lequel Piccoli n'apparaît que dans les 20 premières minutes et où il joue un rôle secondaire. Tous les autres acteurs sont américains. La version québécoise est excellente.

 

Artv a choisi d'offrir à ses auditeurs plusieurs films étrangers de grande qualité et lorsque nous le pouvons, en version originale sous-titrée en français. Nous le faisons pour offrir une alternative et montrer sur Artv un cinéma différent que nos téléspectateurs apprécient et qui en plus est exempt de pauses publicitaires.

Nous apprécions toujours vos commentaires.[100]

 

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Je vous remercie d’abord d’avoir répondu à ma lettre du 12 août 2002.

 

Je crois que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Michel Piccoli ne peut pas être doublé par quelqu’un d’autre que lui; nous avons entendu et vu l’acteur français dans trop de films, et sa voix nous est maintenant familière. Le faire, c’est lui témoigner peu de respect. En clair, Artv aurait dû refuser de télédiffuser Passion dans le désert dans sa version doublée au Québec et exiger d’un distributeur d’obtenir la version doublée en France. Si cette dernière ne pouvait être obtenue, tout s’arrête, point à la ligne.

 

L’argument à l’effet que Piccoli n’apparaît que vingt minutes dans le film ne tient pas pour moi. Vingt minutes, c’est vingt minutes de trop. C’est comme vingt minutes d’une saleté sur l’écran, c’est comme vingt minutes d’un son pourri, c’est comme vingt minutes d’un texte et d’une voix qui ne sont plus synchrones avec les lèvres d’un acteur. Les chaînes de télévision devraient interdire de télédiffuser toute version doublée au Québec quand les films, téléfilms ou séries télévisées impliquent des acteurs européens d’expression française. Cela me semble élémentaire. Pour une chaîne comme Artv qui se dit d’avant-garde et respectueuse de l’art, cela devrait être une évidence.

 

Vous écrivez que la version québécoise est excellente. Ce n’est pas mon avis. Moi qui ai vu beaucoup de films doublés, ici et en France, je peux vous dire que ce film a été médiocrement doublé, comme à peu près 90 % des doublages québécois. Il faut comparer les doublages québécois et français, encore et encore, pour en avoir la certitude.

 

Enfin, sur la question délicate des films sous-titrés, vous trouverez ma position développée dans une lettre aux lecteurs de mon cru parue dans le journal Le Devoir du 27 février 1997, en page A 7. Et j’ajouterai l’argument suivant à ceux énoncés dans la lettre: les images d’un film ne sont pas faites pour recevoir les sous-titres; elles s’en trouvent défigurées. Pensez par exemple à un film superbe comme Barry Lindon, de Stanley Kubrick. Imaginez ses puissantes images de ciels anglais menaçants bariolés de sous-titres; c’est comme écrire le titre d’un tableau célèbre de Van Gogh sur le tableau lui-même. Cela étant dit, Artv doit bien entendu présenter les bons films qui ne peuvent se payer un doublage: vaut mieux voir un bon film sous-titré que de ne pas le voir du tout.

 

Quand vous écrivez que vos téléspectateurs d’Artv apprécient un cinéma différent et sous-titré, je ne suis pas convaincu que vous ayez raison au sujet du volet sous-titrage. Je pense que vous allez attirer beaucoup plus de cinéphiles si vous présentez, par exemple, un bon film chinois doublé plutôt que sous-titré. Les cotes d’écoute souffriraient de la présentation d’un grand film comme Tigre et dragon, superbement doublé en France, dans sa version sous-titrée.

 

Je félicite Artv de présenter des films exempts de pauses publicitaires (bien que j’apprécie personnellement une ou deux pauses bien annoncées pour les films de longue durée).[101]

 

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Moïse : L'Affaire Roch Thériault

 

Au-delà des maladresses de la mise en scène et du simplisme excessif du scénario, une mise en garde supplémentaire s'impose : Moïse a été tourné en anglais, l'accent des comédiens francophones contribuant à l'authenticité de la reconstitution. Le doublage en français lui fait, hélas, perdre un peu de sa crédibilité et atténue la portée de la thèse du complot ontarien imaginée par Thériault.[102]

 

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Les choix du jour : Terrifiant Moïse

 

Le doublage, exécrable, vous déconcentrera peut-être de l'histoire sordide mais bien vraie de ces femmes manipulées et obéissantes, aveuglées par leur maître. Terrifiant, Luc Picard peuplera vos cauchemars. Moïse : L'Affaire Roch Thériault.[103]

 

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Le doublage québécois : Le gouvernement doit mettre fin aux crédits d’impôt

 

Mesdames, Messieurs,

 

Le sujet qui m’intéresse dans cette consultation publique sur l’actualisation de la politique québécoise du cinéma et de la production audiovisuelle, est le doublage. Ceux qui me connaissent savent que je n’apprécie pas le doublage québécois, et ce pour plusieurs raisons.

 

J’ai lu le document de consultation intitulé: «État de situation sur le cinéma et la production audiovisuelle au Québec», plus particulièrement les quelque treize pages relatives au doublage québécois (chapitre 8.1: pages 259 à 271). Le portrait du doublage québécois qui y est dressé me semble incomplet et partial. Tout d’abord, on nous sert de longs passages qui sont adaptés de documents partisans comme «Un dossier complexe», élaboré par des membres de l’UDA, et puis les données de première main me semblent dater (on y parle d’un sondage de Léger et Léger qui remonte à 1991, mais non pas de celui qui a été fait par la même firme dix ans plus tard, en 2001). Mais surtout, nulle part il n’est fait état des voix, comme la mienne, qui mettent en question depuis quelques années la qualité et la valeur du doublage québécois. Imaginez!

 

À la page 270, on peut lire: «Le doublage est lié avant tout au phénomène de la «langue de proximité», qui veut que les gens préfèrent les œuvres doublées dans la langue qu’ils parlent.» Ce qui laisse à penser que nos industriels du doublage doublent dans une langue qui nous ressemble, ce qui est totalement faux. Ils doublent essentiellement dans un français international et normatif, en somme une langue bâtarde et artificielle, qui, comme l’a écrit Matthieu Roy-Décarie, un directeur de plateau de doublage au Québec pendant quelques années, «exprime un déni de notre propre identité». Et qui lui a fait ajouter: «Doublons les films dans notre langue à nous, sans gêne ni complexes, et avec toutes les nuances des différents niveaux de langage qui existent dans notre belle société distincte (…). Qu’Eddy Murphy parle comme un bum de l’est de Montréal, et que Michael Douglas parle comme Bernard Derome.»

 

Sur cette question du français québécois, un dénommé Claude Poirier a écrit: «En bref, notre grand tort est d’avoir parlé le français avant les autres. Avant même l’arrivée des Anglais, notre sort était en bonne partie scellé. Un sentiment d’appartenance s’était solidement implanté, notre français avait pris forme et il ne manquait qu’une occasion pour qu’il émerge. Cette occasion, ce fut la Conquête anglaise qui, en faisant fuir l’élite française, a eu pour conséquence que le français canadien est devenu la langue usuelle en toute occasion. À l’époque, on parlait encore des dialectes dans la plus grande partie de la France, en Belgique et en Suisse. Le français n’a été adopté que tardivement dans ces territoires, au tournant des années 1900, dans un bon nombre de régions, à partir de la forme qu’il avait prise à Paris. Il y avait alors près de 300 ans que les Québécois avaient constitué leur variété, qui leur valait d’ailleurs des éloges aux XVIIe et XVIIIe siècles.»

 

Pour Mme Diane Lemieux, qui est à la fois ministre de la Culture et des Communications et ministre responsable de la Charte de la langue française, cette question de la langue privilégiée dans le doublage québécois devrait la préoccuper au plus haut point. Comment accepter sans dire un mot que l’industrie du doublage soit aussi méprisante envers la population qu’elle dessert?

 

Je ne peux pas dire que nos doubleurs n’ont rien fait pour respecter notre spécificité linguistique. Il y a eu en effet certains doublages effectués, comme celui de Lancer frappé, avec Paul Newman, qui représentent une belle réussite, mais d’abord ces doublages se comptent sur les doigts d’une main, mais surtout, la plupart du temps, il s’agit de comédies insipides (comme la série Les Lavigueur déménagent), ce qui laisse à penser que nos doubleurs associent comédies bébêtes et joual, et qui montre en quelle estime ils tiennent notre langue.

 

On a pu lire dans un journal: «Pour l’UDA, le doublage d’une télésérie comme Ally McBeal, qui fait beaucoup jaser, démontre que le Québec a atteint la maturité nécessaire pour «débattre posément» du choix d’un diffuseur de faire doubler une série en langue québécoise populaire.» Moins de deux ans plus tard, TVA laissait tomber les doubleurs québécois et achetait la version doublée en France. Donc, rien ne garantit qu’un doublage effectué dans une langue qui nous ressemble soit de qualité.

 

La langue de doublage privilégiée en France a fait écrire à Matthieu Roy-Décarie: «Mais il faut voir la vérité en face: là-bas [en France], les acteurs de doublage ont un net avantage sur leurs vis-à-vis québécois. Ils jouent dans leur propre langue, eux! Ils ne se posent pas de question à savoir s’ils sont trop français. Ils n’entendent pas le directeur de plateau leur dire: “Attention mon coco, tu avais un peu d’accent, on recommence.” À budget égal, pour un long métrage de salle avec plusieurs niveaux de langue, les Français font en général un doublage moins technique et mieux joué qu’ici parce qu’ils utilisent une langue cohérente et riche en expressions colorées.»

 

Alain Dubuc, ex-éditorialiste de La Presse, a écrit: «Au problème de la langue s’ajoute aussi celui, dont on parle moins, de la qualité inégale du doublage québécois, souvent fait rapidement, avec un bassin trop restreint de comédiens.»

 

En effet, par souci d’économie, nos doubleurs doublent de plus en plus vite, sans considération aucune pour les cinéphiles québécois (en quarante ans, c’est passé de quatre semaines à quatre jours, environ). Une usine à saucisses.

 

Sur la question du bassin limité d’acteurs-doubleurs disponibles au Québec, M. Roy-Décarie a écrit ceci: «C’est vrai que, techniquement, il y a plus de trente personnes qui font du doublage au Québec, et c’est également vrai que le bassin d’acteurs en France n’est pas inépuisable (…). Mais il n’en demeure pas moins que bien des gens ont l’impression d’entendre toujours les mêmes voix. Impression confirmée quand on apprend (toujours à Dimanche Magazine) que le même doubleur québécois a prêté sa voix à Brad Pitt, Harrison Ford et Anthony Hopkins.»

 

Il y a aussi le problème de la non-continuité dans l’appariement «acteur doublé / acteur doubleur». En France, Sean Connery et John Wayne ont été doublés par le même acteur français des années durant, voire des décennies durant, ce qui fait qu’un spectateur s’identifie et associe de manière permanente la voix française à l’acteur, renforçant l’illusion que la voix française est celle originale. Ici on se soucie comme d’une guigne d’assurer cette continuité pourtant primordiale. Ainsi Johnny Depp a-t-il été doublé tour à tour par Jacques Lavallée, Alain Zouvi et Gilbert Lachance, Robert De Niro par Jean-Marie Moncelet, Hubert Gagnon et Benoît Marleau, Jim Carrey par Daniel Picard, Alain Zouvi et Marc Labrèche. Tout simplement aberrant. Cela d’autant quand on sait que notre bassin d’acteurs-doubleurs est si petit.

 

L’UDA dit que les Québécois, selon un sondage de 2001, préfère le doublage québécois à celui français. J’aimerais bien voir la méthodologie employée dans ce sondage et les questions qui ont été posées. Je ne comprends pas qu’on puisse préférer le doublage québécois à celui français; tout dans le doublage français est de meilleure qualité.

 

D’autre part, le gouvernement devrait arrêter de s’en prendre au protectionnisme français en matière de doublage. Notre doublage est de si mauvaise qualité que, quand bien même nous pourrions l’exporter pour pas cher, les Français n’en voudraient pas. Et si nous adoptions une loi-miroir, nous nous appauvririons culturellement. Nous ne pouvons pas nous passer du doublage français, comme nous ne pouvons nous passer des traductions de livres étrangers que les éditeurs français nous proposent.

 

Vu le recul du français dans la vie culturelle des Québécois, vu la fragilité du français au Québec et dans le monde, il faut se rapprocher de la France – notre plus sûre alliée – plutôt que de lui chercher querelle. Les francophones de par le monde ne peuvent se permettre de s’entredéchirer, étant trop peu nombreux pour cela; ils doivent au contraire tout faire pour rassembler leurs forces et empêcher l’anglais de les écraser.

 

Quand je vois l’UDA et l’industrie québécoise du doublage s’en prendre à nos cousins doubleurs français, pour une question de blé en bout de ligne, cela me fait mal au cœur.

 

Le doublage français répond aux plus hauts standards de qualité. Il a derrière lui une longue tradition qui remonte aux années trente. Son industrie – qui dessert les francophones du monde, dont 60 millions de Français – est tout naturellement plus imposante que la nôtre avec son vaste bassin d’acteurs-doubleurs (il y a une quarantaine d’entreprises qui œuvrent dans le doublage en France, sises principalement à Paris). Finalement, elle a à cœur de respecter un code, des règles, et, partant, le public et les cinéphiles, qui ne pourraient tolérer qu’il n’en soit pas ainsi. (Le malheur ici c’est que la plupart des cinéphiles et des critiques francophones de cinéma vont voir les films en version originale anglaise. En clair, dans ce cas, ils se soucient peu qu’un film soit bien ou mal doublé.)

 

La France – comme l’Italie et l’Espagne – jouit d’une population assez nombreuse pour assurer sa vitalité à une industrie du doublage, mais il n’en va pas de même des petits pays. Si les Québécois avaient parlé albanais, l’industrie du doublage n’aurait pas vu le jour ici. Les Québécois se seraient contentés du sous-titrage et, à la longue, s’y seraient accoutumés. Nous devons beaucoup à la France en matière de doublage.

 

J’ai lu dans Le Devoir du 21 juin 2002 un article portant sur Mme Diane Lemieux et sa Politique québécoise du cinéma attendue pour l’automne. On peut y lire: «La ministre assure que de l’argent neuf sera investi dans le cadre de la politique du cinéma, histoire notamment de permettre à des œuvres québécoises qui n’auraient pas l’aval de Téléfilm d’être quand même financées.» Et encore: «Les orientations de cette future politique du cinéma, que les avis du milieu pourront modifier, sont déjà sur papier: accent sera mis sur la création (avec priorité aux longs métrages en langue française), mais aussi à la production et au rayonnement des œuvres en région et à l’étranger.»

 

Je pose la question: en quoi le doublage québécois est-il créatif? Non seulement il n’est pas créatif, mais il est plutôt préjudiciable au cinéma, dans une certaine mesure. Pour toutes les raisons évoquées plus haut, il transmute un bon film en un mauvais film, et par le mauvais emploi qu’il fait de la langue de doublage, pour citer à nouveau M. Roy-Décarie, il «exprime un déni de notre propre identité». Si au moins on entendait à travers les voix de nos acteurs-doubleurs un peu de l’âme de notre peuple, ce serait déjà quelque chose, mais on est à cent lieux de cela. Alors pourquoi le gouvernement dépenserait-il de l’argent pour entretenir cette industrie si peu créative et si peu respectueuse du peuple québécois? Pourquoi subventionner indirectement une industrie qui livre de mauvais produits? Cela est inacceptable. Cet argent indirectement investi dans le doublage québécois est pour moi de l’argent perdu.

 

On pourrait demain matin brûler 98 % des doublages québécois, que les Québécois n’auraient rien perdu, culturellement parlant (il en va autrement du riche doublage français).

 

Si des États-Uniens de leur côté veulent continuer à faire doubler leurs films ici, qu’ils le fassent avec leur seul argent.

 

Si le MCC veut faire quelque chose d’utile, il doit aider nos cinéastes à faire des films, nos scénaristes à scénariser, etc., mais de grâce, il faut laisser tomber l’industrie du doublage.

 

Alain Dubuc, ex-éditorialiste de La Presse, a écrit: «L’industrie québécoise est foncièrement artificielle. Elle a connu son essor avec la Loi Bacon qui, il y a dix ans, a forcé les distributeurs à fournir rapidement une version française des films américains à l’écran au Québec. Parce que les versions made in France n’étaient pas disponibles, puisque les films américains sortent beaucoup plus tard en France, il a fallu doubler au Québec.» D’abord, pourquoi maintenir en vie une industrie artificielle? Et surtout, pourquoi ne pas voir les choses différemment, aux antipodes de celles actuelles? À savoir, obliger les majors états-uniennes à sortir leurs films ici en même temps que dans l’Europe francophone (ces majors qui nous considèrent au Québec quasi comme une excroissance du marché anglo-saxon). Il faut faire de la francophonie mondiale un nouveau continent.

 

Je sais que ma requête ne sera pas prise en compte mais je l’exprime tout de même: le gouvernement du Québec et son ministère de la Culture et des Communications devraient concrètement mettre fin aux crédits d’impôt actuellement consentis à l’industrie du doublage et cela pour la raison que cette industrie ne remplit pas ses obligations et promesses de livrer des films doublés de bonne qualité, en tout respect pour les Québécois et les cinéphiles.

 

Il me semble que le ministère de la Culture et des Communications doit considérer un avis discordant comme le mien, qui n’a d’autre intérêt, lui, que l’amour strict du cinéma et d’une langue française vivante.

 

Voilà quelques années que j’interviens pour critiquer la pauvreté et la nuisance artistique et linguistique du doublage québécois. Je vous invite à lire les interventions ci-jointes (ou des extraits), la plupart de mon cru, qui éclairent d’un autre angle ce sujet controversé. À la toute fin, je donne une liste de documents très instructifs que je n’ai pu reproduire ici pour une raison de droits réservés; je vous invite à les lire.[104]

 

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Les auteurs veulent écrire en français

 

«En production d'animation, le français est une langue morte.» La Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC) est alarmiste: depuis deux ans, aucun de ses membres n'a écrit de série d'animation, en français, au Québec.

 

«Depuis plusieurs années, les auteurs se plaignaient de ne pas pouvoir écrire en français pour l'animation», indique l'auteure Suzanne Aubry. Les plaintes ont attiré la curiosité de la direction de la SARTEC, qui s'est lancée dans une recherche exhaustive afin de dresser un portrait de la situation. Les conclusions de leur rapport, rendu public hier, sont inquiétantes. Lorsqu'il s'agit de coproduction avec la France, le scénario est naturellement écrit en français en France et en anglais au Québec. Selon le rapport, durant les 10 dernières années, 107 émissions d'animation ont été réalisées en coproduction avec la France, totalisant 2323 épisodes. De ce nombre, seulement 90 ont été écrites en français, au Québec.

 

Ainsi, des auteurs québécois sont privés de lucratifs contrats, car en cinéma d'animation, les séries s'exportent bien et ont régulièrement une durée de vie plus longue que la moyenne des productions audio-visuelles. D'où la nécessité de rectifier le tir, soutient la direction de la SARTEC réunie hier.

 

Le nœud du problème est que le cinéma d'animation n'est pas soumis aux règles des organismes qui subventionnent habituellement des œuvres artistiques. Si Téléfilm Canada accepte de soutenir un projet de long métrage, elle y met ses conditions. Le projet doit notamment répondre à un certain nombre de critères quant à son contenu canadien, ce qui assure la collaboration d'artisans canadiens. Tel n'est pas le cas pour le cinéma d'animation, qui est largement financé par le programme de crédits d'impôts.

 

La SARTEC a déposé son rapport aux bureaux de Téléfilm, de la SODEC ainsi que des ministres Copps et Lemieux. Elle veut que les gouvernements mettent en place des mesures incitatives adaptées au programme de crédits d'impôt.

 

Selon Suzanne Aubry, les diffuseurs ont aussi leur part de responsabilité dans ce problème. «Les diffuseurs devraient être vigilants quand ils font l'acquisition de ce cinéma d'animation, dit-elle. Ils ont des devoirs culturels à remplir.»

 

Qui dit moins d'œuvres écrites par des auteurs francophones dit aussi moins de boulot pour les comédiens francophones. À l'Union des artistes, on surveille aussi la situation de près, bien que l'on soit moins alarmiste qu'à la SARTEC. D'une part, on précise à l'UDA que la situation ne s'applique qu'aux coproductions avec la France et, d'autre part, que les comédiens québécois peuvent toujours obtenir des contrats de doublage. Toutefois, un comédien n'obtient des droits de suite que lorsqu'il a fait les voix originales pour un film ou une série télévisée.

 

Pour l'auteure Sylvie Lussier, trésorière de la SARTEC, il y a bien pire: la pénurie de séries d'animation écrites en français au Québec prive les enfants d'œuvres qui leur parlent de leur monde. «Nos enfants ne verront rien qui est scénarisé ici, dit l'auteure du téléroman 4 et demi. Ils ne verront rien qui sort de l'imaginaire des gens d'ici.»[105]

 

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Le doublage au cinéma fait recette

 

Cette activité est une source de revenus et d'emplois dans beaucoup de pays pour les professionnels du cinéma. En Italie, les maisons de production cherchent à réduire les coûts en faisant appel à des coopératives. Quant à l'Espagne, à peine un quart des films étrangers sont sortis en version originale l'an dernier.

 

Identité culturelle

 

Les Italiens, sans le vouloir, ont introduit un élément nouveau dans la défense de la diversité culturelle européenne. En insistant sur la traduction systématique des dialogues des films, ils défendent en fait une «exception» bien italienne. Tandis que, dans leur vie quotidienne, les politiciens, les journalistes et les entrepreneurs accordent désormais la priorité à l'anglais, l'homme de la rue redécouvre sa langue maternelle grâce aux partisans du doublage. Le maintien du doublage acquiert une valeur supplémentaire: celle de la défense de la langue.

Ariel F. Dumont, à Rome

 

Une bouée de sauvetage pour de nombreux producteurs italiens

 

C'est dans les années 1930 que le doublage fut imposé en Italie par le régime fasciste comme mesure protectionniste interdisant la projection des films en version originale et la propagation de la culture américaine. Mais le doublage était aussi une véritable bouée de sauvetage pour de nombreux producteurs. Car cette méthode servait d'abord à couvrir la voix des acteurs qui n'arrivaient pas à suivre les indications des réalisateurs quant à la récitation. Enfin, elle était utilisée pour combler l'absence de la prise directe qui n'avait pas encore été inventée.

 

Aujourd'hui, le doublage est fondamental pour le développement et l'exploitation de l'industrie du cinéma en Italie. Non plus pour des raisons de protectionnisme ou de perfectionnisme quant au timbre de voix et à la technique de récitation des acteurs, mais plutôt pour sauvegarder la cote du box-office. Car l'explication fournie par les opérateurs cinématographiques est simple: officiellement, les Italiens seraient incapables de se concentrer à la fois sur les images et les sous-titres! L'extrémisme étant souvent de rigueur dans la péninsule, rares sont les petits cinémas qui osent projeter des films en VO. Résultat: même les chefs-d'œuvre de la cinématographie mondiale comme Histoire du grand guerrier Kagemusha d'Akira Kurosawa ne sont visibles qu'en italien!

 

Jugement sévère. On se serait attendu à un renforcement de la qualité du doublage. Paradoxalement, celle-ci laisse souvent à désirer pour plusieurs raisons. En premier lieu, la tendance actuelle est aux économies. Par conséquent, les maisons de production préfèrent se servir des petites coopératives, les tarifs de la «Famille Izzo» qui détient pratiquement le monopole du doublage, étant qualifiés de hors de prix. Mais le résultat de cette austérité forcée est parfois catastrophique. Le jugement de quelques doubleurs est sévère: «On assiste désormais au triomphe de la médiocrité!» jurent-ils. Certains vont encore plus: «Les producteurs partent désormais du principe que le spectateur ne se rendra pas compte de la différence entre un film bien doublé, d'un point de vue technique, et un autre de qualité passable, voire carrément nulle!» De nombreux producteurs veulent toujours revoir la question du doublage systématique et tentent d'introduire la VO en Italie. Mais ils se heurtent à deux oppositions féroces: celle des distributeurs et, surtout, des sociétés de doublage, et ce pour des raisons purement économiques. À Venise, durant la 59e Mostra, l'Association italienne des doubleurs et des dialoguistes a tenté de mobiliser l'attention de l'opinion publique. Tout en relançant parallèlement le débat sur la toile, elle a aussi invité les autorités transalpines à prendre position en faveur d'une industrie qu'elle estime menacée. L'association a aussi avancé un argument de premier choix: celui de l'arrivée sur le marché d'une nouvelle gamme de chômeurs, celle des doubleurs, en cas de victoire des supporters de la VO.

Ariel F. Dumont, à Rome

 

Passage obligé en Allemagne

 

À l'inverse du théâtre, fortement subventionné, le cinéma est un art considéré comme mineur en Allemagne. En effet, si, à l'opéra, des sous-titres sont apposés pour permettre de comprendre les livrets des œuvres de Puccini ou de Verdi, le doublage en langue allemande des films reste la règle. Économiquement, le marché des 80 millions d'habitants du pays, sans compter les Autrichiens et les Suisses alémaniques, est suffisamment vaste pour que le doublage soit intéressant. Évidemment, cela procure également une réelle source de revenus pour de nombreux acteurs. Toutefois, on peut s'interroger de la rentabilité dans certains cas: même les films d'auteur, qui restent relativement confidentiels, sont doublés. Par ailleurs, la mise en œuvre est plutôt folklorique: les films français doublés donnent du «Monsieur» ou «Bonjour» en français dans le texte, tout en déversant un flot guttural. Idem pour les films anglais doublés ponctués de «Sir». Le doublage devient parfois tellement obsessionnel que l'on traduit et chante même des chansons en allemand. Et, visiblement, cela ne gêne que les étrangers cinéphiles... qui réussissent tout de même à voir des films en VO sous-titrés en allemand dans les grandes villes, comme à Berlin ou à Hambourg.

Frank Paul Weber, à Berlin

 

Depuis le franquisme, une coutume bien ancrée en Espagne

 

De plus en plus enfoui au fond des mémoires, le franquisme n'en a pas moins laissé, sur le plan culturel, une curieuse séquelle en Espagne: le doublage cinématographique. Une coutume qui reste solidement ancrée dans les esprits. Selon les chiffres du ministère de l'Éducation et de la Culture, parmi les 412 films qui ont reçu l'an dernier la licence d'exploitation au sud des Pyrénées, à peine 85, soit un cinquième (dont 29 américains et 17 français), étaient en version originale sous-titrée. Une modalité qui, quoique en lente progression, reste encore essentiellement confinée aux cénacles de cinéphiles, intellectuels et étudiants de Madrid et de Barcelone (le reste du pays ne disposant même pas d'une telle option).

 

Le doublage, pourtant, n'a pas de quoi être populaire: c'est en effet, à l'origine, une imposition de la dictature. C'est en avril 1941, peu après la fin de la guerre civile, que le franquisme triomphant décrétait l'obligation de doubler dans la langue de Cervantès tous les films étrangers projetés au sud des Pyrénées. Ce qui devait se réaliser en sus, précisait le décret, dans des studios espagnols, situés en territoire espagnol et avec des acteurs espagnols. Il s'agissait ainsi d'éviter, grâce au contrôle étroit sur les dialogues, que les mœurs dissolues et les idéologies «subversives» du monde extérieur ne viennent contaminer un pays que le Caudillo se plaisait à qualifier de «réserve spirituelle de l'Occident». Quitte pour cela à altérer sans complexe, sur l'autel de l'hispanité, le discours des acteurs.

 

La tâche dévouée d'un corps de censeurs aussi zélés qu'obtus allait donner lieu à un rosaire de cocasseries qui figurent en bonne place dans les annales de la drôlerie nationale. Il s'agissait notamment de gommer tout ce qui pouvait paraître remettre en cause les sacrés liens du mariage et la fidélité. Ainsi, dans le film Arc de triomphe, de Lewis Milestone, Ingrid Bergman, qui se voit demander si le personnage qui l'accompagne est son mari, répond par un geste clairement négatif, ce qui n'empêche pas les spectateurs espagnols de l'entendre en même temps prononcer un vigoureux et catégorique «Si, Señor». Le comble de la niaiserie, toutefois, correspond sans doute à la version hispanique du fameux Mogambo, de John Ford: désireux d'effacer toute ébauche de relation coupable entre deux personnages de sexe opposé, les censeurs en feront un frère et une sœur... transformant ainsi une idylle en inceste!

 

Les temps, depuis, ont changé: c'est en 1978, trois ans après la mort de Franco, que la jeune démocratie espagnole a officiellement et définitivement aboli la censure exercée à travers le doublage. Seuls les amateurs de bêtisiers, sans doute, la regrettent aujourd'hui.[106]

Thierry Maliniak, à Madrid

 

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Antoine de Caunes a repris sa voix de souris

 

Enfermé dans une salle de montage pour les besoins de son deuxième long-métrage, «Monsieur N», Antoine de Caunes a tout de même accepté de quitter un moment l'univers de Napoléon pour évoquer Stuart Little 2, qui sort aujourd'hui en France.

 

En français, le personnage est plus tendre. Quelles sont les particularités de cet exercice?

C'est une variation sur le thème de la comédie, un autre aspect du métier. Même si le personnage n'est pas réel, ses émotions sont humaines et on se met totalement dans sa peau. Cela permet de travailler des choses différentes. Le doublage est un bon moyen de progresser et, en même temps, une forme de distraction.

 

Dans la version originale, c'est Michael J. Fox qui prête sa voix à Stuart Little. Vous en êtes-vous inspiré?

Pas du tout, car je trouve que les Américains poussent les sentiments à l'extrême. En français, le personnage est plus tendre. Le film me touche beaucoup, c'est d'ailleurs pour cela que j'ai accepté de faire cette suite. Tout le monde y trouvera quelque chose.[107]

 

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C'est la zone

 

Officiellement, tous les lecteurs DVD vendus en Europe ne peuvent que lire les supports destinés aux marchés européens. Officieusement, il est possible de trouver des lecteurs multizones ou, plus simple encore, de dézoner son lecteur pour pouvoir visionner les galettes made in USA. En ce qui concerne la distribution du DVD, le monde est divisé en six zones distinctes. Le lecteur européen est bridé pour ne lire que les DVD de zone 2 et ceci afin d'éviter de se procurer des films directement aux USA (zone 1) qui, la plupart du temps, sortent en rayons bien avant la France.

 

Il existe bel et bien des lecteurs DVD multizones, même en France, même si leur distribution est interdite. C'est même devenu aujourd'hui un argument de vente. Aussi, il est possible de débrider son lecteur pour pouvoir profiter des films américains avant tout le monde, mais ceci n'est pas sans danger. En effet, une nouvelle technique appelée RCE empêchera la lecture de certains disques sur les lecteurs dézonés. Le dézonage ôte toute garantie au lecteur.

 

Quel est l'intérêt de dézoner son lecteur alors? La réponse est simple, Internet offre aujourd'hui de nombreux avantages concernant l'achat en ligne. Pour exemple, le film Spirit qui est sorti en début de mois sur les écrans français sera disponible en DVD aux USA d'ici la fin du mois. Sur le Web, on peut le trouver pour seulement 20 €, moins cher encore qu'un DVD classique en France, l'attente en moins.

 

Attention, l'achat d'un DVD au États-Unis réserve parfois quelques surprises. Le doublage français, s'il y en a un, est le plus souvent québécois. Mieux vaut donc se renseigner avant de regarder un Bruce Willis avec la voix de caribou. À noter également que les bonus se seront pas doublés en encore moins sous-titrés en français.[108]

 

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Doublement français

 

L'incongruité de la semaine en salles revient à Femme fatale, le dernier Brian De Palma, qui a pris l'affiche mercredi. Le problème n'est pas dans le film, mais dans son doublage plutôt hallucinant, qui ne fait pas de cas de la langue originale du film. Ainsi, à quelques reprises, de manière presque surréaliste, le spectateur de la version française a droit à des répliques en français, servies avec... sous-titres français ! Peut-être voulait-on s'assurer que le spectateur francophone comprenne vraiment bien ? Le hic, c'est que dans sa version originale, Femme fatale, qui prend pour cadre la France, est un film bilingue, avec des bouts en français, des bouts en anglais. Comme dans Frantic de Polanski. Or, dans le cas du De Palma, rien n'est resté au doublage, effectué en bloc, sans nuance. Dérangeant.[109]

 

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Chapeau à la SRC et à ARTV !

 

La SRC a présenté le 3 janvier La vie est belle de Roberto Benigni dans sa superbe version doublée en France (avec un minimum de pauses publicitaires judicieusement introduites) deux jours après qu’ARTV, elle, l’ait présenté dans sa version originale sous-titrée en français. Les deux chaînes ont ainsi pu contenter un grand nombre de téléspectateurs, sauf les non-câblés à ARTV qui auraient préféré voir le film dans sa VOST et, bien entendu, les aficionados du doublage québécois (je n’en dirai pas plus).

 

Quand les chaînes de télé font un bon coup, il faut le mentionner. Je dis bravo.[110]

 

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Who Is Cletis Tout ? Les croqueurs de diamants

 

Si vous tenez à voir Who Is Cletis Tout ?, ne faites pas la gaffe de louer la version française. Le doublage a été fait au Québec et est d'un amateurisme navrant.[111]

 

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Un film inutile

 

La critique cinématographique a encensé Les Gangs de New York, et moi qui suis presque toujours d’accord avec elle, je suis surpris, car j’ai été terriblement déçu par ce dernier opus de Martin Scorsese, le fameux réalisateur de Taxi Driver, qui fait son cinéma d’abord pour servir l’art et que l’on sait particulièrement fasciné par les mafias et la violence – à l’instar de son compatriote Coppola. La réalisation ne me semble pas vraiment en cause, mais plutôt le scénario.

 

«Il est important de rappeler aux gens à quoi la vie ressemblait à New York», a dit Scorsese. La vie ressemblait-elle vraiment à cela dans le quartier de Five Points, milieu XIXe? Dans ce New York reconstitué à Cinecittà, il n’y a que haine, trahison, vengeance, corruption et misère. Le film est d’une telle violence qu’on a peine à y croire. Les quelques scènes d’amour et d’affection présentes y semblent plaquées et invraisemblables. En outre, les dialogues sont soit pauvres, soit inconcevables dans la bouche de certains protagonistes. Certains choix «scénaristiques» sont du reste incompréhensibles, comme cette fascination qu’exerce Bill Poole sur Amsterdam Vallon (Leonardo DiCaprio).

 

Comment s’intéresser aux personnages de ce film et à leurs motivations? Pourquoi la guerre de Sécession fait-elle rage? Pourquoi les émeutes éclatent-elles? Pourquoi la corruption sévit-elle? Autant de questions sans réponses. Pour appréhender la croissance violente des États-Unis, Scorsese a-t-il choisi le meilleur axe qui soit? Quand on dispose de cent millions de dollars pour faire un film historique, pourquoi choisir un sujet aussi insignifiant?

 

«C'est une partie de l'histoire de l'Amérique, de l'histoire de New York qui n'avait jamais vraiment été portée à l'écran auparavant», a encore dit Scorsese (qui a cherché pendant 20 ans à faire ce film, faute de producteurs: je comprends ces derniers). Je veux bien mais le produit fini est pour ainsi dire inutile et inutilement violent. Avant de lancer son projet, Scorsese aurait été bien avisé de revoir Spartacus de Stanley Kubrick, La Terre de la grande promesse d’Andrzej Wajda, Ragtime de Miloš Forman et Germinal de Claude Berri, ou encore suivre un cours d’histoire états-unienne (auprès de Howard Zinn peut-être) sur cette période trouble pour en dégager l’essence. Bien qu’il semble avoir été inspiré d’un bon livre, le film ne donne pas le goût de le lire; pour ma part, je ne reverrai jamais, contrairement à d’autres films réalisés par Scorsese.

 

En définitive, le seul véritable plaisir tiré de ce film interminable de 2 h 44 a été d’entendre le doublage, superbe, qui n’a cependant pas été le fait de Scorsese, mais des Français.[112]

 

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Le Dernier Chapitre : l'avant-dernier chapitre

 

Michael Ironside, un extraordinaire acteur, est massacré par le doublage. Chaque fois qu'il ouvre la bouche, j'ai l'impression d'entendre le cousin d'Homer Simpson. Affreux.[113]

 

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Le Chicago doublé aux Québec est ridicule

 

J’ai sursauté en entendant des chanteurs québécois doubler les chansons originales du film Chicago. Moi qui croyais cette pratique révolue depuis des lustres. Selon Manuel Tadros (l’adaptateur), «il s’agirait même de la première comédie musicale adaptée en français depuis l’époque de La Mélodie du bonheur (1965) et de Mary Poppins (1964)». On semble fier de ce retour en arrière. Alors que, par souci d’économie, notre petite industrie du doublage utilise toujours les mêmes acteurs-doubleurs et se plaint de n’avoir jamais assez de soutien des autorités gouvernementales, voilà qu’elle dépense quelques milliers de dollars pour doubler des chansons originales (pour un film non destiné aux enfants, précisons-le). Comprenne qui pourra!

 

Bien que chaud adepte du doublage cinématographique, dans une comédie musicale, j’ai toujours préféré entendre les chansons originales et les lire sous-titrées en français (comme dans Opera do Malandro, de Ruy Guerra), pour la raison qu’il est pour ainsi dire impossible de doubler convenablement un chanteur, l’opération se traduisant par un asynchronisme quasi constant du mouvement des lèvres et du texte entendu. Le résultat est toujours médiocre, souvent ridicule. Et le Chicago québécois n’y échappe pas.

 

Pour ne rien arranger, plusieurs acteurs sont doublés chacun par plus d’un doubleur. Prenons l’exemple de Richard Gere, d’abord doublé par Hubert Gagnon (voix familière s’il en est, prêtée aussi à Homer J. Simpson, Mel Gibson, Robert De Niro, Sir Anthony Hopkins, Christopher Walken, Dennis Quaid, Jeff Bridges, John Goodman, Patrick Stewart, Steven Seagal, Rene Kirby, Danny Green, Michael Shamus Wiles, Michael McShane, Philip Baker Hall, Chaînon, Optimus Primo, Météorite) pour les dialogues, puis par Robert Marien pour les chansons. Idem pour Renée Zellweger et Catherine Zeta-Jones. Bref, six voix pour trois personnages, qui vont et viennent.

 

Sur un autre registre, comme le doublage québécois semble vouloir perdurer, je donne le conseil suivant aux décideurs de l’industrie: faites prononcer dorénavant à vos doubleurs les noms propres à la «franglaise» et non à l'anglaise. Dans Chicago, les noms «Roxie Hart», «Amos Hart», «Mary Sunshine» prononcés à plusieurs reprises à l’états-unienne sont autant de coups de dague portés à la magie du doublage, car il n’y a rien de plus sûr que ce détestable procédé pour nous rappeler que la langue de base utilisée dans le film n’est pas le français. Cela, les Français l’ont compris depuis toujours, mais ici, nos doubleurs veulent tellement se singulariser qu’ils en prennent des décisions contraires au bon sens.[114]

 

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Le doublage au cinéma (bis, ter...)


Je ne peux m’empêcher de réagir aux appels en faveur d’une part accrue du doublage québécois du cinéma américain. Tout d’abord, ne parlant qu’en mon nom, je déplore qu’il n’y ait pas davantage de versions sous-titrées au Québec. Deuxièmement, je plaide en faveur du statu quo en matière de doublage au Québec. Je suis moi-même bilingue mais choisis souvent de regarder la version doublée pour encourager les comédiens francophones qui y prêtent leur voix. Sans dénigrer le travail fort louable des doubleurs québécois, bon nombre des cinéphiles s’entendent pour dire que ce sont toujours les mêmes voix souvent trop familières qui sont proposées. Et d’aucuns diront également que la traduction ne convient pas toujours à toutes les sauces non plus, le vocabulaire choisi étant souvent un français «neutre» de dictionnaire que personne ne parle! Le doublage québécois occupe la plus grande part du marché chez nous, ce qui est heureux. Toutefois, je m’oppose vigoureusement à un doublage exclusivement québécois, ce qui me renverrait sans doute aux versions originales des films. Je me demande même combien de nos comédiens doubleurs choisissent de regarder les versions doublées des films! Enfin, pour ce qui est des DVD, pourquoi ne pas offrir le choix aux cinéphiles, les versions étant en option.

On critique le langage trop argotique du doublage français, mais c’est souvent ce choix qui convient le mieux à certains films. Par ailleurs, serait-il si désastreux d’enrichir notre vocabulaire de quelques nouvelles expressions? N’oublions pas que nous sommes 7 millions de francophones au Québec, mais que nous partageons notre langue avec plus de 200 millions de personnes. Les Suisses ou encore les Belges exigent-ils un doublage exclusivement local? Peut-être aurions-nous intérêt à nous réjouir de la richesse de la langue française, tant en dehors de nos frontières que chez nous, plutôt que de revendiquer une politique isolationniste et rétrécissante.[115]

 

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On n'est pas sortis de l'auberge

 

Dans L'Auberge espagnole, le dernier film de Cédric Klapisch, actuellement à l'affiche, un Français, une Belge, un Italien, un Danois, un Allemand et une Britannique se retrouvent dans un appartement à Barcelone afin d'apprendre l'espagnol dans le cadre d'un programme appelé Erasmus. Illogiquement, les trois quarts de leurs échanges se feront en anglais, en dépit du fait qu'une Espagnole demeure avec eux. Je peux comprendre qu'au début, l'anglais domine, mais pourquoi jusqu'à la fin? Pendant l'année du stage, deux Britanniques et un Américain en visite côtoient le groupe; bien entendu, aucun ne fait l'effort de parler une autre langue que la sienne (quand tout le monde parle l'anglais, pourquoi se casser la tête?). Pour donner le ton, une pièce musicale du groupe britannique Radiohead, No Surprises, revient tel un leitmotiv tout au long du film.

 

Le scénariste et réalisateur, qui semble avoir une haute opinion d'Érasme, ce voyageur et humaniste de la Renaissance, «défenseur de l'élégance latine, la langue internationale de son temps», ne verrait-il pas aujourd'hui dans l'anglais ce qu'Érasme voyait autrefois dans le latin, à savoir la lingua franca de l'Europe? J'ai lu dans une critique que le film se veut «la preuve que les jeunes Européens ont d'ores et déjà fédéré leurs ambitions et leurs rêves». Si c'est ça, l'Europe de demain sur le plan linguistique, les francophones ne sont pas sortis de l'auberge.

À l'instar de Cinema Paradiso (le cinéma hollywoodien y occupe une place importante), de Karacter (le personnage principal se fait remarquer par son étonnante connaissance de l'anglais, qui ouvre toutes les portes) et de La vie est belle (des militaires américains libèrent la ville et les juifs italiens), L'Auberge espagnole est le type de film que les membres de l'Académie des arts et des sciences du cinéma auraient aimé voir concourir pour l'Oscar du meilleur film étranger, car, outre ses qualités intrinsèques, l'anglophilie y suinte de partout, ce qui n'a rien pour déplaire.

 

Pour ne rien arranger, à l'anglophilie des Français se greffe parfois une certaine indifférence à l'endroit des francophones en périphérie. Par exemple, dans la couverture de la guerre en Irak faite par les chaînes de télévision françaises (qui, en passant, vaut trois fois celle des nôtres, avec leurs journalistes perdus dans le désert), telle que relayée par TV5, on a fait état à maintes reprises de manifs antiguerre tenues dans diverses villes à travers le monde, et plus particulièrement anglo-saxonnes, quelquefois moyennement populeuses et lointaines, mais pas une seule fois, je dis bien pas une seule fois, a-t-on fait état des manifestations monstres tenues à Montréal depuis janvier, alors que, proportionnellement, comme l'a rapporté le premier ministre Bernard Landry, elles ont été parmi les plus imposantes au monde. N'est-ce pas incroyable?

 

Justement, la guerre en Irak pourrait changer à moyen terme la donne en ce qui concerne l'anglophilie régnant sur le Vieux Continent francophone, vu l'antiaméricanisme qui s'y dessine. Mais rien n'est moins sûr. Qui sait si un jour prochain les Français n'ouvriront pas leurs dictionnaires à des termes comme «French bread», «French fries» ou «French kiss» pour les sauver de l'oubli une fois tombés en désuétude en contrées anglo-saxonnes. Les uns sont anglophiles, les autres francophobes. Ça prend de tout pour faire un monde.[116]

 

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Histoires d'Ève (The Book of Eve) : Liberté 65

 

On s'énerve vraiment de la piètre qualité du doublage [québécois] (le film a été tourné en anglais), qui mine parfois la fragile vérité de ce récit, qui manque de nerf.[117]

 

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Le cinéma à Montreal, euh!… Montréal

 

Le samedi 3 mai, il y avait à l’affiche dans les salles de cinéma de la grande région de Montréal 54 films en langue française (VO ou VOST) et 49 films en langue anglaise (VO ou VOST), abstention faite des films présentés dans les festivals.

 

Ma foi, on se croirait à Paris.[118]

 

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Les accents français qui décrochent

 

Il n'était pas nécessaire, pour les constructeurs d'automobiles, d'accentuer des noms de modèles comme Alero, Alpha Romeo, Aries, Aurelia, Elantra, Elise, Evalia, Evanda, Evolution, Geo Metro, Ideo, Meriva, Mondeo, Neon, Omega, Phedra, Precidia, Previa, Primera, Sephia ou Thesis. Mais, grand dieu, quand on se décide à le faire pour un modèle donné, pourquoi le faire à moitié? Je pense à Protegé (que tout le monde ici prononce bien entendu «protégé» et non «protegé»), le populaire modèle de Mazda. Une énorme et inqualifiable faute... qui roule sa bosse à travers le monde. (S'il reconnaît sa faute, Mazda va-t-il rappeler les automobiles en circulation pour correction?)

 

Du côté des fabricants français, on a aussi eu de bonnes idées pour les noms de modèles de voitures : Avantime, Boxer, Ellypse, Jumper, Jumpy, Laguna Estate, Master, Mégane Classic, Partner, Scénic, Spider, Twingo. Tout pour faire avancer la cause du français dans le monde, en quelque sorte.

 

Ce qui m'amène tout naturellement au petit message que je veux livrer à notre «Celine» nationale, rendue à Las Vegas pour y faire fureur : la grande soprano Renée Fleming, qui mène une brillante carrière internationale, a toujours tenu à conserver l'accent aigu greffé au prénom que lui ont donné ses parents. Et elle est États-Unienne.[119]

 

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Musimax fait affront aux cinéphiles et aux francophones

 

Le 24 mai en soirée, Musimax a présenté Evita, le film d’Alan Parker, dans sa stricte version originale anglaise. N’est-ce pas un affront infligé à ses téléspectateurs francophones, quand on sait que les versions doublée et sous-titrée en français existent? La chaîne, qui se fait le servile porte-voix de nos voisins du sud, ne rate pourtant pas une occasion de nous servir les plus plates interviews en anglais sous-titrées en français. Mais quand il s’agit d’un bon film…

 

Je suis convaincu qu'une majorité de téléspectateurs aurait aimé lire les textes des chansons sous-titrés en français, pour les bien comprendre. Et entendre Madonna ou Banderas parler français aux Argentins n’aurait pas été plus curieux que de les entendre le faire en anglais. (Mal pris, ma foi, on aurait même été prêts à prendre la version doublée au Québec, mais elle n’existe pas.)

 

Après avoir fait affront aux francophones, Musimax a fait ensuite affront aux cinéphiles en introduisant indécemment une centaine de messages publicitaires (vous avez bien lu) tout au long du film, brisant tout intérêt. (N.B.: Les messages publicitaires étaient, eux, en français.)

 

Décidément, «Musimin» est une dénomination qui siérait mieux à la chaîne : «min» pour minimum, minus, minable.[120]

 

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Bruce le tout-puissant (Bruce Almighty) : Très drôle et peu existentiel

 

Petit coup de gueule personnel au responsable du doublage [québécois]. Pourquoi Nolan fait-il un reportage sur des pâtissiers mitonnant le plus gros cookie? Vous n'avez pas trouvé le mot biscuit dans le dictionnaire?[121]

 

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Mambo Italiano : Une recette parfaite comme celle de Mama

 

Le film a été tourné en anglais. Petit bémol: l'accent italien a disparu au doublage [québécois], privant ainsi le public francophone d'entendre Maria et Gino se plaindre que leur fiston est un homossessoual. Même que Gino a la voix de Homer Simpson.[122]

 

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Finding Nemo ou Trouver Nemo ? Ellen DeGeneres ou Anne Dorval ?

 

À l’occasion de la sortie du film Trouver Nemo, version française de Finding Nemo, plusieurs critiques de cinéma francophones ont pris la peine de préciser que Ellen DeGeneres, Albert Brooks, Alexander Gould, Geoffrey Rush, Willem Dafoe, Erica Beck, avaient prêté leur voix aux personnages de dessin animé du film, et pris la peine aussi de commenter leur performance, tout en sachant pertinemment que leurs lecteurs iraient en majorité voir la version française (faite au Québec, incidemment). L’un d’eux y est même allé d’une interview avec Ellen DeGeneres. Diantre! Pourquoi pas plutôt avec Anne Dorval, son vis-à-vis québécois?

 

Pour le lecteur de journaux francophones moyen, non abonné à The Gazette, il importe peu de savoir que DeGeneres a fait un doublage états-unien extraordinaire, en revanche, compte tenu de son intérêt pour la version française, il veut en savoir plus sur la performance de Dorval. Les acteurs-doubleurs québécois sont certes moins connus que les stars DeGeneres, Brooks, Rush et Dafoe, et font en conséquence vendre moins de copies, mais, en l’occurrence, ce sont les voix des premiers qui seront entendues, et pas les autres.

 

Ce n’est pas une première. Par le passé, nombre de critiques francophones se sont fait un point d’honneur d’indiquer que Tom Hulce avait doublé tel personnage de dessin animé, Mel Gibson tel autre, James Earl Jones et Michael J. Fox tels autres. Je peux comprendre qu’on le fasse pour le bénéfice des Néerlandais, vu qu’ils voient des films sous-titrés, mais pour la majorité des spectateurs francophones, c’est superflu, et, en outre, vexant.

 

Car cette pratique, en apparence anodine, en est une en réalité de mépris et de déni, et concourt à développer un sentiment de culpabilité chez des spectateurs francophones, qui en viennent à s’en vouloir de ne pouvoir «appréhender la richesse» de la version originale souvent encensée et publicisée. Sentiment renforcé par la position inébranlable du collègue de travail ou du beau-frère qui ne jure que par les versions originales anglaises, lève le nez sur toute version doublée et te plaint de ne pas penser comme lui.

 

Il est regrettable qu’un si grand nombre de critiques voient exclusivement les versions originales anglaises alors qu’ils bossent pour des lecteurs, qui, eux, voient majoritairement les versions françaises. Voilà pourquoi se prononcent-ils rarement sur la qualité d’un doublage. N’ont-ils pourtant pas le devoir de faire le «tour complet» d’un film, et aussi de faire se développer chez leurs lecteurs un sens critique relativement au doublage, cette composante du cinéma incontournable au Québec?

 

Accessoirement, cela aurait des effets positifs sur l’industrie québécoise du doublage, qui, aujourd’hui, voyant qu’on ne lui prête guère attention, fait trop souvent son travail comme elle l’entend et à la va comme je te pousse.[123]

 

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Mambo Italiano : Douteux doublage

 

Rien de tel qu'un mauvais doublage pour miner le plaisir d'un film. Or, le doublage de Mambo Italiano agace souvent. Le distributeur a insisté sur le soin apporté à la délicate opération. Les acteurs québécois, il est vrai, prêtent leurs propres voix à leurs personnages dans la version française de cette comédie tournée en anglais. Mais le mariage d'accent italien et de joual n'est pas toujours heureux. Quand le producteur télé italien ouvre la bouche, on se croirait dans Slap Shot! Quelle idée aussi d'avoir confié le doublage de l'Américain Paul Sorvino à Hubert Gagnon, dont la voix est indissociable du papa des Simpson. Un clin d'œil? L'une des performances les plus comiques de l'ensemble s'en trouve diminuée. Dommage. Curieux d'écrire ça pour un film québécois, mais si possible, allez-y pour la version originale anglaise.[124]

 

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Doublage raté

Mambo Italiano : une bonne recette au goût douteux

 

Tout le battage médiatique et la promotion entourant la sortie du film Mambo Italiano, du réalisateur jonquiérois Émile Gaudreault, laissait supposer une production pleine de rebondissements et drôle à mourir. Le résultat final, guère convaincant, surtout en raison d'un doublage raté malgré les efforts consentis pour le réaliser, n'en est que plus décevant.

 

Le film, qui a été tourné en anglais, a été doublé d'une manière épouvantable en langue populaire québécoise. Il est très difficile d'embarquer dans une histoire lorsque les mots prononcés et le mouvement des lèvres des acteurs ne sont pas synchronisés. Bref, le problème de Mambo Italiano, c'est de sonner faux, malgré quelques bonnes réparties et blagues amusantes. Et pourtant, ce n'est pas faute de moyens ou d'acteurs d'expérience.[125]

 

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Mambo Italiano : Quand le drame italien devient comédie!

 

Le film aurait intérêt à être vu dans sa version originale anglaise car le doublage [québécois] ne passe pas. Il ne colle pas du tout aux personnages et les rend moins crédibles![126]

 

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La Cinémathèque et le doublage

 

Dans le programme estival de la Cinémathèque québécoise, en faisant abstraction des films d’animation et des productions télévisuelles, j’ai remarqué que 48 des films présentés sont en anglais (version originale anglaise, version muette avec intertitres anglais, versions autres que françaises avec sous-titres anglais). Quelle belle partie de programme pour nos amis anglo-québécois morts de rire qui sont déjà choyés par les autres cinémas de répertoire et les divers festivals. Pour une cinémathèque supposée être française, il faut quand même le faire.

 

Ma seule consolation est que Robert Boivin, le nouveau directeur général, a programmé sept films doublés en français. Enfin quelqu’un à la Cinémathèque qui comprend que le doublage cinématographique, qui existe depuis les années 1930, fait partie intégrante de l’histoire du cinéma, et qui a peut-être lu: «Les plus réticents au principe même du doublage sont attendris de retrouver, dans les versions françaises de Laurel et Hardy, l’accent anglais caricatural qu’on leur a donné autrefois…» Un petit pas fait dans la bonne direction (je dis «petit» car plusieurs des 48 films présentés en anglais ont déjà été doublés en français).[127]

 

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Un oubli : le doublage d'Orgueil et préjugés

 

Il ne manquait qu'une chose à la bonne critique de Martin Bilodeau parue dans le dernier Agenda culturel du Devoir concernant la minisérie Orgueil et préjugés, diffusée en six épisodes par la puriste Artv (qui préfère les versions sous-titrées à celles doublées) depuis le 13 juillet, et c'est la mention de la qualité exceptionnelle du doublage français, qui privilégie un accent et une langue précieux, rendant bien le charme suranné de cette œuvre britannique pour les téléspectateurs francophones.

 

Je connais des gens bilingues qui ont vu à la fois la version originale anglaise (rediffusée par la chaîne A&E il y a environ un an) et la version doublée, et qui ont préféré cette dernière, c'est tout dire.

J'en suis convaincu, voilà un doublage que nous n'aurions pu produire ici.[128]

 

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Pas de respect pour les amateurs de séries doublées

 

Ceux qui ont vu le dernier épisode de la deuxième saison d'À la Maison-Blanche samedi soir dernier à Radio-Canada sont encore sous le choc. Un épisode d'une qualité exceptionnelle, où le président Bartlett, atteint de la sclérose en plaques et en deuil de sa secrétaire, devait décider si, oui ou non, il briguerait un second mandat. La finale donnait terriblement envie de voir la suite. Mais hélas, on ignore encore si Radio-Canada la présentera un jour.

 

Les amateurs de séries étrangères doublées en français sont les plus maltraités par nos grands réseaux depuis plusieurs années. Et leurs plaintes, pourtant nombreuses quand leurs séries sont déprogrammées en plein milieu de l'histoire, passent souvent inaperçues, sous prétexte qu'il s'agit de produits venant de l'extérieur, servant de bouche-trou aux diffuseurs. TVA, qui s'est souvent moqué des fans d'Ally McBeal, de Salle d'urgence et de ses soaps d'après-midi, mérite le prix citron en ce domaine.

 

On a tort de négliger le public qui préfère les versions doublées, infiniment plus nombreux au Québec que celui des puristes qui ne jurent que par les versions originales. On oublie trop souvent que la télé en anglais est regardée par un pourcentage tellement petit chez les francophones qu'il ne s'inscrit souvent même pas dans les sondages. Si le doublage peut permettre à plusieurs de découvrir des bijoux de la télévision américaine, disons bravo.[129]

 

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Pour le meilleur des doublages

 

Dans Le Devoir du 13 août, Mario Desmarais félicite la Paramount d'avoir fait en sorte que la version française du film The Hours disponible sur VHS et sur DVD depuis le 24 juin, soit celle que les Québécois ont vue en salle, à savoir celle doublée au Québec. Et veut que cette manière de procéder devienne la règle chez les majors.

 

Contraintes par la loi de sortir ici leurs versions françaises dans des délais impartis, les majors doivent faire avec le doublage québécois (car souvent, en France, les films ne sont pas encore sortis).

Mais, au moment de rendre disponibles les formats VHS et DVD, les deux sont dans la course.

Ayant à trancher, les majors doivent impérativement opter pour le meilleur doublage (à valeur égale, celui québécois pourrait être privilégié), l'art devant être bien servi d'abord, et non l'intérêt de l'un ou de l'autre.

Pour M. Desmarais, qui est du milieu, il importe peu que le doublage concurrent français puisse être meilleur. Mais il en va autrement pour les cinéphiles québécois, qui veulent entendre le meilleur doublage disponible, pour leur plaisir, point à la ligne.

 

Si M. Desmarais et ses collègues de Technicolor S.C.C. croient vraiment en leurs moyens, ils n'ont pas à craindre la concurrence. Mais nous pouvons craindre le pire si la pratique tant souhaitée par M. Desmarais devient la règle.

 

Pour finir, je dis sans détour à M. Desmarais que si nous n'avions pas le doublage français au Québec, nous serions bien malheureux. Ce serait comme le Québec sans la France, en quelque sorte.[130]

 

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Métiers insolites (8) - Rencontre avec un doubleur

 

Être doubleur, c'est un boulot à part, prévient Emmanuel Liénart. Aucune école ne prépare à cette activité. La grande majorité des doubleurs sont avant tout des comédiens de théâtre issus des écoles d'art dramatique, quoique ces établissements ne proposent aucune formation en matière de doublage. Et puis, ce n'est pas parce que l'on est un bon comédien, qu'on sera pour autant un bon doubleur. Le doublage exige des aptitudes spécifiques: Il faut être un caméléon, oublier le rôle pour ne plus faire qu'un avec l'artiste que l'on double. Il faut savoir rester humble aussi puisque le doubleur doit être au service du comédien et ne doit jamais chercher à le supplanter. C'est un travail difficile, car, au contraire de l'acteur, le doubleur ne dispose que de sa voix pour faire passer l'émotion.

 

En Belgique, cette activité jouit désormais d'une certaine reconnaissance. Chez nous où très peu d'acteurs parviennent à vivre de leur art, tout le monde admet que le doublage constitue un moyen comme un autre de gagner sa vie, mais qu'il s'agit également d'une facette différente du métier d'acteur. En France, en revanche, les comédiens doubleurs sont communément méprisés par leurs pairs pour lesquels il n'y a point de salut artistique hors du théâtre ou du cinéma.

 

Le doublage est une activité qui ne cesse de se développer, en Belgique comme ailleurs. Une simple question de demande. Et à cet égard, l'audimat est catégorique: quand les deux chaînes belges francophones passent le même film, l'une en version doublée, l'autre en VOST, plus de 90 % des téléspectateurs choisissent la version doublée. Les vrais cinéphiles, adeptes des versions originales, apprécieront. Pas aussi simple toutefois. Quand on double un film, on adapte les dialogues, certes, mais on double tout, alors qu'une version sous-titrée ne retranscrit qu'un tiers des dialogues, nuance Emmanuel Liénart.

 

En matière de doublage, tout commence par une copie du film original. Celle-ci est remise à un adaptateur dont la première mission est de détecter les débuts et fins de phrases, et pareil pour les mots. Il isole ensuite les labiales (m, p, b) qui, dans toutes les langues, correspondent à des fermetures de bouche. Il s'agit alors d'adapter le texte original en français. C'est un travail fondamental puisqu'il faut que la version française respecte non seulement l'esprit de la version originale, mais soit totalement synchrone.

 

Le directeur de plateau procède alors au casting, puis l'enregistrement peut commencer. Il s'agit d'une pièce à trois personnages: un ingénieur du son, un comédien et un directeur de plateau qui joue le rôle du metteur en scène. Les comédiens regardent le film sur grand écran pendant que la bande rythmo qui contient le texte en français défile en bas de l'image. Cette bande rythmo est subdivisée en barres et, quand le texte passe sur la barre, le comédien dit son texte.

 

Quand l'enregistrement est terminé, on passe au mixage, opération au cours de laquelle les voix françaises sont mélangées à la version originale qui contient les bruitages et la musique. Et c'est ainsi – ô miracle de la technique! – qu'un acteur ingouche s'exprimera avec l'accent d'un titi parisien.[131]

 

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Un Moloch comique malgré lui

 

D’Aleksandr Sokurov, sous-titré en français, j’ai vu à Artv le film Moloch. Bien que scénarisé, joué, photographié, réalisé et monté par des Russes, voilà un film qu’on nous a présenté doublé en allemand, aussi bizarre que cela paraisse.

 

Certains préfèrent les versions originales sous-titrées aux versions doublées, pour la couleur locale et tutti quanti. Cela peut se défendre, mais encore faut-il qu’il s’agisse de films tournés en son direct, pardi! Sinon, où sont l’avantage et le plaisir?

 

Pour ne rien arranger, le film est si mal doublé et bruité que c’en est risible. Bref, un film pour rire un bon coup.

 

Bien que la France soit coproductrice du film, il aura été malgré tout impossible d’obtenir la version doublée en français ou la VO russe sous-titrée en français. Misère![132]

 

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Doublage

 

Certains semblent déplorer le fait que le film The Statement (Exposé), de Norman Jewison, ait été tourné en anglais, bien que les lieux, le contexte, le sujet et les personnages principaux soient tout ce qu’il y a de plus français. Pourtant, cette pratique des Anglo-Saxons, qui font d’abord des films pour leur public, est courante et aussi vieille que Hollywood. La langue au cinéma est souvent une convention assumée. Cela est exposé le plus simplement du monde dans À la poursuite d’Octobre rouge, de John McTiernan. On y voit d’abord un commandant russe (Sean Connery) converser en russe avec d’autres officiers russes, puis, subitement, ils passent à l’anglais, comme pour nous dire: «Voilà, vous savez comme nous que les Russes parlent russe, mais pour vous faciliter la vie durant ce film nous allons les faire s’exprimer en anglais.» Je ne reproche pas à Jewison, Lantos et Cie d’avoir tourné The Statement en anglais. Ce que je déplore en revanche, c’est que des francophones aillent voir ce genre de film dans sa version originale, alors que la version doublée existe. Surtout que le doublage français gomme l’incongruité langagière de la version originale. (…)

 

Autant ici, au Québec, qu’en Europe, bien des critiques et des conservateurs de cinémathèque ne jurent que par la version originale, nous incitant par cela même à baisser la garde face à ceux qui produisent le plus de films au monde, j’ai nommé les Anglo-Saxons, morts de rire, qui n’en demandaient pas tant. Alors qu’aux États-Unis, on fait généralement d’un film étranger qui marche un remake qui fera le tour du monde.[133]

 

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« Choisir l'anglais, c'est choisir l'exclusion minimale »

 

Union européenne – Avec l'élargissement, l'usage du français recule dans les institutions européennes – Philippe Van Parijs, professeur à l'Université catholique de Louvain

 

– Le développement de l'anglais condamne-t-il, à terme, les autres langues nationales?

– Il y a trois ans, [le président de la Commission européenne] Romano Prodi a rencontré les élèves des trois écoles européennes de Bruxelles et leur a expliqué que l'Union entendait maintenir l'égalité entre les langues, y compris après l'élargissement. Du début jusqu'à la fin, les échanges se sont faits en anglais. Cette anecdote montre l'immense et nécessaire contraste entre ce qui est affirmé et ce qui est pratiqué. Au cœur de toute la dynamique linguistique se trouve l'interaction de deux micromécanismes, qui se renforcent l'un l'autre. Le premier est le principe du « maximin » ou maximisation du minimum communicationnel. Cela signifie que lorsque plusieurs personnes de langues différentes sont appelées à communiquer, la langue choisie est celle pour laquelle la connaissance minimale de tous est la meilleure. Dans les écoles européennes de Bruxelles, la connaissance moyenne du français est certainement plus élevée que celle de l'anglais, mais une partie des élèves ne connaissent pas le français, alors que tous connaissent plus ou moins l'anglais. Choisir l'anglais, c'est choisir le principe d'exclusion minimale.

 

– Vous avez parlé de deux micromécanismes, quel est l'autre?

– Celui de l'apprentissage différentiel en fonction de la probabilité de l'usage de la langue. On aura tendance à investir davantage dans l'apprentissage d'une langue si on sait qu'on aura plus d'occasions de la pratiquer. Les deux mécanismes sont liés par une dynamique explosive. Plus on a recours à l'anglais, en vertu du principe du maximin, plus on anticipe cette situation au moment de choisir une seconde langue; et plus on choisit l'anglais, plus il devient la langue du maximin, puisque tout le monde finit par la connaître au moins un peu. En Belgique, selon une enquête menée il y a quatre ans, les jeunes de 15-34 ans sont 21 % à connaître leur seconde langue nationale (le français pour les néerlandophones, le néerlandais pour les francophones) et 36 % à connaître l'anglais. Ce qui veut dire que la connaissance moyenne de l'anglais par les jeunes Belges est plus forte que n'a jamais été la connaissance moyenne de la seconde langue nationale. Autrefois, quand les universités de Leuven (néerlandophone) et de Louvain (francophone) étaient réunies, les deux recteurs parlaient ensemble le français. Aujourd'hui, quand ils se rencontrent, ils parlent anglais, la connaissance du français par l'un et du néerlandais par l'autre étant inférieure à leur connaissance commune de l'anglais.

 

– Cette situation avantage les anglophones. Comment lutter contre les injustices qu'elle génère?

– Je distingue trois sortes d'inégalités. La première est l'inégalité dans la compétence linguistique. Ceux qui ont l'anglais pour langue maternelle ou qui l'ont appris jeunes pour des raisons familiales sont avantagés dans leur travail. Ma réponse, c'est : abolissez le doublage à la télévision. Les statistiques européennes montrent que plus la communauté linguistique est petite, plus sa connaissance de l'anglais est bonne. C'est le cas, par exemple, des Finlandais ou des Grecs. Mon hypothèse est que plus la communauté est petite, plus le doublage devient économiquement impraticable. Le sous-titrage coûtant nettement moins cher, les enfants grecs et finlandais sont beaucoup plus exposés à l'anglais oral que les enfants français, allemands ou espagnols. La deuxième inégalité est celle du coût de l'apprentissage. À supposer que l'enseignement de l'anglais comme seconde langue soit assez efficace pour que des non-anglophones atteignent un niveau de compétence comparable à celui des anglophones – comme en Suède –, on a créé un bien public dont le coût est supporté exclusivement par ceux qui n'ont pas l'anglais pour langue maternelle. Ceux qui en bénéficient gratuitement devraient donc payer une taxe linguistique.

 

– Du même coup, on accepte la toute-puissance de l'anglais...

– Non, car là intervient la troisième inégalité, qui concerne le respect des identités collectives liées aux langues. Il faut rappeler qu'aucune langue n'est intrinsèquement supérieure à une autre. Je propose donc un principe de territorialité linguistique qui empêche la langue dominante de s'imposer dans tous les contextes. Certains usages publics de la langue ne doivent pas être laissés à la discrétion des locuteurs, dans l'administration, la vie politique et l'enseignement public ou publiquement subventionné. Ceux qui viennent s'installer d'une manière durable sur une portion du territoire européen auront l'obligation d'apprendre la langue du lieu. Ce «droit de douane» imposé aux arrivants aura un coût. Plus la langue est minoritaire, plus ce coût sera perçu comme important. Le risque est que beaucoup de personnes très qualifiées préfèrent s'installer dans des pays anglophones plutôt que de payer ce coût. On pourrait donc créer, à titre d'exceptions, des zones franches, où il ne serait pas nécessaire d'acquitter cette «taxe linguistique».

 

– Pourra-t-on préserver la diversité linguistique des institutions européennes?

– Comme rien ne remplace la communication directe, sans la lourdeur des systèmes de traduction simultanée, à partir du moment où il y aura plus de vingt langues, la convergence vers une seule d'entre elles, qui sera l'anglais, sera inévitable. Ceux qui persisteront à vouloir s'exprimer dans leur langue ne seront pas entendus.[134]

 

Note de Sylvio Le Blanc: Ai-je bien lu?

 

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Le doublage plus séduisant que le sous-titrage

 

Seducing Doctor Lewis (La Grande Séduction) a été lancé dernièrement dans les salles du Canada anglais, ce qui a amené le commentaire suivant de La Presse canadienne: «Le film sera sous-titré, un obstacle traditionnel qui effraie le grand public et confine souvent les films aux salles de répertoire.»

 

En effet, le grand public n’aime pas les sous-titres, qui le détournent de l’essentiel, à savoir l’image, avec tout ce qu’elle renferme (le jeu multiple des comédiens, les mouvements de caméra, la palette des couleurs, les décors, etc.). Des sous-titres qui appauvrissent aussi le texte (qui n’est jamais pleinement rendu par ceux-là) et qui, pour finir, balafrent l’image.

 

Et, pour ne rien arranger, entendre parler joual fera fuir plusieurs Canadiens anglais, qu’ils y entendent quelque chose ou pas (on nous aime tellement dans le ROC, surtout depuis le scandale des commandites).

 

Une solution? Oui. Nous devrions cesser de jeter notre argent par les fenêtres en subventionnant le doublage de films étrangers qui nous sont destinés et qui sont de toute façon doublés en France, et l’investir plutôt dans le doublage de nos propres films afin de les aider à percer les marchés étrangers (comme avec La Guerre des tuques). Nous ne perdons pas uniquement au box-office en ne le faisant pas, mais ailleurs aussi, comme dans l’industrie touristique (pensez aux attractifs paysages du film vus par des touristes en puissance).

 

Pendant que La Grande Séduction sera vue par une minorité de personnes au Canada anglais et partout dans le monde dans sa version sous-titrée, Hollywood va probablement entreprendre des démarches pour en faire un remake, qui sera tourné sur quelque île idyllique états-unienne, puis sera vu partout dans le monde dans sa version originale anglaise et dans ses versions doublées française, espagnole, italienne, allemande. Un remake qui fera probablement un tabac (comme bien d’autres avant lui). Pas fous les «Amaricains»!

 

Défendre et prôner le sous-titrage, c’est faire l’affaire des grands «dominateurs» culturels, qui, eux, savent y faire. Il faut pouvoir, dans la mesure de nos moyens, les concurrencer sur leur propre terrain.

 

Le sous-titrage est un pis-aller, nécessaire seulement quand le film est trop pauvre pour se payer un doublage.[135]

 

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La voix des stars

 

Le fils de Jeanne d'Arc Charlebois et d'Olivier Guimond est probablement le plus célèbre des inconnus: Richard Darbois. À 52 ans, il est l'un des comédiens les plus réputés de l'industrie française du doublage. Il prête sa voix à des flopées de stars hollywoodiennes, à commencer par Harrison Ford, dont il est la voix attitrée depuis Blade Runner, en 1982, et le troisième Indiana Jones, La Dernière Croisade.

 

«C'est le meilleur de sa génération, il est incontournable», dit son ami de 30 ans Michel Derain, qui l'a dirigé dans de nombreux films. «Sa voix magnifique est une injustice divine, poursuit-il. Il en joue avec aisance, dans toutes les tonalités, car il possède un registre très large. Il est le seul à pouvoir faire tant de choses. Je l'ai entendu hier soir encore dans L'Arme fatale, où il double Danny Glover: je n'arrive toujours pas à le reconnaître!» Ce don pour l'imitation et les prouesses vocales, Richard Darbois le tient de sa mère. «C'est d'abord un remarquable comédien, souligne Michel Derain. Pour faire du doublage, il ne suffit pas d'avoir une voix et de savoir lire. Richard est extrêmement rigoureux et saisit très rapidement toutes les nuances du jeu des acteurs qu'il double.» Il n'y a pas de «comédiens de doublage», martèle de son côté Richard Darbois. «Ce sont des comédiens qui font du doublage. Leur métier est de donner l'illusion parfaite que c'est vraiment l'acteur américain qui parle.»

 

Bon an, mal an, Richard Darbois double une quinzaine de productions. Pour le dernier Harrison Ford, Homicide à Hollywood, il a passé moins de trois jours en studio.[136]

 

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Il Duce Canadese : Internés injustement

 

Huit cents Italo-Canadiens ont été tenus captifs dans des camps isolés, durant la Seconde Guerre mondiale, parce qu'on les soupçonnait d'adhérer au fascisme de Mussolini. Cette minisérie de quatre épisodes, dont on montre ce soir les deux premiers, raconte cette histoire méconnue, à travers une famille de boulangers de Montréal, les Alvaro. Même si les acteurs québécois ont conservé leurs voix dans la version française, le doublage est d'une qualité douteuse.[137]

 

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Il Duce Canadese : Mamma mia que c'est mal doublé !

 

La minisérie qui a coûté 5 millions a été tournée en anglais et doublée en français. Mauvais doublage. On se demande pourquoi Radio-Canada n'insiste pas plus pour obtenir des doublages de qualité des séries coproduites pour la CBC et le réseau français. Le producteur Claudio Luca, un homme charmant au demeurant, nous avait fait le même coup du mauvais doublage pour sa série Le Dernier Chapitre, il y a deux ans. Ou peut-être que les doubleurs d'ici sont trop nuls pour faire du travail de qualité.[138]

 

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Réplique : Les secrets d'un doublage réussi

 

Madame Cousineau,

 

L'Association des doubleurs professionnels du Québec (ADPQ) aimerait réagir à votre article du samedi 1er mai 2004 au sujet du doublage de la série Il Duce Canadese, article dans lequel vous vous demandez si les doubleurs d'ici «sont trop nuls pour faire du travail de qualité».

 

Depuis près de 40 ans, des centaines d'artistes, d'artisans et de techniciens québécois ont mis leurs talents au service d'une industrie qui voit maintenant ses doublages présentés dans nos cinémas ou diffusés sur les écrans de télévision à travers le monde. Il est très regrettable de voir remettre en question notre compétence à cause d'un doublage particulier.

 

Un doublage réussi est le résultat de nombreux facteurs: le budget alloué, l'expérience de la maison de doublage, la qualité de l'adaptation et de la direction artistique et les difficultés propres à chaque projet. Le doublage d'une série comme Il Duce Canadese demande une grande expérience du doublage et un budget adéquat pour permettre de résoudre les difficultés de ce genre de projet. En effet, le doublage d'une production tournée à Montréal, en anglais, dans un milieu populaire où se mêlent de nombreuses nationalités, donc de nombreux accents, est très difficile à réussir.

 

Quand un producteur ou un distributeur a à choisir une maison de doublage, il demande des devis à diverses entreprises. Lorsqu'il opte pour une maison plutôt qu'une autre, il est responsable du résultat obtenu face à son diffuseur. Et c'est le diffuseur qui a la responsabilité d'accepter ou de refuser de diffuser un doublage si celui-ci ne correspond pas à ses exigences de qualité. Tant que les diffuseurs ne réagiront pas, les budgets alloués seront inadéquats, l'expérience non reconnue et les résultats s'en ressentiront. Merci de votre vigilance, vous êtes une précieuse alliée de notre industrie.[139]

 

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Le doublage raté de Il Duce Canadese : à qui la faute ?

 

J’ai lu avec intérêt la réplique de membres (Joey Galimi, Normand Rodrigue et Guylaine Chenier) de l’Association des doubleurs professionnels du Québec à l’article de Louise Cousineau portant sur le doublage de la série Il Duce Canadese.

 

Si on lit entre les lignes, les auteurs donnent raison à Mme Cousineau, à savoir que, oui, le doublage de la série est pourri. Et le premier à blâmer est le producteur, qui a probablement jeté son dévolu sur la maison de doublage ayant présenté le devis le moins coûteux (alors que le doublage s’annonçait complexe à produire). Mais le grand fautif est Radio-Canada, qui a autorisé la diffusion du produit fini, même s’il ne correspondait pas à un standard minimal de qualité.

 

Et si Radio-Canada n’a pas rouspété, c’est qu’il savait pertinemment que les Québécois en général ne sont pas difficiles en ce qui regarde le doublage. Pourquoi? Parce que les critiques comme Louise Cousineau, qui ont à cœur cette dimension d’une œuvre, sont rarissimes, la majorité préférant voir les films ou les téléséries dans leur version originale, délaissant ainsi la version doublée (que plusieurs méprisent d’ailleurs, alors qu’ils bossent pourtant pour des médias et une clientèle francophones). Comment intéresser les Québécois au doublage si les personnes dont c’est le métier d’en parler n’en parlent pas?

 

En définitive, les producteurs, les distributeurs et les diffuseurs d’ici exigeront des doublages de qualité quand les Québécois le feront d’abord, comme les Français le font depuis des lustres.[140]

 

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La Grande Séduction sous-titrée. Pourquoi pas ?

 

Un lecteur de Montréal nous écrit: On a fait écho ici au Québec des propos du journal français Le Parisien, qui a estimé que le film québécois La Grande Séduction, projeté actuellement en France, pâtissait «à plusieurs reprises d’un accent particulièrement appuyé qui gêne la compréhension».

 

Je saisis mal la raison pour laquelle ce film n’a pas été sous-titré pour le bénéfice de nos cousins français. Quand on a l’opportunité de montrer un bon film, il faut tout mettre en œuvre pour en faire goûter toute la richesse. Et rien de tel pour nous rapprocher et nous renforcer face à l’anglais envahissant.

 

Si le chef-d’œuvre de Pierre Perrault et de Michel Brault Pour la suite du monde n’avait pas été sous-titré en français pour l’Europe, on n’aurait peut-être pas pu lire dans Les Lettres françaises du 9 avril 1964, sous la plume de Michel Mardore, ce qui suit: «L’écrivain Pierre Perrault, spécialiste des folklores, intéressa le cinéaste Michel Brault (connu en France surtout pour sa collaboration avec Jean Rouch) au sort privilégié d’une île située dans l’estuaire du Saint-Laurent, l’île aux Coudres. Ses habitants, en dépit de contacts normaux avec la civilisation du XXe siècle ont conservé intactes des traditions, une langue et surtout une «vision du monde» qui remonte à la découverte de cette île par Jacques Cartier, au XVIe siècle. (…) Nous voyons par conséquent, dans sa pleine existence biologique, une authentique civilisation «disparue» comme on pouvait en trouver en Afrique ou en Amérique latine. L’idée d’une sérénité des choses et de la transmission à l’infini des traditions, constitue la clé de ce monde et du film qui le représente avec une sensibilité et une intelligence exceptionnelles. Le titre, si admirablement faulknérien, s’inspire d’une phrase prononcée par l’un des protagonistes. Il dit tout.»

 

Gumb-oh! La! La!, cette série documentaire portant sur les Louisianais états-uniens d’expression française, aurait été difficile d’accès aux Québécois si elle n’avait pas été sous-titrée en français. Cette problématique ne concerne pas que les francophones. Il arrive par exemple aux Britanniques de sous-titrer leurs propres films (nombre de ceux d’Écosse, en l’occurrence).

 

Pour finir, bien que chaud adepte du doublage, dans le cas qui nous occupe, il n’y a pas d’autre alternative que le sous-titrage. Se doubler mutuellement nos films dans la grande famille de la francophonie mondiale, serait nous faire insulte.[141]

 

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Garfield – Le Film : Ronron gnangnan

 

La décision de traduire Garfield en québécois n'est pas idiote. Un français standard, qui aurait été gagnant sur le plan crédibilité, n'aurait fait qu'ajouter au ronron mortel que génère l'ensemble.

 

La méthode Slap Shot, jurons en moins, appliquée au félin créé par Jim Davis n'est qu'une tentative de donner une saveur (locale) à un film qui n'en a aucune. Ou si peu. De là à dire que le parler cru de Patrick Huard ajoute une épaisseur supplémentaire à Garfield serait beaucoup. En fait, trop souvent, la langue du Garfield québécois agace plus qu'elle n'amuse, tant elle est décalée de l'univers de Davis. Encore que pour Garfield, et les autres animaux parlants, ça puisse passer, mais pour les personnages vivants, moins. C'est un peu comme si on était devant une parodie avant d'avoir vu l'original. Pas sûr que ce soit le début d'un temps nouveau pour le doublage local.[142]

 

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Une nounou d'enfer (The Nanny)

 

Après quatre ans d'aventures burlesques et de «travail au corps», la pétillante gouvernante, Fran Fine, arrive à ses fins: son employeur semble décidé à la demander en mariage! Cet épisode donne au divertissement culte de la fin des années 1990 son tournant décisif. Toujours aussi drôle et décalée, la série a par ailleurs bénéficié d'un doublage français magistral.[143]

 

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Version « originale » italienne

 

Le 7 septembre, Télé-Québec a fait un piètre choix en présentant le film Teorema (Théorème) dans sa version italienne sous-titrée en français. On devait pourtant savoir que tous les acteurs – en commençant par l’Anglais Terence Stamp, qui ne parle pas italien – ont été postsynchronisés (les voix sont réenregistrées en studio). Une technique fort prisée des Italiens, mais à laquelle ils n’accordent aucun soin, contrairement aux Français. Qu’en a-t-il résulté? Une version «originale» italienne pitoyable, se traduisant par un asynchronisme constant du mouvement des lèvres et des syllabes entendues, et par un son ambiant factice. Bref, un désastre sonore.

 

Plusieurs préfèrent les versions originales sous-titrées à celles doublées, pour la couleur locale et tutti quanti. Soit. Mais où résident l’avantage et le plaisir si le film n’est pas tourné en son direct?

 

La version doublée en français de Teorema existe pourtant (qu’on ne vienne pas rétorquer qu’elle est indisponible), que j’ai vue déjà. En gommant tous les défauts de la postsynchronisation italienne, celle-ci apporte une plus-value artistique au film, et nous libère du fastidieux exercice de lire les sous-titres sur un petit écran, en nous laissant nous concentrer sur les images, dans leur entièreté. En outre, le texte du scénariste et réalisateur Pier Paolo Pasolini (d’abord un poète) est meilleur entendu de la bouche de comédiens français chevronnés que lu, les sous-titres étant toujours succincts.

 

Je pense que TQ – qui doit bien voir à ses cotes d’écoute par les temps incertains qui courent pour elle – se trompe en estimant que ses téléspectateurs apprécient davantage le sous-titrage au doublage. Idem pour Artv.

 

Cela dit, viendra un jour, j’espère, où il sera possible pour les téléspectateurs de choisir eux-mêmes la version qu’ils préfèrent. Quelqu’un voudra se farcir un doublage québécois, aucun problème.

 

Bien entendu, les chaînes télé doivent continuer de présenter les bons films qui ne peuvent se payer un doublage. Vaut mieux voir un bon film sous-titré que de ne pas le voir du tout.[144]

 

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Le bras d’honneur pour Jack Valenti

 

Jack Valenti, président de la Motion Pictures Association of America pendant 38 ans, vient d’être élevé au rang de commandeur de la Légion d’honneur par la France. Incroyable!

 

J’imagine le vieux salaud riant sous cape et se disant à lui-même, au moment de recevoir les honneurs des mains de Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture et de la Communication: «I adore the French. Ils me décorent, moi qui ai été le porte-étendard musclé du cinéma hollywoodien partout dans le monde, l’ennemi juré des autres cinématographies et le plus grand opposant à la notion d’“exception culturelle”. On raffole tellement de notre cinéma ici qu’on nous consacre même un festival [Deauville]. Décidément, vive la France!»

 

On se souvient que Sylvester Stallone avait reçu un tel honneur il y a quelques années, lui qui n’a réalisé que des films détestables, martiaux, «reaganiens». À quand la Légion d’honneur pour Charlton Heston et les Bush?

 

La France ne devrait pas s’abaisser à distinguer des réactionnaires, surtout ceux venant d’un pays qui n'aime les Français que frits.[145]

 

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Ciao Bella en français !

 

La télésérie Ciao Bella, débutant tout juste à Radio-Canada et portant sur une famille italienne de Montréal, a été tournée directement en français, ce qui est invraisemblable, voire ridicule (comme cela le serait avec les communautés chinoise, juive ou anglaise de Montréal). En outre, les deux jeunes sœurs parlent français sans accent (il est à noter que plus on est jeune dans cette série, moins on a l’accent, comme si le français gagnait du terrain). Même le cousin d'Italie parle français.

 

Une convention veut que nous acceptions les films tournés ou doublés en français même si la logique en prend parfois pour son rhume. Mais dans ce cas-ci, cela ne fonctionne pas, et c’est dû à la proximité de la communauté italienne. Le réalisme aurait dû être au rendez-vous. De la sorte, nous aurions eu beaucoup d’anglais et d’italien tandis que le français aurait été cantonné au bas de l’écran, où nichent les sous-titres. En effet, il faut se promener à Montréal pour se rendre compte que l’anglais et l’italien sont les langues de communication privilégiées par les représentants de la communauté italienne, et non le français. Cette communauté, il faut s’en souvenir, a été parmi les plus farouches opposants à l’affirmation du fait français au Québec, vers 1970.

 

Les anglophones qui verront la même série à CBC, eux, seront en terrain connu (la série a été tournée dans les deux langues).

 

Ciao Bella a été produite à même le fonds dit «transculturel» (un mot qui fait peur), créé par Robert Rabinovitch, président de Radio-Canada, pour développer des projets prétendument conjoints pour les deux réseaux. Que veut nous faire accroire la maligne chaîne (qui ne fait jamais rien pour rien) avec cette série? Que le français n’est plus menacé à Montréal? Il l’est pourtant.[146]

 

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Un capitaine Sky aphone

 

J’ai été voir le film Capitaine Sky et le monde de demain hier, dans sa version française doublée au Québec. Bien que mon ouïe soit normale, j’ai perdu environ le cinquième des dialogues, noyés qu’ils étaient dans le maelström sonore ambiant, ou tout simplement parce que pas clairs. L’acoustique de la salle no 2 du cinéma Versailles n’était pas en cause, pas plus que le volume sonore (assez fort pour réveiller un mort). Non, la maison de doublage est seule responsable de ce raté.

 

Cela ne vaudrait pas la peine d’en parler si le cas était exceptionnel, mais depuis quelque temps il me semble que les voix aphones se font de plus en plus entendre dans les doublages québécois. Bientôt, il faudra savoir lire sur les lèvres (en anglais) pour les comprendre intégralement.

 

Les distributeurs doivent voir à leur affaire et exiger un produit de qualité, par respect pour les Québécois, que j’invite à la vigilance. Dans le cas du Capitaine Sky…, je demande à la Paramount de faire venir en remplacement la version doublée en France, lorsque disponible. Et pour la version à retenir au moment de la sortie des supports VHS et DVD, je suppose qu’elle prendra la décision qui s’impose.[147]

 

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Un été avec les fantômes (Summer with the Ghosts) : Entraide et réconciliations

 

Le récit est bien appuyé par des effets spéciaux convaincants, par contre il est desservi par de grandes faiblesses dans l'interprétation. C'est en grande partie à cause du doublage. Le film a été tourné en anglais avec des acteurs autrichiens et québécois. Ceux du Québec se sont doublés en français avec plus ou moins de succès, comme s'ils cherchaient le bon accent. Dans le cas de Sarah-Jeanne Labrosse, c'est particulièrement agaçant au début du film à cause du manque de naturel. Ses répliques ont parfois l'air récitées, mais heureusement elle gagne en aisance au fil du temps.[148]

 

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Shrek : Il a prêté sa voix à l'âne

 

S'il faut saluer la qualité de l'histoire et son esprit, la précision des images de synthèse et le réalisme des expressions des personnages, il faut également remarquer l'interprétation française des différents rôles. Celui du pétomane cynique a été repris à Mike Myers (Austin Powers) par l'ex-Nul Alain Chabat, seule véritable «star» du générique doublage. La princesse Fiona, interprétée par Cameron Diaz aux États-Unis, est ici dotée de la voix de Barbara Tissier, qui a déjà doublé l'actrice dans Mary à tout prix, Very Bad Things, Vanilla Sky... Quant à l'âne bavard, qui colle aux basques de Shrek comme la boue à ses bottes, il est remarquablement joué par Med Hondo: qui d'autre que lui en effet pouvait reprendre le rôle d'Eddie Murphy, dont il est «la» voix française?

 

Une fois, au moment du Flic de San Francisco, Med Hondo n'a pas été retenu pour «être» la voix française d'Eddie Murphy. «On m'avait puni pour avoir fait grève», se souvient le comédien qui, comme d'autres à l'époque, se battait pour une meilleure reconnaissance de ses droits. «Le film n'a pas marché, les États-Unis ont demandé des comptes, raconte-t-il depuis son pavillon de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Et ils ont tranché: La prochaine fois, vous le reprendrez.» C'est donc tout naturellement qu'il s'est retrouvé dans la voix de l'âne, le compagnon de Shrek. Car l'animal y développe quelques points communs avec la star de Dr. Dolittle. «On a donné à Eddie Murphy le rôle à lire, il l'a joué, son texte a été enregistré, et à partir de là les studios Dreamworks ont dessiné le personnage», poursuit ce jeune homme d'environ 70 ans. En spécialiste du jeu de la star américaine, Med Hondo a donc repris le rôle de l'animal, ses outrances et son débit rapide. Il a continué avec Shrek 2, et s'apprête à rempiler avec Shrek 3. Pour cet acteur – que l'on a notamment pu voir dans Antilles-sur-Seine, le film de Pascal Legitimus –, Eddie Murphy représente donc une sorte de gagne-pain qui lui permet d'«éponger une partie des dettes» que lui occasionnent les films qu'il produit par ailleurs. Cela lui évite également, le cas échéant, d'être victime de cette tendance, française autant qu'américaine, à faire appel à des célébrités pour donner vie à des personnages dessinés. «Les producteurs pensent que mettre des noms connus sur des affiches attirera davantage de monde dans les salles, regrette-t-il. Mais les stars ne garantissent pas forcément une meilleure interprétation. D'autant que le doublage, c'est un métier qui s'apprend.» Qu'Alain Chabat ne se sente pas visé: Med Hondo assure que le réalisateur-producteur «aimait vraiment Shrek». Jean Rochefort et Jamel Debbouze, ses collègues lors du doublage du «Roi Lion» dans lequel lui-même incarnait le sage Rafiki, s'étaient également révélés excellents. Mais d'autres, paraît-il, donnent beaucoup de fil à retordre aux ingénieurs chargés de veiller à ce que le «lipping», la coordination entre le mouvement des lèvres et la parole qui en sort, soit acceptable... Alors que pendant ce temps-là, «il y a des acteurs anonymes qui pourraient faire des doublages magnifiques».[149]

 

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Un peu d'anglais pour tous

 

Faut-il rendre obligatoire l'enseignement de l'anglais dès le CE2 ? La commission Thélot l'ayant proposé, les polémiques vont bon train. Tout le monde s'accorde au moins sur un constat: les jeunes Français n'apprennent pas bien les langues étrangères à l'école, notamment celle de Shakespeare (ou plutôt de Tony Blair), déjà choisie par l'immense majorité d'entre eux, de préférence à l'allemand ou à l'espagnol.

 

Des lecteurs de langue maternelle anglaise participent volontiers à ce débat. Ainsi, John Day, de Chelles (Seine-et-Marne), qui se souvient de sa scolarité en Grande-Bretagne: «On a tous étudié le français pendant cinq ans. C'était français-et-latin, ou français-et-allemand, ou français-et-espagnol, ou français tout court pour les moins doués. Hélas! J'étais le seul de ma classe à considérer le français comme un outil de communication. Pour les autres, c'était un sujet d'examen, rien de plus. Si j'ai choisi de venir en France pour y faire ma carrière d'informaticien, c'est à cause du désintérêt total du milieu technique britannique pour une quelconque langue étrangère.» M. Day commente: «Si on enseigne l'anglais en France de la même façon que l'on enseigne le français en Grande-Bretagne, alors, cela ne vaudra vraiment pas la peine. Il faut trouver les moyens de transformer l'enseignement en apprentissage d'une langue vivante.»

 

Michael Bulley, de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), enseigne, lui, l'anglais à des adultes. Ses étudiants, constate-t-il, ont du mal à lire un texte à haute voix, en anglais... ou en français. «Ils me disent qu'ils ne le faisaient pas à l'école, où la dictée était à la base de l'apprentissage. Dans la dictée, on transforme les sons en signes, mais, pour maîtriser une langue, il faut aussi être capable de lire à haute voix, sans préparation, un texte qu'on n'a pas vu auparavant, d'une manière convaincante pour les auditeurs.»

 

Prendre la parole en classe, c'est très bien. Encore faut-il pouvoir le faire. Yvonne Svenbro, professeur d'anglais au lycée Van-Dongen de Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne), résume le drame en trois chiffres: «Cours après appel et installation: 50 min. Nombre d'élèves: 35. Résultat: 1 min 25 s par élève. Voilà tout ce que nous pouvons leur offrir, si nous n'ouvrons pas la bouche.»

 

La commission Thélot veut lutter contre ce manque de moyens: elle place «l'anglais de communication internationale» parmi les enseignements fondamentaux, avec la langue française, les mathématiques, «l'éducation à la vie en commun» et la maîtrise de l'informatique.

 

«Arrêtons de tout vouloir résoudre à l'école!» réplique un lecteur parisien, Jean-Pierre Rabault, qui fait part de son expérience personnelle. C'est dans une petite ville de Suède qu'il a commencé à travailler, en 1970. La plupart des habitants parlaient l'anglais, y compris les caissières du supermarché. Lui avait bien du mal à s'exprimer, malgré des années de thèmes et de versions à l'école française. «Comment faisaient les Suédois? Ils diffusaient les films en langue originale et sous-titraient tout ce qui passait à la télévision.» M. Rabault en est convaincu: «Pour apprendre une langue, il faut l'entendre, avec des images. Nous devrions instituer le sous-titrage systématique et bannir le doublage des films, des feuilletons, des reportages, etc. Après tout, on le fait bien pour l'opéra!»

 

Revenons quand même en classe... Qu'est donc cet «anglais de communication internationale», qu'il faudrait enseigner à tous les élèves? Un anglais d'aéroport? «Il est stupide de penser qu'on parviendra ainsi à de meilleurs résultats», estime Claire Goyer, de Bruxelles (Belgique). Si le système actuel a échoué, c'est par manque de professeurs qualifiés et non à cause de la complexité de la langue. L'échec se reproduira, ajoute-t-elle, si l'on persiste à utiliser des procédés incantatoires pour faire croire à une amélioration de l'enseignement par la simplification des contenus. «Ce n'est pas l'élève qui doit être au centre du dispositif scolaire, pour reprendre un slogan démagogique, mais le professeur, car c'est par lui que tout arrive... ou n'arrive pas. Yes, sir.»

 

Dans son éditorial du 22 octobre, Le Monde approuvait l'anglais obligatoire pour tous les élèves et estimait qu'il fallait sortir d'un «enseignement trop classique, parfois compassé et souvent démotivant pour les élèves». En ajoutant cependant: «Il serait urgent que cette réforme utile soit complétée par une autre, vitale. L'impérialisme de l'anglo-américain provoquerait moins de crispations si les ministres de l'éducation de l'Union européenne s'accordaient sur l'obligation d'enseigner deux langues étrangères dans tous leurs pays. Il y va de l'avenir du français et des autres langues européennes.»

 

Cet argument ne convainc guère Etienne de Saint-Laurent, lecteur de Plestin-les-Grèves (Côtes-d'Armor): «Votre souhait de voir imposer à tous les élèves européens deux langues étrangères rappelle la recette du pâté d'alouette: une moitié de cheval pour l'anglais et dix-neuf miettes d'alouette (les langues des autres pays européens) pour l'autre moitié.»

 

L'anglais obligatoire? «Non, l'espéranto!», s'exclame S. Gautier, de Bazainville (Yvelines). Voici au moins une langue facile à apprendre et qui, contrairement à l'anglais, n'a pas de caractère hégémonique. Plusieurs lecteurs espérantistes défendent cette thèse, avec le sentiment douloureux de prêcher dans le désert.

 

Claude Gintz (courriel) n'est nullement convaincu par la proposition de la commission Thélot, approuvée par Le Monde. Il écrit: «Vous présentez l'enseignement de l'anglais dès l'âge de 8 ans comme une nécessité et un progrès, en omettant les dommages supplémentaires qu'il risque de causer au français auprès des jeunes générations, et en particulier à ceux, de plus en plus nombreux, dont la langue maternelle n'est pas le français. On parle déjà du déclin du français, mais cela risque d'être bientôt une débâcle.» Petite pique au Monde, en passant: «Faut-il que les institutions, dont le premier souci devrait être de participer de la défense et de l'illustration du français, soient en grand dérangement pour se mettre en tête de tout faire pour accélérer son déclassement?»

 

C'est ce qu'exprime d'une autre manière un francophone américain, Bill Fortney, de Bellevue (États-Unis): «Autrefois, on a essayé de nous faire apprendre la langue de Molière et de Voltaire. Cela n'aide pas beaucoup à comprendre le français actuel «de communication internationale» qui contient, comme le savent les lecteurs du Monde, des locutions insensées telles que ‘newsletters’, ‘multimédias’, ‘desk’, ‘implémenter’, ‘krach’, ‘grand chelem’...» Mais on s'éloigne un peu du sujet. Les anglicismes, thème inépuisable, ce sera pour une autre fois...

 

Un lecteur de Nantes, Jean-Louis Oger, a passé une excellente soirée, le 21 octobre, grâce à l'émission Double Je, de Bernard Pivot, consacrée à des Roumains. La francophonie, a-t-il constaté avec émotion, ne se limite pas aux anciennes colonies françaises, au Québec et à la Louisiane, aux voisins suisses et belges. «Il y a de ces moments où la télévision vous distrait de la lecture... Il était 0 h 20. Après quelques pages du Bloc-Notes de Mauriac et du Monde, je pouvais m'endormir, l'esprit saturé de nostalgie et d'amertume, en me posant la question : faut-il rendre le français obligatoire à l'école?»

 

Admettre l'anglais comme langue de communication internationale n'interdit nullement de défendre le français. L'éditorial du 22 octobre contenait à ce propos une phrase inutilement désagréable: «Déjà se lèvent la grande armée des défenseurs de la francophonie et les bataillons syndicaux prêts à défendre leurs prés carrés.» Pourquoi ironiser sur cette «grande armée», qui serait bien petite à vrai dire si elle était privée des vrais combattants du Québec, de Suisse romande, de Wallonie, du Maghreb, d'Afrique noire ou du Liban? Comme si Le Monde, quotidien français le plus lu hors de France, n'était pas – ne devait pas être – un ardent défenseur de la francophonie![150]

 

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Programmes. Avec ou sans sous-titres ? Chez les téléspectateurs s'affrontent les adeptes des versions originales et les partisans du doublage. Le rapport Thélot sur l'école préconise davantage de versions sous-titrées à la télévision.

 

Dans son rapport au ministre de l'éducation nationale sur l'avenir de l'école, intitulé «Pour la réussite de tous les élèves», Claude Thélot propose, parmi bien d'autres préconisations, «d'inscrire dans le cahier des charges des chaînes de télévision l'obligation de recourir au sous-titrage plutôt qu'au doublage». Il insiste sur la dimension éducative de l'écoute des langues originales et, notamment, de l'anglais, «socle indispensable à une intégration réussie dans la société du XXIe siècle».

 

Cet accent mis sur le rôle de la télévision dans l'éducation du jeune public relance un débat récurrent et passionné, sur les mérites comparés de la version originale (VO) ou de la version française (VF). En schématisant à peine, on trouve d'un côté les tenants de l'intégrité de l'œuvre, spectateurs «intellos» de seconde partie de soirée et, de l'autre, un public de «prime time», populaire et avide de divertissement. Ce dernier apprécie l'accessibilité des émissions doublées, en phase avec leur manière de consommer la télévision, dans la détente et sans effort. «Le dimanche soir, nous proposons notre film en VF, comme introduction à la soirée Thema, explique Michel Reilhac, directeur du cinéma d'Arte France. Nous savons que cette soirée rassemble un public familial, avec, d'une part, des personnes d'un certain âge pour lesquelles la lecture des sous-titres est physiquement difficile et, d'autre part, des enfants qui trouvent que ces sous-titres vont trop vite.»

 

Le psychanalyste Serge Tisseron, spécialiste de l'image, nuance cette interprétation dans un récent ouvrage[151]. Selon lui, grâce à la culture qui se répand auprès des grands et des petits, «chacun a appris à intérioriser les textes et les images en même temps... Tout le monde a appris à dépasser la confusion». Chiffres à l'appui, Arte constate cependant qu'un même film doublé recueille plus d'audience que la version originale. «Nous avons diffusé La Main au collet d'Hitchcock en version française, un dimanche, et en version originale, également en prime time, lors de notre hommage au réalisateur. Il y a eu 30 % de décote entre les deux», confie Victor Rocaries, directeur des programmes de la chaîne.

 

Les partisans du doublage insistent, par ailleurs, sur l'économie fragile d'un secteur qui fait travailler acteurs et techniciens. La conférence mondiale sur le doublage d'Arezzo (Italie), affirmait dans ses conclusions, en 1999: «Le doublage est un pourvoyeur d'emplois pour les artistes de nombreux pays, conférant une plus-value à la production audiovisuelle.» Doublage qui n'est, techniquement, qu'un élément supplémentaire d'un processus artistique (donc artificiel), lequel a déjà sélectionné, façonné, arrangé, les sons originaux. On ne peut nier qu'il permet à certaines œuvres du répertoire, contemporain ou patrimonial, d'être révélées à un public élargi qui, autrement, en ignorerait tout simplement l'existence.

 

Les défenseurs de la version originale sous-titrée puisent essentiellement leurs arguments dans le champ esthétique: «La bande-son fait partie intégrante de l'œuvre, plaide le réalisateur Francis Girod, c'est sa musique, sa mélodie, la saveur de sa langue.» Plus cette langue est rare, plus ses inflexions sont étranges à nos oreilles, et plus sa «francisation» semble incongrue: les héros du Japonais Ozu ou du Danois Dreyer ne peuvent s'exprimer que dans leur idiome «exotique». «Il n'y a guère que les sous-produits américains aux dialogues de niveau zéro qui ne souffrent pas du doublage, mais ces œuvres sont de toute manière nulle!», ajoute le cinéaste. Celui-ci salue au passage le volontarisme d'Arte, qui, à l'exception de la fameuse tranche grand public du dimanche, diffuse tous les films dans leur langue d'origine.

 

La fiction télévisée est encore plus mal servie, considérée comme une sous-catégorie de la création. On ne se pose guère la question artistique du doublage d'œuvres programmées avant tout pour leur capacité à fédérer de nombreux téléspectateurs: la séduction facile de la VF s'impose tout naturellement... À moins de s'adresser aux fans de telle ou telle série: comme ceux de Friends, plaidant ardemment pour sa diffusion en VO (par des pages et des pages d'arguments sur le forum de leur site Internet), désespérés d'entendre affadies les répliques insolentes des personnages et leurs voix scandaleusement trahies!

 

Certains doutent des vertus des programmes sous-titrés pour qui veut apprendre sérieusement une langue. Tout au plus ceux-ci aideraient-ils, selon eux, à s'immerger dans son intonation, son rythme. C'est davantage la vérité de ceux qui parlent que préserve la VO. Dans un film, bien entendu, mais aussi dans un documentaire ou reportage. Si l'on retire sa vraie voix à un témoin anonyme, ou à un chercheur qui vient exposer sa dernière découverte, il semble disparaître, comme si son identité lui était dérobée.

 

Les innovations liées aux technologies numériques (déjà en vigueur sur certaines chaînes du câble et du satellite) devraient satisfaire les deux camps. «Quand le public disposera largement de décodeurs adaptés et que la norme numérique sera répandue, nous proposerons différentes versions linguistiques, avec ou sans sous-titres, permettant de choisir librement», annonce Victor Rocaries. Ce sera là une manière de réconcilier tout le monde en renvoyant chacun à ses pratiques personnelles, au risque de renforcer les ghettos culturels et esthétiques. Telle semble bien la tendance de la télévision d'aujourd'hui, qui creuse toujours davantage le fossé entre chaînes spécialisées et offre généraliste consensuelle mais moins exigeante.

 

France Télévisions bannit la VO

 

«Introduire davantage de programmes étrangers sous-titrés ne fait pas partie de nos actuelles prévisions de modification», déclare d'emblée David Kessler, conseiller (depuis la rentrée) pour la direction de la stratégie des programmes à France Télévisions. Actuellement, seul le ciné-club du dimanche soir sur France 3 propose des films en version originale sous-titrée. «C'est une case tardive pour cinéphiles avertis, clairement identifiée comme telle.»

 

Cette politique de version française dominante répond essentiellement au souci d'audience du groupe. Les quelques protestations des amateurs de VO ne pèsent pas lourd face aux exigences de la majorité des téléspectateurs. «Les habitudes de télévision sont des habitudes de confort. Le téléspectateur n'est pas prêt à faire des efforts, à 21 heures, devant sa soirée télé», estime David Kessler. L'image rognée par des sous-titres, souvent peu lisibles, apparaît comme un inconvénient majeur, notamment pour le public plus âgé dont les difficultés de lecture sont réelles.

 

France Télévisions insiste, d'autre part, sur sa mission de média généraliste, «qui nous impose davantage de toucher un large public que de développer une action éducative ciblée, notamment aux heures de grande écoute». «Les préconisations du rapport Thélot sur l'apprentissage des langues, via les films dans leur langue originale, me semblent très valables, poursuit D. Kessler, mais la télévision n'est pas le meilleur vecteur pour mener à bien ce projet.» La télévision généraliste publique préfère ainsi abandonner ce rôle pédagogique et esthétique aux chaînes thématiques, souvent payantes. Ou encore aux DVD, grâce auxquels le spectateur dispose de diverses versions linguistiques – avec ou sans sous-titres – de ses films ou feuilletons favoris.[152]

 

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The Great Dictator à Télé-Québec

 

Le lundi 20 décembre, j’ai été surpris de constater que Télé-Québec avait choisi de présenter la version originale anglaise sous-titrée en français du chef-d’œuvre de Charles Chaplin, Le Dictateur (dans une copie rénovée par les bons soins de Marin Karmitz). La version doublée en français existe pourtant, l’ayant vue moi-même au cinéma Quartier Latin au moment de la ressortie du film, l’an dernier. Pourquoi l’avoir délaissée au profit de l’autre?

 

Le choix est d’autant plus surprenant quand on sait que les films de Chaplin ont toujours été montrés dans leur version doublée à la télévision française, preuve que le doublage est de qualité. Je suis même convaincu que TFO, la sœur de l’autre chez nos frères franco-ontariens, roc français dans une mer anglo-saxonne, aurait présenté, elle aussi, la version doublée. (Faute d’avoir accès à TFO, je serais parfois tenté par un échange de chaînes, change pour change.)

 

Télé-Québec est la télé des Québécois, qui préfèrent majoritairement le doublage au sous-titrage. La chaîne publique, qui se plaint d’être constamment mise en question (une dernière fois en octobre dernier, avec un rapport à venir en 2005), peut difficilement jouer à l’élitiste comme Artv, et espérer dans le même temps élargir son public afin d’assurer sa survie.[153]

 

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L’Aviateur : sans âme

 

La critique a louangé de concert le dernier film de Martin Scorsese, L’Aviateur, portant sur Howard Hughes. Moi, je l’ai trouvé sans âme. J’ai préféré à ce film de 115 millions de dollars la modeste télésérie tournée vers 1980 et qui a lancé la carrière de Tommy Lee Jones.

 

Du doublage québécois, il n’y avait pas grand-chose à attendre. La voix prêtée à DiCaprio en est une de fausset et celle à Ian Holm, caricaturale. La voix prêtée à John C. Reilly est belle, mais cent fois entendue déjà, comme les autres, du reste, qu’on voudrait ne plus entendre, sauf celle d’Yves Jacques, qui se double lui-même avec panache.[154]

 

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Kayla : Le petit traîneau dans la prairie

 

Quatre jours avant le départ de la Yukon Quest, la course de chiens de traîneau la plus dure du monde, voici la version rose bonbon du rude univers des mushers (c'est ainsi qu'on appelle les conducteurs de traîneau). Garçonnet têtu, Sam entreprend d'apprivoiser un husky retourné à la vie sauvage. Il le baptise Kayla, du nom du chien de tête de son père, un aventurier disparu dans le Grand Nord. On aimerait retrouver l'univers de Jack London, mais le film de Nicholas Kendall ressemble plutôt à une version canadienne de La Petite Maison dans la prairie. Les dialogues sont mièvres et le doublage avec l'accent québécois n'arrange rien.[155]

 

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Perdus à Radio-Canada

 

Perdus, la version française de Lost, est assurément une série à voir. Dieu merci, la qualité du doublage en français est irréprochable.[156]

 

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Procès de Jeanne d'Arc (1962), de Robert Bresson

 

Bresson aimait les voix. On connaît sa méthode pour la postsynchronisation: faire redire à ses modèles leurs textes sans l'aide d'un écran. Ensuite, il replaçait ces voix orphelines sur l'image. Où ces lambeaux de phrases tombaient immanquablement justes. Jeanne d'Arc entendait des voix. Bresson s'attachera à lui rendre une parole. Une voix contre d'autres voix, une voix simple contre des voix raisonnées, inquisitrices, des voix de savoir contre une voix de croyance, une parole contre une autre. Mais Jeanne a un avantage, son buste, ce ciment dressé: «La sainteté, disait Bernanos dans Journal d'un curé de campagne, est une aventure.» Filmant le petit soldat à frange exclusivement en plan d'ensemble, respectant la langue d'époque, Procès de Jeanne d'Arc diffuse un drôle de présent, et on peut voir la pucelle d'Orléans comme s'il s'agissait d'une fille des années 1960, regardée avec «l'espoir de rendre actuelle la merveilleuse jeune fille de 19 ans».[157]

 

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Robin Williams ou Benoît Brière ?

 

En prévision de la sortie du film Les Robots, VF de Robots, des critiques de cinéma francophones ont pris la peine de préciser que Robin Williams, Halle Berry, Ewan McGregor, Mel Brooks, Greg Kinnear avaient prêté leur voix aux personnages de dessin animé du film, et de commenter aussi les performances de certains, tout en sachant pertinemment que leurs lecteurs iraient en majorité voir la VF et ainsi entendre Benoît Brière, Anne Dorval, Éveline Gélinas, Alain Zouvi, Antoine Durand, pour n’en nommer que quelques-uns.

 

Pour le spectateur francophone ordinaire, il importe peu de savoir que Robin Williams «vole le show», en revanche, compte tenu de son intérêt pour la VF, il veut en connaître davantage sur la performance de Benoît Brière, son alter ego. Les acteurs-doubleurs québécois sont peut-être moins célèbres que les stars hollywoodiennes, mais, en l’occurrence, ce sont les voix des premiers qui sont entendues, pas les autres. (Et, je le rappelle, il s’agit de dessins animés, par d’acteurs en chair et en os.)

 

Ce n’est pas une première. Par le passé, nombre de critiques francophones se sont fait un point d’honneur d’indiquer que Tom Hulce avait doublé tel personnage de dessin animé, Ellen DeGeneres tel autre, Mel Gibson, James Earl Jones et Michael J. Fox tels autres. Je peux comprendre qu’on le fasse pour le bénéfice des Néerlandais, vu qu’ils voient des films sous-titrés, mais pour la majorité des spectateurs francophones, c’est superflu.

 

Cette pratique, en apparence anodine, ne peut qu’encourager les spectateurs francophones à aller voir la VO anglaise. Belle façon de protéger notre langue.

 

Il est pour le moins regrettable que des critiques voient exclusivement les VO anglaises alors qu’ils bossent pour des lecteurs, qui, eux, voient majoritairement les VF. Ne cherchez pas de midi à quatorze heures les raisons pour lesquelles ils se prononcent rarement sur la qualité d’un doublage. N’ont-ils pourtant pas le devoir de faire le «tour complet» d’un film, et aussi de faire se développer chez leurs lecteurs un sens critique relativement à cette composante du cinéma incontournable au Québec?

 

Accessoirement, cela aurait des effets positifs sur l’industrie québécoise du doublage, qui, aujourd’hui, voyant qu’on ne lui prête guère attention, fait trop souvent son travail comme elle l’entend et à la va comme je te pousse.[158]

 

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Not available in French

 

Il a fallu qu'un simple amateur de films sur DVD le souligne pour qu'on finisse par en parler dans les journaux. Dans un volumineux document envoyé au gouvernement de Jean Charest, Steve Gagné, de Québec, déplore que les DVD de films américains ne respectent pas les dispositions de la loi 101. Et le portrait n'est pas plus rose en ce qui concerne les séries américaines.

 

Pourquoi n'en a-t-on pas parlé dans les médias avant cette semaine? Parce que la majorité des journalistes préfèrent voir les œuvres américaines en version originale anglaise, et qu'ils ne remarquent tout simplement pas que des DVD sur le marché n'offrent pas les versions doublées en français, pourtant existantes. C'est aussi bête que ça.

 

Le constat est pourtant inquiétant, notamment en ce qui concerne les coffrets DVD de séries américaines. Comment se fait-il que des séries comme 24, The West Wing, Law & Order, Ally McBeal, Monk et E.R. ne soient pas offertes en français au Québec, alors qu'elles ont été doublées et qu'elles sont vendues en français sur le territoire européen? Le marché du DVD profite d'une faille dans la réglementation québécoise en n'offrant pas les versions doublées, et en n'insérant parfois que les sous-titres français.

 

Manœuvre encore plus sournoise: lorsque la version doublée est incluse, il faut souvent renverser la pochette d'emballage du DVD pour avoir le titre et les détails en français! Qui prendra le temps de faire ça? Peu à peu, les consommateurs sont encouragés à acheter les versions anglaises. S'ils ne formulent aucune plainte et renversent docilement les jaquettes, les distributeurs ne verront plus l'utilité d'ajouter les versions doublées et se contenteront des sous-titres français, voire de la version originale seulement. Parce que le marché québécois est bien petit et que les choix des distributeurs de DVD sont avant tout motivés par des intérêts corporatifs.

 

Un droit

 

La question n'est pas d'aimer ou de ne pas aimer le doublage et les voix françaises qu'on accole aux vedettes américaines; la question est d'offrir aux consommateurs québécois les versions auxquelles ils ont droit, quand elles existent. Le public d'ici regarde majoritairement les séries américaines doublées en français depuis que la télévision existe, et ça ne changera pas. Il suffit de regarder les cotes d'écoute microscopiques des chaînes américaines chez le public francophone pour s'en rendre compte.

 

Les distributeurs de DVD ne sont pas tous aussi peu sensibles à la réalité québécoise, si minime soit-elle à côté du géant américain. Plus civilisée, HBO rend disponible plusieurs de ses séries autant en anglais qu'en français et qu'en espagnol, qu'il s'agisse de Six Feet Under ou de The Sopranos. Des séries d'autres studios comme Malcolm in the Middle, NYPD Blue, Dead Zone, Buffy the Vampire Slayer, Angel et Family Guy sont aussi disponibles en français chez nous. Dans le cas de Sex and the City, étrangement, seule la troisième saison est offerte en français.

 

Au Québec, Fox Incendo distribue les coffrets DVD de 24 uniquement en anglais et en espagnol, alors que les consommateurs européens ont droit à la version française. À moins de payer le gros prix et de posséder un lecteur DVD compatible avec le système européen, les Québécois qui ne regardent pas Fox doivent donc attendre la diffusion à Télé-Québec. En français, on entreprendra la troisième saison de 24 heures chrono cet automne, alors que la quatrième s'achève aux États-Unis.

 

Jean Vézina, directeur des ventes télévision chez Fox Incendo, parle d'un manque de communication entre les divisions de Fox de Toronto et de Paris pour faire coïncider la sortie des versions française et anglaise en Amérique du Nord et en Europe. «Je ne vous dis pas que ça n'existera pas. Il y aura sûrement une réimpression et ce serait très facile d'inclure la version parisienne. J'ai bon espoir.»

 

Il avoue néanmoins préférer que la version française n'apparaisse pas sur les tablettes avant la diffusion en primeur sur une chaîne québécoise. «Nous n'avons jamais envie de cannibaliser le marché, et ça a probablement été pris en considération dans la décision de ne pas inclure la version française.»

 

Coûts supplémentaires

 

D'autres distributeurs ont d'ailleurs déjà pris les devants. La division DVD chez Alliance Atlantis réédite certaines séries en incluant le doublage français une fois qu'elles ont été diffusées sur une chaîne québécoise. C'est le cas de CSI, devenue Les Experts à Séries+, et dont les deux premières saisons ont été relancées au Québec avec une version française. «C'est certain que les fans qui l'ont achetée en anglais ne la rachèteront pas parce qu'on ajoute le français», reconnaît Carole Labrie, directrice-chef de la vidéo de location chez Alliance.

 

Un tel effort entraîne évidemment des coûts. Étonnamment, les distributeurs de DVD doivent souvent procéder à un remontage de certains épisodes, les versions anglaise et française n'ayant pas toujours la même durée, explique Carole Labrie. «Comme c'est la même image sur deux pistes sonores, il faut parfois retravailler le son. Ça peut coûter entre 6000 $ et 10 000 $ pour doubler à nouveau six minutes. Comptez en plus l'emballage bilingue obligatoire, ça revient cher pour ressortir un produit.»

 

Ironiquement, lorsque nous avons tenté de rejoindre le responsable de la distribution DVD au bureau de Warner Home Video, il était ‘not available right now’, en anglais seulement, comme on pouvait l'entendre sur sa boîte vocale à Montréal...

 

Seule une réglementation systématique obligerait les distributeurs à faire entrer au Québec des DVD en version française. Considérant que ce marché est en pleine expansion et que les VHS disparaîtront d'ici quelques années, le gouvernement devrait sérieusement se pencher sur la question.

 

La prochaine fois que vous achèterez un coffret DVD au magasin, prenez la peine de vérifier s'il contient une version doublée en français, même si vous préférez la version originale. Vous y penserez peut-être deux fois avant de remettre 60 $ à une compagnie qui ignore complètement le marché francophone.[159]

 

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Un oubli: le piètre doublage des Quatre Garçons dans le vent

 

Il ne manquait qu'une chose à la bonne critique d’André Lavoie sur le film dans lequel s’amusent les Beatles, Quatre Garçons dans le vent, présenté à Télé-Québec récemment, et c'est la mention de la piètre qualité du doublage québécois. À un film aussi original, scénarisé par «un type de Liverpool capable de mettre dans les quatre fameuses bouches des mots plausibles à saveur locale», on a accolé un doublage conformiste au possible, porté par un texte français banal et bancal, dit par des acteurs non inspirés ou non dirigés. Une misère, en somme.

 

Le principal fautif est bien entendu la maison de doublage responsable du four. Mais Télé-Québec est fautive aussi, elle qui a autorisé la diffusion du produit fini même s’il ne correspondait pas au standard de qualité requis.

 

Sans oublier d’autres fautifs indirects, à savoir les critiques francophones qui méprisent le doublage et qui ne jurent que par les versions originales. Car, comment développer chez les Québécois un sens critique relativement à cette composante du cinéma incontournable au Québec si ceux dont c’est le métier d’en parler n’en parlent pas? Si les critiques étaient aux abois et les spectateurs plus avertis, cela aurait à coup sûr des incidences sur l’industrie du doublage, qui, aujourd’hui, voyant qu’on ne lui prête guère attention, fait son travail comme elle l’entend et à la va comme je te pousse.

 

En France, un mauvais doublage n’est pas montré car il soulèverait un tollé. Alors qu’ici…[160]

 

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L'homme aux mille et une voix

 

On ne présente plus Roger Carel, le plus célèbre doubleur de France. Le serpent Kaa du Livre de la jungle, c'est lui. Astérix ou Kermit la grenouille, c'est encore lui. Le robot C3PO dans Star Wars, c'est toujours lui. En cinquante-cinq ans de carrière, le comédien a donné dans tous les registres: théâtre, cinéma, radio et télévision. À 77 ans, il garde bon pied, bon œil.

 

– Vous êtes le pape du doublage: les Walt Disney, le Muppet Show... Quelle a été votre première fois?

– C'était en 1953, je doublais Peter Lorre dans Ninotchka de Lubitsch, avec Greta Garbo. À l'époque, il y avait les spécialistes du doublage. Il m'a pourtant semblé que cette technique faisait partie du métier de comédien. Complémentaire sur le plan lucratif, l'exercice demande de s'oublier complètement pour se glisser dans ce que l'autre fait. J'écoute bien la façon dont parle l'acteur, je rentre dans ses marques et imite ce qui est fait.

 

– Combien de voix avez-vous faites?

– Pour le cinéma, la radio ou la télévision, je ne compte plus! D'autant qu'il y a les doublages, mais aussi les voix de création, pour les personnages animés. Comme Astérix, ou la série des Kangoo. Je cherche la voix sur le graphisme. Astérix est un petit emmerdeur sympa, le Français moyen un peu pète-sec, qui n'a rien à voir avec, par exemple, Kermit la grenouille.

 

– Et C3PO de la Guerre des étoiles?

– La Fox m'avait demandé en mai 1977 de doubler Antony Daniels, qui prête sa voix à C3PO dans la version originale. C'était intéressant de faire un droïde avec des sentiments humains. J'ai participé aux six épisodes, et le succès ne s'est jamais démenti.

 

– On vous invite même aux conventions Star Wars, à la rencontre des fans de la saga!

– Le mois dernier au Grand Rex, nous avons eu plus de 8 000 spectateurs en trois jours. Des fans, jeunes et quinquagénaires, pour qui j'ai signé pendant des heures une photo sur laquelle je suis à côté de C3PO. On m'a demandé de faire une intervention. Sur des scènes de Star Wars, je me suis amusé à donner différentes voix aux personnages qu'ils connaissent. C'était très amusant. J'ai aussi montré la technique du doublage.[161]

 

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PK3 : Pinocchio 3000 : Beau, bon, pas cher

 

La bande-annonce québécoise de PK3 : Pinocchio 3000 annonce fièrement les voix des doubleurs, que ce soit Raymond Bouchard, Gilles Pelletier ou Mario Jean. Une stratégie commerciale utilisée aux États-Unis depuis Aladdin (avec Robin Williams), qui fait également ses preuves au Québec depuis Garfield (Patrick Huard).

 

Le distributeur Christal Films s'est chargé de trouver les doubleurs. «Le public québécois aime se voir et s'entendre, explique Daniel Robichaud. La langue, c'est le reflet de nous-mêmes.» Voilà pourquoi les spectateurs pourront entendre «c'est cool au boutte», plutôt qu'un argot franchouillard.

 

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la difficulté des acteurs québécois a été de doubler le film avec leur accent de tous les jours. «C'était LA difficulté, affirme Raymond Bouchard. Habituellement, quand on passe la porte du studio de doublage, on se met à parler dans un français international. Sébastien Dhavernas (qui a adapté le scénario pour le Québec) me disait tu parles trop bien, alourdis tes ‘a’

 

Le jeune François-Nicolas Dolan (Pinocchio) a également dû s'adapter. Le jeune de 11 ans a déjà beaucoup d'expérience dans le monde du doublage. Il a prêté sa voix au célèbre poisson Nemo, au personnage de Peter dans Finding Nerverland et à celui de Max dans The Adventures of Sharkboy and Lavagirl in 3-D. Quant à Dominic et Martin du duo du même nom, ils ont inversé leurs rôles naturels, bien qu'ils interprètent deux acolytes inséparables (Taxi et Rodo). Dominic prête sa voix au plus grand des deux et Martin au petit. Mario Jean confie entretenir des ressemblances avec son personnage de pingouin, l'homme de service de Gepetto. Il est rond, angoissé, maladroit et nerveux. L'humoriste a dû apprivoiser l'art du doublage. «Au début, je ne me sentais pas à ma place en tant qu'humoriste. Je me disais Christian Bégin a-t-il raison? (NDLR: Bégin a dénoncé l'embauche d'humoristes pour des rôles d'acteurs.) Mais Sébastien Dhavernas est un maître d'œuvre et m'a beaucoup aidé.» Gilles Pelletier (L'HéritageJésus de Montréal), alias Gepetto, dit également «avoir appris sur le tas». Il n'avait doublé que ses propres films. «La différence: il faut parler selon un rythme préétabli.» Le comédien s'est remémoré ce qu'Alfred Hitchcock lui avait dit sur le plateau de I Confess. «C'est seulement en écoutant les acteurs que je sens si c'est vrai.»[162]

 

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Ses producteurs voulaient donner à Pinocchio 3000 une couleur locale

 

Montréal – Même si les producteurs ont dû se résoudre à créer Pinocchio 3000 en anglais pour des raisons économiques, ils ont tenu à lui donner une couleur locale pour la version que les cinéphiles verront au Québec. «On voulait utiliser les comédiens québécois parce que Pinocchio 3000 est d'abord et avant tout un film québécois.» Voilà ce qu'annonce avec fierté le producteur exécutif, Jacques Pettigrew, en précisant toutefois que son film ne verse pas dans les extrêmes. «On a québécisé le film sans tomber dans le joual.»

 

Étrangement, cet exercice de rendre les personnages plus québécois (dans le langage) n'a pas facilité la tâche aux comédiens qui ont eu à donner vie aux différents personnages du célèbre conte italien. Cela fut particulièrement astreignant pour les habitués de la postsynchronisation [sic] que sont Bianca Gervais, François-Nicolas Dolan et Raymond Bouchard. Ce dernier, dont on a d'ailleurs pu entendre la voix dans Toy Story 2, avoue qu'il a trouvé difficile de donner une intonation québécoise à Combinard, son personnage. «Ça a été la grande difficulté pour nous qui sommes habitués à faire du doublage au Québec, a indiqué Raymond Bouchard. Quand on passe la porte de la salle d'enregistrement, on se met à parler pointu. On prend des années à parler comme ça, alors automatiquement on parlait trop bien.»

 

Il a fallu la direction artistique soutenue de Sébastien Davhernas pour que les comédiens trouvent la bonne voix. «Ça a été un assez gros travail et on a repris plusieurs fois à cause de ça. Mais je pense qu'on s'en est bien sorti», a ajouté le comédien. Il avoue tout de même que la synchronisation de dessins animés est moins exigeante que le doublage de véritables comédiens. «C'est toujours le fun de faire ça. C'est moins stressant que de faire du doublage de films ou de séries. Même s'il faut faire attention au labial, on peut se permettre de s'amuser pas mal parce que ce sont souvent des personnages too much. Il m'est d'ailleurs arrivé de me faire rire moi-même quand je faisais le rire du méchant.»

 

Pour Dominic et Martin, Mario Jean et Gilles Pelletier, Pinocchio 3000 fut l'occasion de flirter une toute première fois avec la postsynchronisation [sic]. Lorsqu'on voit les personnages de Pinocchio 3000 à l'écran, il n'est pas difficile de comprendre les créateurs du film d'avoir fait appel à certains membres de la communauté artistique québécoise, qui n'avaient pourtant encore jamais prêté leurs voix à des personnages comme ceux qu'ils ont défendus dans ce long métrage d'animation en 3D. C'est entre autres le cas pour le duo d'humoristes Dominic et Martin. «Ils trouvaient que la dynamique entre les personnages de Taxi et Rodo ressemblaient à ce qu'on fait et ce qu'on est sur scène.» Ils n'ont pas hésité à accepter ce défi inattendu. «Étant donné qu'on n'avait jamais fait ça, on s'est dit que c'était une belle occasion d'aller chercher une autre expérience dans un autre domaine.»

 

Mario Jean a dû pour sa part faire ses enregistrements en solitaire. «J'ai pu me servir de la bande originale anglaise, qui peut servir d'outil. Sans me baser sur la voix qu'Howie Mandell a faite pour le pingouin, je pouvais m'y référer pour certaines intonations.» Quant au fait qu'on l'ait choisi pour le rôle, il n'est pas surpris, étant donné que le personnage lui ressemblait autant psychologiquement que physiquement. «Il a fallu que je fasse un petit travail d'acceptation sur moi-même parce que je me suis vite rendu compte que le personnage était pas mal proche de moi. Il est rond, un peu nerveux, un peu angoissé et un peu maladroit. Ça marchait avec ce que je suis.»[163]

 

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Sinbad, la légende des sept mers : J'entends double !

 

«Comment devient-on doubleur?», se demande un gamin qui rêve de faire parler des personnages de dessins animés. Dans sa tête de p'tit garçon, il se dit que c'est le plus beau des métiers. Qu'il sache qu'il n'est nullement besoin d'un diplôme. Celui de comédien patenté suffit amplement. «On ne devient pas doubleur. On est comédien et on fait du doublage», explique la comédienne Céline Montsarrat, la voix française de Julia Roberts. Elle a aussi prêté sa voix à Dory, le poisson femelle amnésique du Monde de Nemo, ainsi qu'à de nombreux autres personnages, tant de fiction que de dessins animés, pour la télévision et le cinéma. La comédienne connaît ce monde où l'on joue la magie en opérant une substitution de la voix et de la langue du comédien qui, le premier, a tourné le film. Dans sa langue originale, les aventures de Harry Potter n'auraient pas rassemblé autant de fans de par le monde. Remplacé par la voix de Kelyan Blanc, jeune garçon habitant la Seine-Saint-Denis, le doublage transforme le jeune acteur britannique Daniel Radcliffe en un bon petit Français maîtrisant bien la langue de Molière.

 

Céline Montsarrat connaît bien ce procédé rythmique par lequel les comédiens doubleurs disent leur texte. Très souvent, sans même avoir vu le film sur lequel ils travaillent. Jean-Pierre Michaël, qui a doublé Keanu Reeves dans la trilogie Matrix, a apporté la voix française à Néo en évoluant devant un écran noir, avec un volet qui s'ouvrait et se refermait quand parlait son personnage. Ce qui, dit-il, «l'obligeait à imaginer l'identité de la personne en face». Ajouter à cela des «scènes sans les effets spéciaux». Pour le comédien, c'était un travail sur «une histoire bizarre que personne ne comprenait».

 

Céline Montsarrat insiste: «On fait du doublage comme on fait du théâtre, de la pub ou de la radio. Mais doubler n'est pas un métier.» Pour la comédienne, «on ne recrute pas exclusivement les comédiens faisant principalement du doublage. Les responsables font faire des castings avec un maximum de comédiens. Et si un producteur ou un directeur de plateau décide que vous n'êtes pas le personnage qu'il veut, il fera d'autres essais et prendra quelqu'un d'autre». Et si «on fait appel à des stars, surtout pour ce qui concerne les dessins animés», c'est pour la comédienne «parce que les majors comme Warner, Colombia, Dreamworks sont persuadées qu'en mettant à l'affiche Depardieu ou Muriel Robin, elles vont faire plus d'entrées».

 

Céline Montsarrat défend la profession de comédien en défendant le doublage de voix. En France, dit-elle, «quand on est un professionnel de cette activité, qu'on met beaucoup de soi à tous les niveaux du travail, le résultat n'est pas si mal». Elle pense que, sans le travail exécuté par cette famille de comédiens, il y a des gens qui n'auraient jamais vu certains films. «Il y a donc des choses formidables», dit-elle. Et comme partout ailleurs, «quand il n'y a pas de conscience professionnelle, ça donne des choses moins bien». De plus en plus, les comédiens qui doublent les voix ont leur nom au générique. Ce n'est pourtant pas assez, estime Céline Montsarrat. «Lorsque le travail est bien fait, il est normal de donner les noms de ceux qui ont fait le doublage», dit-elle. «C'est une discipline qui n'est pas assez considérée dans ce métier», constate la comédienne.

 

On connaît Roger Carrel, «capable de prendre vingt-cinq accents et de changer quinze fois de voix», dit la jeune femme, en ajoutant qu'à une certaine époque des gens comme Francis Lax ont fait merveille. «J'ai tourné avec Franck Dubosc dans le Monde de Nemo, c'était très bien. Mais engager quelqu'un qui n'est pas du métier, je trouve cela nul.»[164]

 

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5 questions à... Bahia Kennedy, adaptatrice

 

Si vous avez droit à de bonnes versions francophones au cinéma, c'est grâce au travail de gens comme Bahia Kennedy. Cette dernière offre depuis quelques années ses services d'adaptatrice à diverses entreprises, notamment Technicolor, Cité Lab, Mega-Fun et SPR. En résumé, elle traduit et adapte les films en langue étrangère et son scénario sert aux comédiens qui feront le doublage. Mais, comme elle nous l'explique, son métier, c'est beaucoup plus que de la traduction....

 

En quoi consiste exactement votre travail?

Je dois traduire les scénarios de films ou de séries télé tout en respectant la synchronisation. Mon adaptation est écrite sur une bande mère, sur laquelle se font la détection et l'adaptation, puis la calligraphe la retranscrit sur une bande transparente (qu'on appelle la bande rythmo) qui servira aux comédiens qui travaillent au doublage.

 

Vous devez non seulement respecter l'esprit du texte, mais aussi le mouvement des lèvres des acteurs à l'écran?

Exactement. Ce n'est pas un travail de traduction classique, comme celle d'un manuel d'instruction! Il faut surtout recréer l'ambiance. Cela doit sonner comme des dialogues. Et il faut respecter le jeu des acteurs à l'écran, en suivant le mouvement des lèvres. On s'oriente avec les labiales, les consonnes comme B, M ou P, c'est-à-dire les moments où la bouche s'ouvre et se ferme.

 

Faut-il avoir suivi une formation en traduction pour faire ce métier?

Non. Au contraire, le milieu n'aime pas beaucoup les traducteurs, car ils ont tendance à traduire le scénario, le réécrire, alors qu'il faut l'adapter. Par exemple, une expression comme «Are you kidding?» en anglais, ne devient pas intégralement: «Est-ce que tu rigoles?» Il faut avoir une sensibilité au dialogue et beaucoup de comédiens ou de gens de l'audiovisuel font ce métier.

 

Adaptez-vous des films à partir de différentes langues?

Non, seulement de l'anglais. Car toutes les versions destinées au marché international sont en anglais. Même au Québec ou en France.[165]

 

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Procédé de colonisé

 

En attendant de voir Orgueil et préjugés au cinéma Quartier Latin, j’ai subi la bande-annonce d’un film d’animation états-unien (je n’ai pas fait attention au titre mais l’un des personnages principaux est un singe). Bien qu’on nous invite à voir la version doublée au Québec, on prend le temps de détailler les noms de stars états-uniennes ayant prêté leur voix aux personnages, de manière, je présume, à donner l’illusion aux francophones de voir un film porté par celles-ci, alors qu’il le sera dans les faits par de petites vedettes locales, si petites en comparaison qu’il vaut mieux en taire les noms et petits noms. Comme procédé de colonisé, on a déjà vu pire. Les bonimenteurs responsables devraient faire un examen de conscience, s’ils en sont seulement capables.[166]

 

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« À propos du retard des Français dans les langues étrangères »

 

Dans une communication de l'inspection de l'Éducation nationale du début de l'automne, relayée par de nombreux articles dans la presse, le niveau de formation en langue en France, et en particulier en langue anglaise, a été pointé du doigt. Nous serions les derniers de la classe européenne. Ça fait moins mal à l'épaule d'enfoncer les portes ouvertes que fermées. Chacun le constate en effet et trouve un coupable présumé. L'Éducation nationale remporte la palme d'or: elle est la plus citée des coupables présumés. Ses responsables font leur «mea culpa» avec empressement. Viennent ensuite les têtes blondes décidément rétives, puis les parents décidément franchouillards...

 

À regarder le panorama européen et international, à observer ceux qui sont plutôt performants et ceux qui le sont moins, on peut cependant avancer des pistes. Il n'y a qu'à tourner le bouton de la télévision, balayer du regard les gondoles du relais Presse de la gare, jeter un œil sur l'affiche culturelle, cinéma, théâtre, écouter dans la rue.

 

Dans ces pays-là, on n'a pas le choix: les copains du village d'à côté parlent autrement. Et les dessins animés, on les regarde depuis tout petit dans la langue de fabrication. C'est moins cher, de toute façon. Là, on cite des livres dont la traduction est introuvable. Ou bien des écoles de pensée ou de croyance dont les discours se font dans d'autres langues.

 

Là, c'est très mal, on télécharge tout ce qui passe. Là on n'a ni l'impression ni la volonté d'être dans un des pays les plus forts du monde. On a surtout la volonté de faire son trou à soi. Éventuellement un gros trou, en forme de gros investissements sur toute la planète. Le plus souvent, un petit trou, tout petit trou, pour protéger les siens. Pour cela, on regarde les autres, et on les écoute par tous les canaux, pour prendre ce qu'il y a à prendre et à apprendre. Là, il y a une convergence sur le plan des langues – sera-t-elle durable? – entre les intérêts du savoir et ceux du pouvoir.

 

Ici, on sait qu'à l'école de toute façon... On enverra le petit en stage à l'étranger. Tarif de base: un mois de Smic la semaine et amusements garantis. Ici, la télévision, pourtant très gourmande de productions anglophones, certes de qualité contrastée, ne propose que du doublage aux heures d'écoute. Doublage des dessins animés, des fictions, des documentaires, des débats. Ici, la radio ne laisse pas parler un anglophone, ou bien elle hache son discours par des traductions hâtives. Ici, la scène en langue étrangère est réservée à des artistes dont les propos ne méritent en effet pas souvent d'être compris. Du moment que le rythme et les sons y sont! Ici l'apprentissage des langues est dispensé en majorité par des formateurs dont ce n'est la langue ni naturelle, ni maternelle. Ici, on ne perçoit pas bien l'Europe. Ici, il y a le dogme: apprenez, petits ignorants. Et la dure réalité quotidienne: après l'école, après le travail, brûlons vite nos cahiers. Puisque nous sommes ici, ne peut-on faire changer un peu la donne?[167]

 

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Geishas chinoises

 

Avec Mémoires d’une geisha (Memoirs of a Geisha), Hollywood montre encore une fois son peu de considération pour les autres cultures. Quelle idée de confier les principaux rôles féminins à des actrices de nationalité ou d’origine chinoise alors que l’action se situe au Japon. C’est dire que pour Hollywood tous les Asiatiques se ressemblent, ce qui est une aberration. Un peu comme quand il faisait jouer dans ses westerns des Indiens par des Blancs. Mais on sait les motivations premières des Steven Spielberg et Cie: les actrices chinoises sont reconnues internationalement, alors que les actrices japonaises... Et comme, parie-t-on, les Occidentaux n’y verront que du feu… Le film a été accueilli froidement au Japon. Rien de plus compréhensible. Ceux qui veulent malgré tout se farcir ce plat Cendrillon «holliental» doivent cependant éviter la version originale, où on voit jouer en anglais des rôles de Japonais par des acteurs dont la langue maternelle n’est pas souvent l’anglais. Incongruité langagière que gomme heureusement le doublage en français.[168]

 

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Semaine du son au CNR : Qu'est-ce que la perception sonore ?

 

L'homme est ainsi fait, son cerveau analyse difficilement deux informations à la fois. Placé devant deux sollicitations, deux actions l'une sonore, l'autre visuelle, si image et son sont en convergence, il traite en premier lieu le son. Mais en cas de divergence entre les deux, il opère un choix et «jette le reste». Soit il choisit la première information qui lui parvient ou celle qui lui semble la plus importante et la traite en priorité. Résultat le spectateur se fatigue plus vite à suivre et décroche souvent du film ou du spectacle. Ces principes longuement édictés par Jacques Jouhanneau lors de sa conférence lecture mercredi soir au CNR pour ce qu'ils avaient d'abstraits ont connu rapidement une illustration. Quelle illustration, puisqu'il utilisa le principe du doublage au cinéma pour illustrer ce principe de la perception sonore. Reconnaître la voix d'un acteur connu est toujours plus facile sans image. L'image crée une perturbation, de la même façon que la mauvaise synchronisation entre son et mouvement des lèvres peuvent rapidement vous rendre inintelligibles les dialogues d'un film doublé. Certains cinéastes en jouent, Resnais dans On connaît la chanson s'est plu à faire mimer à ses acteurs des chansons très connues, voit-on l'acteur mimer ou entend-on la chanson en premier lieu? et quand il s'agit d'un acteur masculin à qui l'on donne une voix féminine? Le cerveau fait son choix, le spectateur s'amuse ou se lasse.

 

Jacques Jouhanneau a su donner de la clarté à un principe de neurophysiologie et non de psychologie et redonner quelques lettres de noblesse au doublage souvent si décrié. Un nouvel éclairage d'une semaine du son qui décidément est particulièrement diverse et inspirée.[169]

 

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Le dernier mauvais coup de Télé-Québec

 

Le 19 janvier, TQ a présenté Le Dernier Coup de Monsieur Bob (The Good Thief), de Neil Jordan, une sorte de remake britannique du film français Bob le flambeur, de Jean-Pierre Melville. Un film tourné en anglais, bien entendu, mais comme l’action se déroule en France et que les personnages sont essentiellement français, nombre d’acteurs français y jouent (pour faire plus authentique, je présume).

 

Je m’apprêtais à passer un bon moment lorsque j’ai constaté que le film avait été doublé au Québec. Quelle amère déception d’entendre Tchéky Karyo doublé par Alain Zouvi (un excellent doubleur, du reste), Gérard Darmon par Jean-Marie Moncelet, Marc Lavoine par Gilbert Lachance, Ouassini Embarek par Hugolin Chevrette et Saïd Taghmaoui par Patrice Dubois. Rapidement, j’ai laissé tomber, dégoûté (entendre aussi Nick Nolte doublé par Hubert Gagnon – dont la voix reconnaissable entre mille est surexploitée, comme trop souvent c’est le cas ici, vu que notre bassin d’acteurs-doubleurs professionnels est très limité – n’a rien arrangé).

 

Juliette Binoche, Gérard Depardieu, Vincent Perez et Michel Piccoli ont aussi été doublés par des Québécois, ce qui est dur à avaler, car ces voix nous sont familières depuis longtemps. Mais il est pire encore de doubler ici des films dont l’action se situe en France et dont les personnages sont essentiellement Français (comme le film ici et Chocolat).

 

J’invite les chaînes télé à ne plus faire de compromis à l’avenir. Lorsqu’un film met en scène des acteurs étrangers dont les voix françaises nous sont familières, soit on nous présente la version dans laquelle ces acteurs se sont doublés eux-mêmes, soit on nous présente la version sous-titrée. Si aucune des deux n'est disponible, on fait une croix sur le film, point à la ligne.

 

Le 19 janvier, TQ aurait dû nous présenter L’Homme de la Riviera, qui est la version du film de Jordan doublée en France. Mais la chaîne publique peut se racheter, car elle présente à nouveau le film le 23 janvier.[170]

 

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Ils prêtent leurs voix à Nip/Tuck

 

Pénétrer dans l'univers du doublage, c'est d'abord entrer à pas feutrés dans un studio tapissé de rouge et plonger dans le noir. Ensuite, s'asseoir en silence et écouter ceux qui restent debout devant un micro, les yeux rivés sur un écran où le texte marqué de ponctuations (la bande rythmo) défile sous les images. Ce matin-là, trois comédiens se repassent une scène en anglais de la saison 3 de Nip/Tuck, guidés par leur directrice de plateau. Pas de temps à perdre en répétitions. La version française de cette fournée d'inédits est enregistrée avec quelques semaines d'avance seulement sur la diffusion prévue par Paris Première (le mercredi à 22 h 40).

 

«On peut dire des gros mots comme dans l'original»

 

«Nous n'avons pas les épisodes à l'avance. Nous les découvrons en studio et il faut tout faire en même temps: déchiffrer le texte français, regarder l'image et coller au jeu, au labial du comédien américain. C'est un challenge», remarque Laurence Dourlens qui prête son timbre à Julia, principal personnage féminin. Une douzaine d'années déjà que cette comédienne de 39 ans, blonde comme son héroïne, s'est spécialisée dans le doublage. Si elle oscille entre plusieurs productions, de Sydney Fox aux Experts Las Vegas, elle avoue un faible pour les chirurgiens esthétiques de Nip/Tuck. «Cette série sort des convenances, rien n'est édulcoré et c'est l'une des rares où l'on peut dire des gros mots comme dans l'original. Souvent, les chaînes nous briment dans la version française. Ici, on a plus de liberté. Et puis, je m'amuse avec Julia: j'aime sa maturité, son naturel. Comme nous, elle n'est pas lisse.» Voix du Dr Sean Mc Namara, William Coryn (48 ans) partage avec lui le même air posé du type réfléchi et sympa. «Lors des castings, on recherche souvent quelqu'un qui se rapproche vocalement voire physiquement de l'original», confie ce connaisseur qui a joué dans une quarantaine de films ou téléfilms et assuré les doublages de Kung-fuUrgences (Dr Green), Stargate (Dr Jackson) ou Southpark dont il signe l'adaptation française. «Je connais bien le jeu de Dylan Walsh (le Dr Mc Namara) car je l'ai doublé sur d'autres séries. C'est plus facile car il faut se mettre au service de celui qu'on double, respecter son travail et le restituer.» Mais s'il y a un visage qu'on est curieux de découvrir, c'est bien celui de la voix du sulfureux Christian Troy, moitié carnassière et sexy du fameux duo médical de Miami. On tombe sur un grand brun de 41 ans, Arnaud Arbessier. C'est lui qui doublait déjà l'acteur Julian Mc Mahon, interprète du Dr Troy, dans Profiler. Et c'est lui aussi qui prête sa voix française à Sawyer dans Lost ou à Mike dans Desperate Housewives... Comme ses comparses, il n'hésite pas à mêler la gestuelle à la diction, voire à modifier le texte français. «Les délais sont si courts qu'il nous faut revisiter l'adaptation car il y a parfois des contresens, des tunnels imprononçables, explique-t-il. On est alors dans l'improvisation. Mais, avec Nip/Tuck, on a une série de grande qualité.» Voilà qui fait l'unanimité. Quant à connaître l'issue de cette troisième saison, le mystère est bien entretenu. «On s'est demandé ce que les scénaristes allaient encore inventer. Ils sont allés très loin!»[171]

 

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Voix doubles

 

À la tête d'une société de doublage, Hervé Icovic considère son métier comme l'un des beaux-arts. Certains films l'ont particulièrement marqué.

 

Doubler ou ne pas doubler? Telle est la question qui se pose pour les quelque 300 films étrangers qui sortent en France, chaque année. Pour Hervé Icovic, directeur d'Alter Ego, société de doublage qu'il a fondée en 1991, la version française reste toujours «le meilleur moyen de toucher le plus vaste public». Passionné par son métier, ce comédien, metteur en scène de théâtre à ses heures, s'enorgueillit d'avoir synchronisé cinq palmes d'or, de L'Éternité et un jour, de Theo Angelopoulos, en 1998, à Elephant, de Gus Van Sant, en 2003. Il vient de réaliser les doublages du Secret de Brokeback Mountain, d'Ang Lee, de Mémoires d'une geisha, de Rob Marshall (sortie le 1er mars), et prépare celui de The Science of Sleep, de Michel Gondry. En quatre épisodes, il raconte sa passion. Où l'on voit que doubler n'est pas copier.

 

Funny Games, de Michael Haneke (1997)

 

Deux jeunes gens comme il faut s'introduisent dans une maison bourgeoise. Une heure et demie plus tard, toute la famille sera assassinée.

 

«Je dois à ce film, que je considère comme un chef-d'œuvre, ma plus grande souffrance de spectateur. J'ai même failli quitter la salle de projection. Aussi ai-je longuement hésité lorsqu'on m'a proposé de le doubler. Comment infliger une telle douleur à l'enfant qui doublera le personnage principal? Car il y a loin entre la perception d'un acteur jouant des scènes et celle du doubleur, confronté, non à la fabrication de l'image, mais à l'image elle-même. En découpant le film plan par plan, j'ai constaté que la violence restait hors champ. Pendant le doublage, dès que l'enfant n'avait plus rien à dire, je le faisais sortir de la salle, même pour un moment très court, afin qu'il ne voie pas la scène dans la continuité. Et tout s'est bien passé. Haneke est venu suivre les opérations. En tant qu'Autrichien, il préférait la version doublée, dans la mesure où il craignait que le rapprochement entre la langue allemande et le sadisme mis en scène ne fausse le propos du film.»

 

Slam, de Marc Levin (1998)

 

De jeunes Blacks incarcérés dans une prison américaine s'expriment à travers le slam, joutes oratoires et poétiques proches du rap.

 

«Personne ne croyait ce doublage possible, mais le pari m'amusait. Il fallait oser la transposition. Le truc fondamental, dans ce métier, c'est de ne pas doubler. Car doubler, c'est faire deux fois la même chose. Cela n'a aucun intérêt. Il faut, au contraire, chercher l'émotion originale pour s'approcher de la vérité de la scène, même au prix d'une trahison. Pour moi, le doublage, c'est d'abord de la direction d'acteur. Si on est juste dans le sentiment, la synchronisation se fait naturellement. Dans Slam, le plus difficile a été de créer une ambiance de prison américaine peuplée de rappeurs. Avec Frédérique Liebaut, qui a fait un remarquable travail de casting, nous avons écumé les maisons de jeunes de Seine-Saint-Denis. J'y ai trouvé l'énergie, l'agressivité, le vocabulaire que je cherchais. Une quinzaine de rappeurs ont été engagés, dont Marco Prince, qui est aussi comédien. Le résultat a été à la hauteur de nos espérances, mais je ne sais pas si on pourrait recommencer cela aujourd'hui. En cinq ans, les moyens financiers ont dramatiquement baissé.»

 

Joyeux Noël, de Christian Carion (2005)

 

En 1914, sur le front, Français, Allemands et Écossais fraternisent à l'occasion de Noël.

 

«À l'origine, je trouvais un peu absurde de doubler un film fondé sur les différences de langues. C'est d'ailleurs pour ce motif que Christian Carion, le réalisateur, a réservé la version française à la télévision et au DVD. La force de l'œuvre était telle, pourtant, que la synchronisation n'en a rien amoindri. Certes, l'aspect tour de Babel a disparu, mais l'émotion et la magie sont demeurées intactes, et ce d'autant que Daniel Brühl et Diane Kruger se sont doublés eux-mêmes. Je ne dis pas que la version française en général vaut mieux que la version originale, mais il se trouve qu'en France la grande majorité des spectateurs la préfère et je ne vois aucune raison de mépriser leur choix. Les gens ont le droit de voir l'œuvre dans les meilleures conditions pour eux. J'estime que l'on devrait cesser de dénigrer le doublage par rapport au sous-titrage, système lui aussi imparfait dans la mesure où il instaure une distance avec l'image et modifie la qualité du regard que l'on porte sur elle.»

 

Les Idiots, de Lars von Trier (1998)

 

Un groupe de jeunes s'amuse à simuler l'idiotie pour provoquer la société bourgeoise dans laquelle ils vivent.

 

«Pour réaliser la version française de ce film emblématique du Dogme, cette école esthétique qui refuse au réalisateur tout artifice, nous étions très embarrassés: trucage par excellence, le doublage fait inéluctablement éclater le Dogme. Nous n'avions donc d'autre choix que de tenter de recréer l'univers de Lars von Trier en inventant notre propre Dogme. L'expérience a été fascinante. Avec les comédiens, l'ingénieur du son et les techniciens, nous nous sommes enfermés pendant huit jours, sans trop nous préoccuper des techniques de l'enregistrement, mais en cherchant à retrouver l'énergie interne des Idiots et les procédés de montage de Lars von Trier, qui coupe soit l'image, soit le son, au milieu des scènes, voire au milieu des mots. Nous avons fait la même chose. Et joué les scènes dans leur totalité, deux ou trois fois. Ainsi, je cassais le rythme. C'était un travail de fous. Les comédiens jouaient presque toujours à huit ou dix autour de deux micros.

 

Quant aux personnages de trisomiques, ma démarche étant de préserver la vérité de l'œuvre, il était hors de question de les jouer. Les jeunes handicapés mentaux que nous avons engagés ont été d'une générosité extraordinaire, mais, quand je demandais à l'un d'eux de dire: Comment ça va?, il me répondait: Bien, et toi?. C'était un petit peu compliqué... et aussi plus long et plus cher, mais on a vécu ensemble des moments d'une émotion et d'une vérité rares. Il se trouve que j'ai eu le bonheur de doubler tous les films de Lars von Trier pour le cinéma, y compris Dogville. Mais, la version française de Manderlay ayant été réduite à la télévision et au DVD par les distributeurs français, je ne suis pas sûr qu'à l'avenir ceux-ci n'écarteront pas le doublage de ses films. C'est d'ailleurs une tendance que j'observe dans le cinéma d'auteur.»

 

Le doublage en trois chiffres

 

De 55 000 à 70 000: prix moyen d'un doublage de long-métrage. Sept jours: durée moyenne, mais il y a des exceptions. Oliver Twist, de Roman Polanski, et Jeanne d'Arc, de Luc Besson, par exemple, ont pris trois semaines chacun. Deux cent dix: nombre de films doublés en France en 2005.[172]

 

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VRAK.TV répond à l'UDA

 

VRAK.TV a réagi au prix Citron que l'Union des artistes (UDA) lui a décerné avant-hier, pour la diffusion de séries canadiennes doublées en Europe. Par voie de communiqué de presse, VRAK.TV cite en exemple huit séries canadiennes et doublées ici, qu'elle diffuse sur ses ondes. «À partir du moment où VRAK.TV est partenaire dans la structure financière de la production d'une série, le doublage est assuré en français, au Canada.»

 

L'UDA a montré du doigt des séries que VRAK a achetées à des distributeurs canadiens alors qu'elles étaient déjà doublées, fait valoir la chaîne. Les «redoubler» viendrait «réduire les budgets disponibles pour financer des émissions originales québécoises».[173]

 

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Camouflage

 

Me gagner à la cause du doublage, ce serait comme gagner Steven Harper à la cause de la souveraineté du Québec. Que le sympathique comédien Louis-Georges Girard soit presque parvenu à me faire craquer le béton mercredi soir à l'occasion du 5 à 7 consacré au doublage qu'il animait dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois n'est donc pas un mince exploit.

 

Qu'est-ce qu'un événement qui projette 90 % de films tournés en français a à voir avec le doublage? Je me suis, moi aussi, posé la question. Avant de me rappeler que l'événement, dirigé par Ségolène Roederer, est, en même temps qu'une vitrine pour les cinéphiles, une tribune professionnelle servant à mettre en valeur tous les volets de l'industrie cinématographique et télévisuelle locale. Les choses vues sous cet angle, on peut se demander si Girard et sa belle bande ne prêchaient pas pour des amis et des convertis.

 

Et pour moi. Force m'a cependant été d'admettre que voir le spectacle des artisans et des acteurs à l'œuvre en direct, devant micro, écran et bande passante, est captivant. Il l'est d'ailleurs bien davantage que celui qui consiste à regarder sur grand écran (ou même au petit) un film doublé. Car dans mon rêve d'un monde meilleur, tous les films tournés dans une langue autre que le français sont sous-titrés et personne ne s'en plaint. Dans mon monde éveillé, qui est aussi le vôtre, le doublage est un mal nécessaire défendu par une industrie, elle-même défendue politiquement par un syndicat – en l'occurrence l'Union des artistes, lancée cette semaine à l'assaut des médias, est-ce le fait d'un nouveau gouvernement à Ottawa? – qui érige ses intérêts économiques en vertus publiques. Ainsi, au nom d'un désir présumé (jamais confirmé) selon lequel les spectateurs d'ici veulent entendre des versions françaises réalisées chez nous, l'UDA plaide la cause de ses membres, artisans du doublage.

 

Or la démonstration offerte peinait à vendre cette saveur locale supposément prisée. En effet, le français normatif employé live sur des extraits de Curious George, The 40 Year Old Virgin et Pride and Prejudice était, à quelques intonations près, et nonobstant quelques mots, le même que celui qu'on entend dans les doublages français. Ce qui m'a amené à la conclusion suivante, troublante: nos doubleurs font du camouflage. On ne reconnaît pas, dans leurs versions, les particularités de notre parler québécois. Mais on n'y retrouve pas non plus les particularités du parler français. En vérité, c'est dans cette dernière observation que se cache la vraie justification de cette campagne de séduction.

 

En ai-je contre l'industrie du doublage? Pas vraiment. J'en ai plutôt contre la cause maquillée que celle-ci défend publiquement auprès de nos institutions, par la voix de l'UDA, afin notamment que la loi sur le cinéma soit modifiée pour inclure l'obligation, pour tout «produit» audiovisuel étranger, d'un doublage fait au Québec.

 

J'appuierais derechef l'exigence absolue d'une version française, doublée ou sous-titrée. Que celle-ci soit réalisée au Québec relève plutôt d'une mesure économique protectionniste doublée d'une mesure opportuniste visant essentiellement à taxer Hollywood pour les films que ses studios diffusent chez nous. Présentée sous cet angle, la cause est plus difficile à défendre, quand on sait que, chemin faisant, on aide Hollywood à mieux pénétrer notre marché...[174]

 

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Le temps des revendications

 

Un peu plus tôt cette semaine, l'Union des artistes décernait ses prix Orange et Citron dans la catégorie du doublage des longs métrages au Québec. L'unique critère de sélection pour l'attribution de ces agrumes repose sur le pourcentage des productions doublées chez nous figurant dans le catalogue d'un distributeur. Warner et Buena Vista (Disney), par exemple, sont ressortis grands gagnants du concours puisque tous les films issus de ces studios, destinés au marché québécois en 2005, ont été doublés ici.

 

N'affichant qu'un maigre 47 %, Fox, en revanche, a été recalé. Profitant de l'annonce de ces distinctions, le président de l'UDA, Pierre Curzi, a élevé sa revendication d'un cran en sommant le gouvernement de modifier sa Loi sur le cinéma afin que toutes les versions doublées en français prenant l'affiche sur nos écrans soient réalisées au Québec. La revendication, évidemment, est très légitime. D'autant plus que l'industrie du doublage fait vivre de nombreux artisans.

 

Permettez-moi quand même de ne pas m'exciter le poil des jambes. Avant d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais cependant préciser que je ne peux porter aucun jugement sur la qualité des doublages réalisés ici. On a beau parfois me dire que ce sont toujours les mêmes voix qu'on entend d'un film à l'autre; que la qualité du son ambiant est altérée; ou que le jeu du comédien qui prête sa voix n'est pas toujours en phase avec celui du comédien qui s'agite sur l'écran, je ne peux me prononcer. Parce que je ne vois jamais de films doublés. Jamais. Pas capable. Plutôt écouter Loft Story ou les reprises d'Entre chien et loup sur Prise 2.[175]

 

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Les inconvénients de la VO

 

Décidément, les films en version originale sont à la mode: beaucoup de salles (et pas uniquement des cinémas d'art et d'essai) les programment, les préférant aux versions doublées en français. Qu'en pensent les spectateurs dans leur ensemble? Je ne sais pas, mais personnellement je le déplore. Dans certains milieux, il est de bon ton de proclamer qu'un film en VO est une œuvre à part entière, qu'on peut quelquefois «abîmer» avec un doublage approximatif. Il faudrait pourtant demander aux «mal voyants» ce qu'ils en pensent, on peut aussi penser qu'il est très difficile d'apprécier les images d'un film s'il faut être constamment préoccupé par la lecture du texte français en dessous de l'image. Pour le film Une vie abandonnée avec Robert Redford, avec des images magnifiques et un texte court, cela peut aller. Mais quand vous allez voir le beau film italien Le Tigre et la neige, il est quasiment impossible d'apprécier les images (magnifiques également) et la traduction du texte de l'acteur italien R. Bellini, d'ailleurs fort volubile dans ce film. D'autre part, je pense qu'il est très ennuyeux pour un grand nombre de comédiens français (ceux que l'on appelait autrefois les seconds rôles!) de n'afficher que des films en VO, d'après ce que j'ai lu, le doublage permet à un certain nombre de ces comédiens de vivre, quelquefois de survivre![176]

 

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Bravo M. Chirac, pour ce geste de désapprobation !

 

Je dis bravo au président français Jacques Chirac. Quelle fière décision il a prise de sortir de la salle du Conseil européen à Bruxelles pour refuser d’entendre son compatriote Ernest-Antoine Seillière prononcer un discours en anglais. «On ne va pas fonder le monde de demain sur une seule langue et donc une seule culture, ce serait une régression dramatique», a-t-il donné en guise d’explication. Un petit geste de désapprobation en apparence, mais important à mon sens, car posé par la plus haute personnalité politique du monde francophone, qui donne la ligne à suivre dans les rencontres internationales. En tout cas, son message a été reçu cinq sur cinq au Québec, où nous devons lutter pied à pied pour préserver ce qui nous caractérise.

 

La fascination qu’exerce l’anglais sur nombre de locuteurs francophones européens ne laisse pas de surprendre. Quand de bienveillants anthropologues s’occuperont de protéger le français, comme certains le font actuellement pour le boro, il sera trop tard.[177]

 

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Je m'appelle Adrien

 

Personne ne l'arrête dans la rue pour lui demander un autographe. Pourtant, depuis deux semaines, plus de 10 000 Romands, beaucoup d'enfants, l'ont déjà écouté attentivement pendant 90 minutes. À 14 ans, Adrien Zumthor est la voix d'Eugen dans la version française de Je m'appelle Eugen, le film de Michael Steiner sorti le 26 avril sur les écrans francophones du pays.

Le film et son succès ont un peu modifié le train-train genevois de l'acteur en herbe. «Adrien, téléphone, c'est la télévision!» Sa petite sœur Léontine, 12 ans, s'est naturellement transformée en attachée de presse. Une agitation passagère qui n'a pourtant pas entamé la sérénité de l'appartement familial, rempli de livres, d'objets de l'Orient et de parents qui prennent l'affaire avec le sourire. Sans en faire un fromage. Sous ses faux airs d'enfant sage, c'est donc les pieds sur terre qu'Adrien raconte son expérience, ses rêves et ses bêtises.

 

– Adrien, tu es la voix d'Eugen. Et plus de 10 000 Romands l'ont déjà entendue. Comment t'es-tu retrouvé au centre de cette histoire?

En fait, c'est simple (grand sourire): les studios Mase, qui ont doublé le film, ont appelé le Théâtre du Loup, où je prends des cours depuis trois ans. On a fait un casting et j'ai été retenu.

– Parce que tu as déjà joué dans des pièces?

Oui, la première fois, c'était dans le spectacle de fin d'année du Théâtre du Loup, il y a trois ans. L'année d'après, ils m'ont proposé un rôle dans une assez grande pièce, Je vais vous raconter une histoire de brigands. Vous l'avez vue?

Malheureusement pas.

Tant pis. Après, j'ai quand même joué un tout petit rôle dans un téléfilm de la TSR et de France 2, Des fleurs pour Algernon, qui sera diffusé en novembre. Et puis Je m'appelle Eugen.

Comment s'est passé le doublage, c'était difficile?

Non, il fallait juste dire les mots au bon moment. Mais il y a quand même eu quelques trucs durs à dire, comme la fête du Sachsilüte: je prononçais toujours «sarsilüt». Et le plus dur, c'étaient les tunnels «hélicoïdaux»!

Qu'est-ce que tu as pensé en entendant le film avec ta voix pour la première fois?

J'ai trouvé ma voix beaucoup trop aiguë pour Eugen. Mais j'en ai parlé à ceux qui doublaient les autres enfants, et chacun pensait que toutes les voix allaient très bien, sauf la sienne!

Tous les quatre, vous êtes en train de devenir «les fripouilles les plus célèbres de Suisse», pour reprendre une phrase du film, qu'est-ce que ça fait?

Je crois que les plus célèbres, c'est quand même les acteurs suisses allemands!

C'est vrai, mais, si tu n'es pas la plus célèbre, es-tu quand même une fripouille qui fait quelques bêtises?

Non, enfin, des petites, pas des aussi grosses qu'Eugen. Si je faisais une seule de ses bêtises, je me ferais punir! Eux, ils n'ont pas de punition, parce qu'ils s'échappent. Mais moi, si je m'échappais, je sais pas où j'irais!

C'est quoi la plus grosse blague que tu aies faite?

C'est difficile à dire, mais il y a une blague que j'aime bien faire. À l'école, quand la prof m'interroge et que j'ai pas suivi, je commence à répondre et je fais semblant que ça va pas du tout, que je me sens mal. Du coup, la prof interroge quelqu'un d'autre, et moi, je suis tranquille.

Dans le film, les quatre enfants partent à la recherche d'un trésor, pour réaliser leur rêve. Et toi, c'est quoi ton plus grand rêve?

J'aimerais être acteur, mais, à part ça, j'ai pas besoin de grand-chose. Si! Peut-être d'aller voir des matches de l'Olympique de Marseille! Ou la finale de la Coupe du monde, avec le Brésil.

Et si la finale, c'est la Suisse contre le Brésil?

Si c'est la Suisse contre le Brésil, je serai un peu pour les deux, mais je préfère quand même voir jouer Ronaldinho.

Revenons à la vraie vie. Tu as doublé Eugen au cinéma, mais à l'école tu as déjà doublé?

(Rire.) Non, jamais. J'ai les notes, ça va.

Tes copains ont probablement vu le film, qu'est-ce qu'ils t'en ont dit?

Ceux qui l'ont vu m'ont dit qu'ils avaient aimé, mais je n'en ai pas trop parlé avant. Je préférais qu'ils découvrent ma voix par hasard, en voyant le film.

Et tes parents, comment vivent-ils toute cette histoire?

Je crois qu'ils sont assez fiers. Je sais qu'au bureau de mon père des gens lui ont demandé s'il était parent avec Adrien Zumthor (rires)!

Alors, qu'aime Adrien Zumthor dans le métier d'acteur?

C'est dur à expliquer, mais, quand je vais voir un film ou une pièce, je trouve toujours ça incroyable. Et puis le théâtre m'a enlevé ma timidité. Même s'il reste des choses que j'oserais pas faire.

Qu'est-ce que tu ressens quand tu joues?

Avant de jouer, on a le trac, on a le cœur qui bat beaucoup plus vite, on se dit: «M, c'est quoi, ma première réplique?» Mais, une fois qu'on l'a dite, ça va tout seul. Surtout si on a beaucoup à dire. Parce que, quand on parle beaucoup, ce sont presque les autres qui nous interrompent. On n'a pas le temps de s'inquiéter pour sa réplique.

Tu as aussi envie de continuer le doublage?

Oui, parce que je peux voir le résultat. Le spectacle, c'est sympa, sauf que, moi, je le vois pas. Alors que le doublage, je le vois. Enfin je l'entends.

Une dernière question: il me manque William Gallas pour finir mon album Panini, tu peux m'aider?

Oui, je l'ai, on pourrait faire des échanges![178]

 

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Doublage multiple

 

J'aimerais savoir si je suis le seul à être agacé par le fait que Bruce Willis a la même voix que Denzel Washington, Kevin Costner, Kurt Russell et plusieurs autres?

 

Quand je vais au cinéma, mon pop-corn change plus souvent de goût que la voix du héros. Comme personnage principal, il y a à peu près juste Donald Duck que ce Québécois ne double pas, mais je suis certain qu'il y travaille. Un autre prête sa voix à presque tous les personnages en haut de 65 ans, en plus de faire la narration des bandes-annonces. On dirait qu'ils sont juste trois pour doubler toutes les voix d'Hollywood. Et je passe sur la qualité médiocre de certains doublages. Étant donné que cette industrie est largement subventionnée au Québec, on pourrait s'attendre à plus de qualité. Vous êtes drôlement complaisants envers le doublage québécois, vous, les critiques. En attendant un film mettant en vedette B. Willis, D. Washington et K. Costner...[179]

 

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Le doublage Da Vinci

 

C'est avec beaucoup d'excitation que j'ai assisté, le vendredi 19 mai, à la représentation du film Da Vinci Code. Je n'ajouterai rien de plus à toutes les critiques, généralement négatives, parues depuis le lancement... Je suis d'accord que ce n'est pas le film de l'année surtout pour ceux et celles qui, comme moi, avaient lu le livre de Dan Brown. Quelle ne fut ma surprise d'entendre le doublage de la voix de Tom Hanks!!! Oui, c'était lui et toujours lui... L'éternel doubleur. J'ai nommé, vous l'avez deviné, ce cher Bernard Fortin... Je n'ai rien contre le comédien que j'aime bien, mais quel manque de respect pour le public du Québec... Un film d'une telle envergure avec une voix qu'on entend trop souvent pour une panoplie d'acteurs américains.... Quelle est cette manie de faire doubler différents acteurs très connus par un seul comédien qui, en plus, possède un timbre de voix très particulier. Je comprends mon fils de ne pas se déplacer pour des versions françaises. C'est désolant![180]

 

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Le Code Da Vinci... Si, si, si ! ! !

 

S'il est un bémol à mes yeux, c'est dans la postsynchronisation [sic] qui défavorise le jeu de Tom Hanks, car il n'a pas la chance comme ses partenaires Audrey Toutou et Jean Reno de doubler son propre personnage dans sa langue maternelle, ce qui leur permet sûrement d'apporter plus aisément crédibilité et charisme.[181]

 

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Le sous-titrage à la télé

 

Le sous-titrage des émissions et des films à la télévision ne s’adresse pas qu’aux sourds et malentendants. Il appert que bien des Néo-Québécois dont la langue première n’est pas le français y ont recours (c’est parfois même une condition d'écoute). Quand notre accent les désarçonne, le texte qui défile au bas de l’écran les remet bien souvent en selle. Et rien de tel pour apprendre à prononcer les mots. Non seulement les Néo-Québécois perfectionnent de la sorte notre langue, mais de plus ils se familiarisent avec nos us et coutumes.

 

Au chapitre du sous-titrage, bien que certaines chaînes soient méritantes, il reste encore à faire. Les ministères et organismes gouvernementaux pertinents à l’intégration et à la formation des Néo-Québécois, tant à Ottawa qu’à Québec, devraient contribuer financièrement au sous-titrage à la télévision et favoriser sa généralisation. Ce serait de l’argent bien dépensé, j’en suis convaincu, en considérant aussi la force d’attraction de l’anglais en cette petite terre d'Amérique assiégée.[182]

 

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Grâce à lui, Columbo a trouvé sa voix

 

Depuis trente-cinq ans, Serge Sauvion est la voix française de l'inspecteur Columbo. Une création qu'il revendique au sens artistique du terme et qui le lie à jamais au héros de la série télévisée. Savoir que Serge Sauvion prête depuis trente-cinq ans sa voix au célèbre inspecteur Columbo de la série du même nom l'enveloppe d'un imaginaire collectif. On s'attend à ce qu'il apparaisse vêtu d'un imperméable, le cigare au bout des doigts, prêt à monter dans une vieille Peugeot 403 cabriolet grise.

 

Le retrouver dans une coquette maison sur le golf de Gujan-Mestras est troublant. L'entendre parler encore plus puisque rien, dans ses intonations, ne rappelle la voix rocailleuse du petit homme de télévision.

 

Un clin d'œil de sa part et quelques incontournables répliques – «Quand je dirai cela à ma femme» ou encore «Y a deux ou trois p'tites choses qui m'tracassent» – et voilà que l'homme est dans le ton. Dans le ton du doublage: à savoir celui de la création. «J'ai créé la voix française de Columbo. C'est ma propriété artistique», explique Serge Sauvion qui, à la manière d'un imitateur, change de sonorité lorsqu'il double. Lorsqu'il se dédouble.

 

La justesse du ton. À l'instar de Michel Roux (Dany Wilde dans Amicalement vôtre) et Jacques Balutin (Starsky dans Starsky et Hutch), Serge Sauvion a su trouver le ton juste pour son personnage. «Le ton qui convienne à Peter Falk, qui convienne à Columbo et qui convienne à la France», résume-t-il en précisant que dans les autres pays, les versions divergeaient. Cette justesse, qui depuis trente-cinq ans ne fait pas défaut au couple Serge Sauvion-Peter Falk, ne tient pas du hasard. Car à l'origine, la voix française du lieutenant aurait dû être celle de Jacques Deschamps, qui dirigeait alors l'adaptation française de la série.

 

«En visionnant le pilote, Deschamps a tout de suite décrété que j'étais le seul à pouvoir doubler le personnage», raconte Serge Sauvion. Issu du Conservatoire national d'art dramatique de Paris, l'homme est alors un habitué des planches (La Crécelle, L'Alchimiste, Cyrano de Bergerac, Six Hommes en question et Angélique, marquise des anges...). Côté cinéma, il a déjà côtoyé les plus grands: Jean Gabin (il joue l'inspecteur dans Le Pacha) et Lino Ventura (il campe le commissaire de Ne nous fâchons pas). Le doublage, il connaît aussi. «Je jouais dans La Condition humaine lorsque Jean Renoir m'a proposé de faire French Cancan

 

L'empreinte que laisse, au début des années 1970, Serge Sauvion avec son personnage de «Columbo» lui ouvre d'autres portes dans le monde du doublage. Devenu également la voix attitrée de Peter Falk au cinéma, il double Jack Nicholson, Richard Burton, Montgomery Cliff, Marcello Mastroianni, Mickey Rourke, Charles Bronson, Burt Reynolds et Sidney Poitier. Il crée la voix française de Robert Blake dans la série Baretta, celle de Roger E. Mosley alias T.C. dans Magnum et celle de Stacy Keach dans Mike Hammer. De quoi s'endormir sous ses lauriers, d'autant plus qu'il prête également sa voix à Jules César dans les dessins animés Astérix.

 

«La synchronisation est un piège doré», estime-t-il. «À cette époque, je ne faisais que de grands rôles, gagnais beaucoup d'argent, sortais beaucoup aussi et m'éloignais de l'essentiel: le théâtre.» Le théâtre, Serge Sauvion y est ensuite retourné. L'a épousé à double titre puisque c'est sur les planches qu'il rencontre son épouse, la comédienne Marylis Morvan, avec laquelle il partage l'affiche d’Une aspirine pour deux. Trente ans plus tard, c'est toujours à ses côtés qu'il s'est retiré de la vie parisienne pour venir s'installer sur le bassin d'Arcachon. «J'ai 77 ans, et hormis quelques doublages que je fais encore pour Peter Falk, je me suis retiré du métier», explique-t-il. Ce qui ne l'empêche pas d'être reconnu dans la rue et d'être sollicité pour «faire un peu de Columbo». Ce à quoi il se prête avec plaisir. «Sans le public, on serait quoi?»[183]

 

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Double doublage ?

 

Plusieurs l’auront remarqué, le doublage du film The Da Vinci Code entendu sur nos écrans est en partie québécois et en partie français. Il appert en effet que les acteurs français Audrey Tautou, Jean Reno et Jean-Pierre Marielle se sont doublés eux-mêmes alors que les autres acteurs l’ont été par des Québécois, dont Bernard Fortin (Tom Hanks), Guy Nadon (Ian McKellen) et Luis de Cespedes (Alfred Molina).

 

Entendre ainsi se répondre l’accent québécois trafiqué et l’accent français dans un film se déroulant essentiellement en France, cela frise le ridicule. Et reconnaître immédiatement des voix hautement familières comme celles des trois acteurs québécois cités, cela suffit à vous faire trouver plat un film que vous auriez pu autrement apprécier (comment ne pas décrocher quand on perçoit l’omniprésent Fortin derrière Hanks?).

 

Je ne comprends pas la Columbia et Sony Pictures d’avoir laissé faire ça, d’autant que le doublage français était réalisé au moment de la sortie du film ici. Si trois voix françaises ont pu être acquises par la maison de doublage québécoise, pourquoi pas toutes? Pourquoi avoir dépensé pour doubler en double? Et pourquoi le gouvernement québécois a-t-il accordé des crédits d’impôt à une production superfétatoire, faisant payer en somme aux Québécois leur billet d’entrée plus cher pour entendre le doublage le moins crédible? Il ne devrait plus se compromettre dorénavant dans les cas où le doublage français existe déjà au moment du lancement du film ici, ayant mieux à faire avec notre argent. Des artistes en arrachent et ont besoin de son support pour monter des projets, originaux, eux.

 

J’espère au moins que la Columbia se rachètera lors de la sortie des formats VHS et DVD.[184]

 

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Déception à la source

 

Cher Québécois! On le dit éternel insatisfait, et je n'ai aucune peine à le croire. Voilà presque un mois qu'à chaque deux jours, Le Soleil publie l'opinion d'un insatisfait de la traduction de Da Vinci Code (c'est plutôt du film dont il faudrait être insatisfait). On veut un doublage québécois, mais pas toujours les mêmes voix. Un doublage québécois, mais pas trop régional non plus... Vous devriez plutôt vous compter chanceux que les studios acceptent encore de dépenser de l'argent pour nous. À cause des syndicats d'artistes, il en coûte environ trois fois plus cher qu'en France pour faire doubler un film au Québec. On parle en moyenne de 50 000 $ à 60 000 $ pour un doublage made in Québec contre 20 000 $ à 30 000 $ pour un doublage made in France valide pour toute la francophonie alors que le doublage québécois ne sera valide qu'ici. Il existe un moyen très simple pour pallier les doublages qui ne vous satisfont pas: allez donc voir les films dans leur version originale. Vous pourrez ainsi voir que si le film de Ron Howard est si «moyen», ça n'a rien à voir avec la traduction.[185]

 

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À caser pour briller Voxophile ou pas ?

 

On s'fait un cinoche vendredi soir? La réponse aurait pu juste être: D'accord. Mais il fallait que le débat soit plus épicé, ce jour-là. La question ritournelle a fait des siennes et a tout plombé: VO ou VF? Sous-titrage ou doublage? Et paf, le débat allait forcément faire rage, car les deux camps défendent toujours leur opinion férocement. D'un côté, les puristes de la langue, ceux qui veulent entendre la vraie voix, vivre les dialogues de l'auteur, mais verront défiler des phrases en bas de l'écran. De l'autre, ceux qui veulent voir l'image complète et préfèrent un dialogue remanié plutôt que coupé au scalpel dans les sous-titres. Certes, certes. Pour le film du vendredi soir, en gros, c'était pas gagné!

 

Comment argumenter pour mettre les deux camps d'accord? En citant les grands! Bataillon de citations pour les deux camps... Le seul hic, c'est que les grands en question ne sont pas d'accord, eux non plus. D'un côté, Jean Renoir clamait: ‘Le doublage est une infamie’; de l'autre, Alfred Hitchcock argumentait: ‘Quand un film circule dans le monde, il perd 15 % de sa force s'il est sous-titré et seulement 10 % s'il est bien doublé’. Évidemment, les deux camps vont réfuter les pourcentages avancés!

 

Pour détendre la situation et noyer le poisson, rien de tel qu'un brin de confiture! Alors on étale, on étale et on espère que quinze minutes plus tard les deux camps seront d'accord. Ben oui, vous saviez, vous, qu'au tout début du cinéma parlant, on tournait simultanément les différentes versions linguistiques d'un film? Mêmes équipes techniques, mêmes décors, même histoire, mais changement d'acteurs pour chaque langue. Certains films ont ainsi multiplié les équipes: pas moins de huit versions linguistiques et autant d'équipes d'acteurs pour le film français Le Secret du Docteur, tourné en 1930, en anglais, espagnol, italien, suédois, tchèque, hongrois, polonais et français. Les deux camps en restent babas.

 

Oui mais... En voilà un qui reprend le débat et réplique: l'œil ne peut pas lire plus de 60 % de ce que l'oreille entend, les sous-titres sont donc réducteurs. Et un autre qui le taxe de voxophilie! Voxo quoi? Voxophile, c'est le petit nom que se donnent les amateurs de doublage. Ben voyons.

 

Du coup, on tente de mettre un peu d'exotisme dans le débat. Tous les moyens sont bons. À ce propos, vous connaissez la grande tendance dans les petits cinémas d'Ouganda? C'est le veejaying. Dans les salles vidéo qui font office de cinoche, des video-jockeys assurent en direct la traduction des films occidentaux dans la langue locale. De vraies stars dans le pays, qui remanient les choses à leur sauce et n'hésitent pas à prendre quelques libertés avec les dialogues. Pittoresque à souhait. C'est le Courrier International qui l'a écrit: ‘Les grenades deviennent volontiers des fruits de la passion et l'on entend Arnold Schwarzenegger ou Bruce Willis citer des proverbes peuplés de crocodiles’. Si, après ça, on peut encore se plaindre des raccourcis des sous-titres ou des faiblesses du doublage... on ira voir un film français![186]

 

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Le sous-titrage nuit à l'image

 

Je me décide à vous écrire, à propos des articles des chroniqueurs de télévision, dans Le Monde comme dans le supplément «TV & Radio», sur la question du doublage des films étrangers.

 

Je relève en particulier le propos sans nuance de l'article concernant le téléfilm britannique de Christopher Menaul, Nouveau Départ (Belonging), diffusé mardi 6 juin («Le Monde TV & Radio» daté 4-5 juin), qui s'indigne que le téléfilm soit «scandaleusement proposé en version doublée par Arte».

 

Ce parti pris fait bon marché de l'opinion de nombreux téléspectateurs qui estiment au contraire que le service public doit faire l'effort du doublage des films, sur le modèle d'une tradition au théâtre: joue-t-on Shakespeare en anglais à la Comédie-Française?

 

Ce point de vue est aussi arbitraire, car il écarte un argument favorable au film doublé, et plus spécifique: le film doublé évite la pollution de l'image par les sous-titres, dont la lecture automatique se fait au détriment de l'attention portée à l'image proprement dite, à son style, et aux différentes qualités qu'elle porte (interprétation, mise en scène, contrôle de l'éclairage, traitement de la couleur, etc.). Je m'étonne que cette altération profonde causée par le sous-titrage ne soit jamais prise en compte dans le débat ‘version originale contre version doublée’.

 

Quant à qualifier ce choix d'Arte d'un péremptoire «scandaleux (sement)», j'estime que ce jugement méprise à l'avance les points de vue opposés, et que, sous cette forme, il n'a en aucun cas sa place dans Le Monde.[187]

 

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Et le débat sur le doublage ?


La quatrième édition du Dictionnaire du cinéma québécois vient de paraître chez Boréal. J’ai été déçu de constater qu’il n’y a pas d’entrée sous «doublage». C’est le privilège des directeurs Michel Coulombe et Marcel Jean de ne pas traiter des techniques propres au cinéma (montage, etc.) dans leur dictionnaire, contrairement aux Français, mais en ce qui concerne le doublage, il aurait fallu faire une exception, car au Québec, c’est plus qu’une technique.

En effet, depuis les années 1980, l’industrie du doublage a fait beaucoup parler d’elle. Souvenons-nous des études et des rapports sur le sujet. Souvenons-nous des campagnes lancées par l'Union des artistes en faveur du doublage québécois. Pensons à la masse d’articles et de courriers des lecteurs le louant ou le coulant (comme récemment encore, avec la sortie du Code Da Vinci). Bref, il m’apparaît que le doublage a donné lieu à un débat important ici, dont un dictionnaire du cinéma québécois doit rendre compte, surtout quand celui-ci a l’ambition de dresser le portrait du cinéma au Québec sous tous ses angles. Si on a rendu compte de la saga récente des festivals de cinéma, je pense qu’on aurait pu tout aussi bien faire pareil avec celle sur le doublage. En outre, si un dictionnaire d’ici n’en parle pas, lequel va le faire? Un dictionnaire du cinéma canadien?

Je sais que le doublage n’a pas bonne presse auprès de la plupart des spécialistes du cinéma, mais il s’agit ici d’un dictionnaire, pas d’un livre d’auteur. Il faut faire preuve d’un maximum d’objectivité.

J’espère donc qu’on traitera du doublage dans la cinquième édition, à la condition que la contribution dictionnairique ne soit pas le fait d’un Pierre Curzi, d’un Sébastien Dhavernas ou d’un Bernard Fortin (je plaisante).

En terminant, les photos paraissant sur la première de couverture font penser que le cinéma québécois existe depuis une dizaine d’années. Elles sont peut-être plus accrocheuses et vendeuses que d’autres plus anciennes, mais ce n’est pas tout de vendre. À ce chapitre, la première édition de 1988 (que je conserve précieusement) était exemplaire.
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Dans les coulisses du doublage – Profession de voix

 

Si les stars sont de plus en plus nombreuses à prêter leur voix pour des dessins animés, la postsynchronisation [sic] est aussi un métier dont vivent 600 comédiens. Témoignages en VF.

 

Les comédiens de doublage nous font voir la vie en VF. Et pour cause: le public la plébiscite à 90 %. En 2005, sur les 314 films étrangers sortis en salles, 210 ont fait l'objet d'un doublage. Le secteur emploie environ 600 comédiens. Jusqu'au début des années 1980, ils étaient deux fois moins nombreux. À quelques exceptions près, dont Roger Carel et son timbre comique reconnaissable, le métier restait dans l'ombre. «Quand j'ai démarré, il y a trente-trois ans, sur le doublage de Vol au-dessus d'un nid de coucou, c'était mal vu, presque honteux de faire ça», se souvient le comédien Jean-Pierre Moulin (qui, depuis, double régulièrement Jack Nicholson, mais aussi Anthony Hopkins).

 

Depuis, l'explosion des chaînes et le succès des séries a changé la donne. Un effet de contagion entre certaines stars américaines et leurs voix françaises, irrésistiblement mêlées dans l'affection du public, a peu à peu fait apparaître des noms. Ceux, par exemple, de Richard Darbois (Harrison Ford), ou encore Georges Caudron (David Duchovny de X-Files)... Imagine-t-on Peter Falk sans la voix traînante de Serge Sauvion? Ou Bruce Willis sans les accents gouailleurs de Patrick Poivey? Ils ont leurs fans inconditionnels, parfois leurs sites officiels... «Aujourd'hui, ce boulot n'est plus une maladie vénérienne», dit Julien Kramer, comédien et directeur artistique, qui prête ces temps-ci sa voix à Clive Owen dans Inside Man, de Spike Lee.

 

Une autre pratique plus récente a même attiré les vedettes, voire les stars: le doublage des dessins animés à gros budget. Des comédiens (Clovis Cornillac, Guillaume Canet, Cécile de France...), mais pas seulement: on a ainsi entendu David Ginola, Cauet, Lorie prêter leur voix à des héros du Monde de Nemo, Garfield, Les Indestructibles. Ces prestations payées à prix d'or par les sociétés de production et de distribution agacent évidemment un peu les vrais «pros»: «C'est le star-système, résume Georges Caudron, philosophe. Quand ce sont des comédiens, d'accord. Mais les autres... Finalement, ils entrent plus dans le budget publicitaire qu'artistique.» Julien Kramer met un bémol: «Si ça valorise notre travail, tant mieux.»

 

Le défi est le même pour tous: réussir à faire en quelques jours ce que les acteurs à l'écran ont eu des mois pour préparer. Généralement, les cadences sont infernales mais il arrive qu'on ait le temps de s'installer, de peaufiner... Pour un long métrage, les conditions de travail sont très variables, de trois jours à plus d'un mois. Cinéma, fiction télé, commentaire superposé (ou «voice-over») pour les documentaires: tout le monde touche un peu à tout. Ceux qui, comme Julien Kramer, se consacrent exclusivement au long métrage de cinéma (il travaille sur le doublage de World Trade Center, d'Oliver Stone, et de Deux Flics à Miami, de Michael Mann) sont plutôt rares. D'autres sont pris au piège (doré) d'une série au long cours: «Quatre jours par semaine pendant des années, avec des horaires de bureau, ça peut bloquer complètement la carrière de quelqu'un...» estime Patrick Poivey.

 

Mais, quoi qu'il en soit, «il faut faire cesser cette légende sur les acteurs de doublage, on est comédiens, un point c'est tout», lance Jean-Pierre Moulin. Brigitte Aubry, qui se partage avec bonheur entre postsynchronisation [sic] et théâtre, renchérit : «C'est une vraie composition, qui demande une double humilité: s'effacer derrière le rôle, mais aussi derrière un autre comédien, entrer dans sa respiration...» Georges Caudron ajoute: «Et il faut être très créatif. On doit tout réinventer.» «Et surtout prendre du plaisir, tempère Patrick Poivey. Par exemple, j'aime l'humour de Bruce Willis, son œil qui frise, ça m'exalte, ça m'amuse. Mais c'est lui qui fait le boulot, pas moi... Il ne faut pas se donner plus d'importance que ça.»

 

Ce qui n'empêche pas un certain besoin de reconnaissance: pour ne pas les froisser, préférez le terme de «postsynchronisation» à celui de «doublage», sans doute un peu trop proche du péjoratif «doublure». Et ne les appelez jamais «doubleurs». Les doubleurs, ce sont les studios d'enregistrement. Il existe environ une cinquantaine de sociétés, la plupart situées à Paris ou en région parisienne. Le marché est nettement dominé par Dubbing Brothers (les «Frères Doublage» en VF), qui récupère une large part des grosses productions: Buena Vista International (filiale de Disney), Columbia Tristar, Warner Bros, etc. Dans ces studios, le directeur artistique est le personnage clé, à mi-chemin d'un metteur en scène et d'un chef d'orchestre. Assez logiquement, la fonction échoit souvent à des comédiens expérimentés, qui y trouvent un équilibre professionnel et artistique.

 

Ce jour-là, chez Mediadub, à Aubervilliers, on double une fiction de la BBC sur Casanova. Dans la pénombre de l'auditorium, Georges Caudron dirige avec enthousiasme ses comédiens, leur raconte l'intrigue, qu'il est, comme c'est souvent le cas, le seul à connaître en entier: «Tu vois, ton personnage a vieilli, mais regarde ses yeux: c'est le Diable!» dit-il à Jean-Pierre Moulin, qui double Peter O'Toole dans le rôle de Casanova... Sa partenaire, Ingrid Donnadieu, fille de l'acteur Bernard-Pierre Donnadieu, a 22 ans et fait de beaux débuts dans la carrière. Georges Caudron l'a déjà recommandée autour de lui.

 

Le système fonctionne ainsi, par le bouche-à-oreille. Charles Neville est agent artistique, spécialisé dans les métiers de la voix. S'il travaille avec beaucoup de comédiens de postsynchro [sic], c'est uniquement dans la publicité: le casting y incombe entièrement au directeur artistique, sauf dans le cas où le client lui impose des interprètes. «Je dois avoir environ 400 noms dans mon carnet d'adresses, explique Georges Caudron. Entre nous, on s'appelle pour échanger des infos, pour trouver tel ou tel type de voix... On est un peu comme des antiquaires: Tu aurais un tableau de telle époque? Une armoire?»

 

Est-il, dès lors, très difficile pour un nouveau venu d'entrer dans la «troupe»? «Ni plus ni moins qu'ailleurs, proteste, comme tous ses collègues, Brigitte Aubry, qui, elle aussi, dirige des plateaux. Dans le doublage, au moins, les portes du studio sont souvent ouvertes. Il suffit de demander à assister à un enregistrement.» Encore une particularité: on peut faire ses classes en venant s'asseoir dans un coin, pour regarder les autres travailler, et faire peu à peu connaissance. Une démarche évidemment impensable sur le tournage d'un film. Jean Barney, de la Comédie-Française, se souvient: «Le doublage d'aujourd'hui, c'est un peu comme l'ORTF du début des années 1970. On allait y quêter des rôles. C'était plein de jeunes comédiens, on appelait ça le couloir de la mort!»

 

«Le couloir de la mort»: ceux qui viennent tenter leur chance chez Dubbing utilisent la même expression. Stéphanie, elle, a renoncé, au moins pour un temps, à cet aspect du métier: «J'ai assisté à beaucoup d'enregistrements, pendant des mois, dans plusieurs studios. J'ai fini par passer un essai: on m'a dit que ce n'était pas mal, mais que je n'étais pas prête. Mais comment alors acquérir une expérience?» Une autre jeune comédienne, Morgane Amalia, elle, continue le parcours du combattant: «Au début, je venais au petit bonheur la chance et, petit à petit, j'ai appris à me repérer. Au bout d'un moment, on discute, on échange des infos: untel est sympa, un autre ne l'est pas, tel studio est plus ouvert...»

 

En moyenne, les directeurs artistiques acceptent deux ou trois de ces spectateurs-postulants dans leur auditorium. Georges Caudron ou Brigitte Aubry font volontiers passer des essais: «Je m'assure que la personne est comédienne, qu'elle est déjà venue assister à des enregistrements, et j'essaie de la tester en fin de journée sur de petits rôles, une ambiance», explique cette dernière. Les directeurs artistiques ont l'oreille experte et disent pourvoir repérer illico les talents: «Sur un oui, monsieur, je peux vous dire si la personne peut faire ce métier ou non», dit Georges Caudron. Patrick Poivey nuance: «La première fois, on te donne deux répliques, tu es presque condamné à te planter!»

 

Comment apprend-on à être juste, rapide et synchrone à fois? «Comment apprend-on à faire du vélo? réplique Julien Kramer. En pédalant. Le doublage, c'est pareil!» Morgane Amalia s'y efforce donc, sur le tas: «On s'entraîne en remuant les lèvres en même temps que l'actrice qui travaille, mais c'est comme si on s'entraînait dans sa tête à chanter un air d'opéra: la voix ne sortira jamais comme on le pensait.» Autre possibilité pour apprendre: faire un stage financé par l'Afdas (Assurance formation des activités du spectacle), un organisme spécialisé. Condition impérative: être intermittent du spectacle. Délai d'attente: deux ans en moyenne. À Malakoff, le Magasin, théâtre et centre de formation aux métiers de l'acteur, en propose de très complets, sur une semaine ou deux.

 

Ce jour-là, ils sont neuf participants, qui viennent de tous les horizons, élève du Conservatoire ou clown, et n'ont jamais fait de postsynchro [sic]. Jean Barney est l'un des intervenants: il a déjà repéré quelques talents, qu'il se promet de parrainer bientôt. «Les candidats sont toujours plus nombreux, constate-t-il, de nouvelles générations arrivent, qui sont nées avec la télé, ont grandi avec les séries. Pour eux, c'est un truc normal, marrant, ludique.» Et puis, la situation fragile des intermittents du spectacle pousse depuis quelques années les comédiens vers ce secteur. Ils y voient l'occasion de garder ou d'acquérir le précieux statut, et de gagner un peu mieux leur vie, pour pouvoir prendre des risques ailleurs, au théâtre par exemple.

 

Dans le doublage, les comédiens sont payés à la ligne de dialogue ou au forfait. Pour peu que l'on travaille régulièrement, on peut en vivre confortablement. Mais les places sont disputées. Catherine Artigala, qui fait ce métier depuis des années, confie: «Il faut sans cesse être présent, et refaire ses preuves. Les plus gâtés sont ceux qui ont une voix jeune. Sur la tranche d'âge de 15 à 25 ans, il y a énormément de travail. En revanche, les productions demandent de plus en plus de vrais enfants. C'est une régression pour les actrices, qui faisaient traditionnellement ces voix-là.» En effet, dans ce secteur, ces dernières sont plutôt mal loties: «Dans les films, il y a toujours plus de mecs: flics, voleurs, casseurs... Il y a donc déjà moins de boulot pour les filles, or elles sont beaucoup plus nombreuses à se présenter!» explique Julien Kramer.

 

Pour ceux (et celles) qui s'accrochent et ont le talent requis, les professionnels assurent pourtant qu'il y a de l'avenir. Même si, là comme ailleurs, certaines délocalisations inquiètent. Après de longues négociations syndicales, les comédiens de doublage ont obtenu, le 12 mai 2005, le paiement obligatoire de droits sur la rediffusion des œuvres en VF. Mais la tendance des productions à aller en Belgique, où les acteurs sont quatre ou cinq fois moins chers et moins protégés, va-t-elle s'accentuer? Certains le craignent. Pas Georges Caudron: «Notre travail a de la valeur. Je pense que les doublages de qualité se feront toujours en France.» Profession de foi sans sous-titres.[189]

 

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Vous êtes plutôt VO ou VF ?

 

Quelle que soit votre réponse, se posent forcément deux contraintes: l'une d'avoir à lire des sous-titres pendant tout le film pour qui n'est pas bilingue, l'autre de voir la voix des acteurs dénaturée par le doublage. Arnaud Garchery, directeur d'Ociné, donne son point de vue. «En Province, les gens ne sont pas éduqués à la version originale (VO). Et a fortiori, elle n'a pas beaucoup de succès. Par exemple à Ociné, nous avons projeté Le Bon, la Brute et le Truand en VO il y a quelques semaines. Quinze entrées ont été comptabilisées. Sur les quinze, sept personnes sont parties avant la fin du film, car elles s'attendaient à découvrir la version française (VF). Ayant eu l'occasion de travailler sur les Champs-Élysées, je me suis rendu compte que les mentalités étaient tout autres: des gamins de 11 ou 12 ans voulaient voir les films en VO uniquement, car ils ne supportaient pas la voix française de Mel Gibson! Un film comme Volver d'Almodovar, je me suis battu pour l'avoir en VF, alors en VO, c'est impossible, les distributeurs réservent ces copies pour les grosses villes.»[190]

 

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Le provincial, le fédéral et le festival

 

Pour sa trentième présentation, le Festival des films du monde (FFM) a publié un programme de 264 pages. Je suis surpris d’y trouver des textes élogieux signés par les premiers ministres Stephen Harper et Jean Charest. Dans celui du premier, on peut entre autres lire ceci: «Toutes les personnes associées à la tenue de cet événement peuvent être fières de leur engagement durable envers la promotion du septième art. Je félicite les organisateurs et les bénévoles de leur magnifique travail.»

 

Comment peut-on signer d’une main de pareils textes et, de l’autre, lui refuser une subvention (par l’entremise de Téléfilm Canada et de la SODEC, des organismes relevant respectivement d'Ottawa et de Québec)? N’y a-t-il pas là contradiction?

 

M. Harper sait sûrement que c’est en grande partie à cause du refus de Téléfilm Canada qu’il y aura si peu de films sous-titrés en français. Cela lui fait-il quelque chose?[191]

 

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Comédienne à temps partiel

 

Dans sa lettre du 25 août, la comédienne Valérie Blain écrit ceci: «J’ai même appris différentes techniques connexes à mon métier, comme le doublage, afin de, disons-le carrément, pouvoir mettre du beurre de pinottes sur mon pain.» Quel mépris en filigrane pour cette noble profession remontant aux années 1930 et qui consiste essentiellement à remplacer la voix originale d’un acteur sans que rien n’y paraisse pour le spectateur. Cette attitude est-elle répandue chez les comédiens québécois? Si oui, vaut mieux laisser le doublage aux Français.

 

Elle ajoute: «Parfois, quand tout cela ne suffit pas, j’essaie de garder la tête haute et je vais faire de la figuration dans différentes productions.» Le grand Charles Chaplin aurait désapprouvé ce comportement hautain, lui qui déclarait, en 1938: «J'aurais adoré être figurant. Être obligé de s'exprimer, de tout dire, de s'imposer, en quelques secondes, c'est magnifique.»

 

Les comédiens rêvent tous de jouer les plus grands rôles. Comme en d’autres domaines, cependant, beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. En attendant patiemment Roméo et Juliette, rien n’interdit de se contenter tout en parfaisant humblement son métier.[192]

 

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Arte la polyglotte

VO ou VF : bientôt, sur Arte, nous aurons tous le choix

 

Vous pestez devant le mauvais doublage de ce chef-d'œuvre américain? Au contraire, vous n'en pouvez plus de ces sous-titres minuscules qui vous gâchent le plaisir du cinéma à la télé? À partir du 16 octobre, Arte met tout le monde d'accord grâce à la version multilingue (VM). Le lundi et le jeudi soir, les films pourront se déguster en VF ou en VOST, au choix. Une innovation – déjà utilisée par les abonnés de certaines chaînes numériques – dont vont profiter tous les téléspectateurs de la chaîne franco-allemande: ceux qui la reçoivent en numérique (TNT, câble ou satellite), mais aussi – et c'est une première – ceux qui ne disposent que de leur bonne vielle antenne râteau. Il suffira d'utiliser la fonction Nicam sur la télécommande pour regarder le film dans la langue de son choix. L'expérience devrait ensuite être étendue à l'ensemble des soirées cinéma et, à terme, à tous les programmes d'Arte. La fin d'une vieille guerre dans les salons.[193]

 

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François Justamand,

« Rencontres autour du doublage des films et des séries télé »

 

Le doublage est apparu tout naturellement avec le début du cinéma parlant et a suscité, à cette époque, bien des polémiques chez certains critiques et professionnels du cinéma. Depuis, cette technique, devenue une véritable industrie, a été acceptée par la plupart des intervenants du 7e art. L'ouvrage, qui s'adresse aux spectateurs du monde francophone, évoque la situation du doublage via le témoignage de comédiens et techniciens, via des reportages en plateau. Qu'est-ce qu'un doublage, une post-synchro ? Détecteur, traducteur, adaptateur, calligraphe, recorder, superviseur, ingénieur du son, qui sont-ils, que font-ils ? Réponse dans cette intéressante plongée au cœur d'un métier méconnu et ce bel hommage à ces professionnels de l'ombre. En bonus, la préface du comédien Roland Ménard qui prêta sa voix à quelques grands du cinéma (Errol Flynn, David Niven, Dirk Bogarde, Glenn Ford, Marcello Mastroianni...) et quelques fiches doublage de films mythiques comme King Kong, Il était une fois dans l'Ouest, Pulp Fiction, La Fureur de vivre, Gladiator ou Le Seigneur des anneaux.

 

Editions Objectif Cinéma, 220 p., 25 euros.[194]

 

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Les bons doublages font les bonnes séries

 

Leurs noms à eux défilent à la fin du générique. Tout juste si les fans des Experts, de FBI : portés disparus ou de Prison Break les remarquent. Loin des têtes d'affiche américaines des séries en vogue, les comédiens français qui doublent leurs voix restent dans l'ombre. Beaucoup préfèrent même ne pas montrer leur visage, de crainte d'être associés à un seul personnage et de voir des portes se fermer. Logique. Dans le petit monde du doublage, on court souvent après les rôles pour gagner sa vie. L'engouement pour les productions d'outre-Atlantique de 20 h 50 n'y a pas changé grand-chose. Si ce n'est une exigence de qualité, un enthousiasme partagé comme en témoignent les intéressés.

 

«Avec de bons acteurs, c'est plus facile»

«Travailler sur des séries de qualité est plus intéressant d'un point de vue artistique», avance François Dunoyer, voix du capitaine Jim Brass dans les Experts. Las Vegas. Emmanuèle Bondeville, qui doublait déjà le Dr Lewis dans Urgences ou Grace dans Will et Grace, n'a pas eu de mal à devenir la criminologue Catherine Willows pour TF1. «Une série comme les Experts est très bien jouée et c'est toujours plus facile de doubler un bon acteur! Et cela permet d'aborder des héros qu'on n'aurait pas joués nous-mêmes.»

 

«Davantage d'exigence qu'avant»

«En amont, les chaînes font faire des essais pointus et sont plus exigeantes car elles savent que cela va amener des téléspectateurs à 20 h 50, note Guillaume Lebon (41 ans), alias l'agent Martin Fitzgerald dans FBI : portés disparus. Je connaissais déjà bien l'élocution d'Eric Close, c'était plus facile d'aller vers le rôle et je ne m'en lasse pas.» Chargé de superviser les textes et les comédiens qui doublent les Experts, François Dunoyer encourage même les recherches pour coller à la réalité scientifique. «On est vigilant sur la façon de s'exprimer, différente entre un scientifique et un flic de terrain. Par ailleurs, les chartes du CSA et des chaînes interdisent de parler d'alcool et de drogue. Quand on aborde des meurtres avec ces substances, on doit négocier!» «Le risque, c'est d'édulcorer le texte français par rapport à la VO, explique Axel Kiener, 33 ans, voix de Michaël Scofield, la star tatouée de Prison Break. Là, on peut dire quelques gros mots car faire parler un prisonnier comme un enfant de chœur ne passerait pas! Pour doubler ce héros toujours sur la réserve, la difficulté était de trouver un calme intérieur perceptible dans la voix sans devenir soporifique.»

 

«Budgets et délais serrés»

On pourrait croire que les bons scores d'audience ont amené à la fois des budgets plus généreux et des conditions de travail plus souples. Et pourtant... «Ces séries font tourner la machine, note François Dunoyer. On accorde au doublage une enveloppe plus confortable, mais cela reste très serré. Et plus une série a du succès à l'étranger, plus les chaînes sont pressées de l'avoir. Mais nous, on reçoit les copies au dernier moment et on double un épisode sur deux jours.»

 

«On n'en vit pas»

«Ces séries peuvent être un plus sur une carte de visite, mais une seule ne fait pas vivre car elle occupe peu de temps», rappelle Guillaume Lebon, qui double aussi Nip/Tuck, Will et Grace et joue au théâtre. «Le doublage est un plaisir mais j'aime aussi être sur scène, tourner, ajoute Axel Kiener, partenaire d'Isabelle Adjani dans Marie Stuart. Je me suis amusé sur Prison Break. Pour la saison 2, il faudrait que le cachet des doublages soit à la hauteur du succès!»[195]

 

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Michel Tugot-Doris, un acteur à voix

 

Michel Tugot-Doris, comédien spécialisé dans le doublage, sera membre d'un jury chargé de juger de jeunes talents ce soir au casino de Dieppe. Rencontre.

 

Son nom vous rappelle quelqu'un et son visage vous dit quelque chose. En tout cas, sa voix, vous la connaissez. Michel Tugot-Doris est acteur. Il compte plus de quatre cents films – Pour cent briques t'as plus rien, Deux Heures moins le quart avant Jésus-Christ – et téléfilms – Pause-Café, Le Commissaire Moulin – à son actif, mais aucun premier rôle. Depuis, il s'est spécialisé dans le doublage de voix pour les films américains et les dessins animés. L'oncle Vernon dans Harry Potter, c'est lui, le Chinois de la blanchisserie dans Lucky Luke, c'est encore lui, Assurancetourix dans Astérix et les Indiens, c'est toujours lui. Rencontre avec un acteur caméléon.

 

Votre filmographie est extrêmement dense. Vous êtes un peu boulimique.

Michel Tugot-Doris : Pas du tout. Il y a encore quelques années, il y avait beaucoup de travail. On fournissait énormément de programmes pour la télévision. Aujourd'hui, les téléfilms ou les séries viennent plutôt des États-Unis et les talk-shows se sont multipliés. C'est pour ça que je me suis mis au doublage.

 

Vous n'avez jamais eu de rôle principal.

M. T.-D. : C'est vrai. Je n'ai toujours été qu'une simple utilité (sourire).

 

Vous êtes amer ?

M. T.-D. : Non ! Bien sûr que j'aurais aimé qu'on me propose de plus grands rôles. Mais, j'ai tout de même eu la chance de toujours travailler. Je gagne ma vie de mon métier, ce qui n'est pas le cas de tous les comédiens. Je ne vais quand même pas me plaindre. Ce serait déplacé. Je fais partie des inconnus et c'est très bien. Mon père (NDLR : le comédien et humoriste Pierre Doris) était très connu. Nous n'avions pas un moment de répit quand nous étions dans des lieux publics. C'était un peu pénible.

 

Vous prêtez votre voix près d'une centaine de fois chaque année pour des films traduits, des séries ou des dessins animés. Cet exercice correspond-il au travail de comédien ?

M. T.-D. : Bien sûr. C'est très technique. Il arrive que nous ne disposions que d'une journée pour doubler un film. Si on n'est pas comédien, c'est impossible.

 

Vous arrive-t-il de modifier des passages que vous auriez à jouer ?

M. T.-D. : Pratiquement jamais. Tout est écrit. Cependant, il est vrai que nous avons parfois affaire à des erreurs de traduction ou des fautes de français. Là, on se dit qu'on ne peut quand même pas dire ça. Un mot peut aussi ne pas être approprié à la voix. On le remplace alors par un autre. Mais, il n'y a pas vraiment de place pour l'improvisation.

 

D'un film à l'autre, votre voix évolue. Il faut être malléable ?

M. T.-D. : C'est le travail du comédien que de se glisser dans la peau d'un personnage. C'est aussi ce qui fait le charme du métier. Pour le film Mafia Blues avec De Niro, je devais doubler un gros type avec une énorme voix. (Il prend alors une voix rauque.) J'ai dû me casser la mienne en allant chercher au fond de la gorge.

 

Que ressentez-vous quand vous voyez les films que vous avez doublés ?

M. T.-D. : Cela ne me fait aucun effet. En fait, je ne me prends pas la tête. Je porte un œil professionnel en essayant de détecter les imperfections.

 

Et le doublage des dessins animés, vous aimez ?

M. T.-D. : J'adore ça ! On peut faire absolument tout ce qu'on veut avec sa voix. Et puis, les personnages ont souvent peu d'expression. Alors, c'est la voix du comédien qui leur donne leur personnalité.[196]

 

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VO ? VF ?

 

Rien à faire. Lundi soir John Wayne parlait français. La Charge héroïque avançait sur Arte. Et nous rations les cadrages de John Ford sur les tuniques bleues s'avançant dans de majestueux paysages, l'œil rivé sur la télécommande du décodeur de la TNT. Menu. Décodeur. Langues. OK. Rien à faire pour retrouver la version originale sous-titrée français. Le choix entre VF et VOST existe bien, nous assure-t-on pourtant chez Arte. C'est donc le décodeur, l'antenne ou... l'usager qu'il faut incriminer chez nous. Pour la première fois, lundi, une chaîne hertzienne offrait à son public ou en tout cas à ses membres technologiquement les plus avancés le choix entre les deux versions auquel sont habitués les utilisateurs de DVD ou les abonnés des chaînes payantes. La technologie numérique devrait ainsi permettre à Arte de sortir d'un cruel dilemme entre son audience et son image de chaîne culturelle. Car le principal effet de cette innovation est que les films du lundi et du jeudi soir à 20 h 45 seront diffusés en VF, les amateurs de VO, habituellement privilégiés, étant orientés vers les difficiles manœuvres précitées. Résultat : un bond de l'audience, évalué à 30 % en moyenne. Arte annonce pour lundi un record de part de marché à 8,2 %, une très forte proportion de ce public ayant vraisemblablement suivi John Ford en VF. Le goût pour les VO est, dit-on, très limité aux cinéphiles français. Chaîne franco-allemande, Arte n'a pas ce genre de dilemme avec son public allemand, très habitué au doublage. Celui-ci fait d'ailleurs vivre de nombreux talents de l'ombre, dont on peut retrouver la chronique dans la Gazette du doublage sur www.objectif- cinema.com. On y apprend ainsi que, depuis Jugé coupable, le doubleur officiel de Clint Eastwood est Hervé Joly et que Monsieur Clint a participé à ce choix. Au fait, elle n'est pas si mal la voix de John Wayne en français ? À force de manipuler cette télécommande on l'a ratée aussi.[197]

 

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Scorsese doublé au Québec

 

Le dernier film de Martin Scorsese, Agents troubles (vous pigez le jeu de mots?), version française de The Departed, a été doublé au Québec. Quelle déception! Il faudrait faire savoir au réalisateur, si exigeant, que son film y a perdu. Un malheur ne venant jamais seul, il ne nous sera vraisemblablement pas possible non plus de voir Les Infiltrés (la version doublée en France) en DVD.

 

Cet énième mauvais doublage m’a fait réfléchir et penser à une solution: la France et le Québec devraient se partager le marché du doublage selon la qualité des films. Ainsi, tous les films ordinaires ou mauvais seraient doublés au Québec, alors que tous les bons films seraient doublés en France. Pourquoi? En général, les spectateurs qui ne font pas la différence entre un bon et un mauvais films ne font pas plus la différence entre un bon et un mauvais doublages, alors qu’il en va autrement pour les cinéphiles. L’industrie québécoise n’aurait pas à craindre une diminution des profits, car la majorité des films sont ordinaires ou mauvais. On n’entendrait plus personne critiquer le doublage québécois et les cinéphiles seraient heureux.[198]

 

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Fondez pour l'Âge de glace 2

 

L'intrigue est traversée d'un humour virevoltant, féroce et délirant. Et jouit d'un excellent doublage, signé par Élie Semoun, Gérard Lanvin, Vincent Cassel et Christophe Dechavanne. Dans le DVD collector, on trouve une avalanche de bonus : mini-films d'animation, courts reportages présentant les personnages, document sur le doublage français...[199]

 

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Forcer ou encourager le doublage des films au Québec?

 

L'Union des artistes (UDA) et le Parti québécois ont uni leur voix hier pour demander à la ministre de la Culture et des Communications d'adopter des mesures législatives afin d'imposer le doublage des films de langue étrangère au Québec. Line Beauchamp a immédiatement écarté cette voie qui, selon elle, pourrait avoir des impacts négatifs sur «la présence et la diversité des films sur le territoire québécois».

 

Le porte-parole de l'opposition officielle en matière de culture, Daniel Turp, a déposé hier matin à l'Assemblée nationale une pétition signée par 20 498 personnes. Lancée par l'UDA, cette pétition réclame une modification de la Loi sur le cinéma de manière à ce que «la version française de toute œuvre en langue étrangère diffusée et offerte au Québec soit réalisée au Québec».

 

La ministre Beauchamp estime qu'une telle mesure est inutile. Elle préfère, comme Louise Beaudoin et les députés de Taschereau et de Bourget avant elle, privilégier des mesures incitatives. «Nous allons continuer dans cette droite ligne tracée par les ministres précédentes. Ces mesures ont fait leurs preuves, a-t-elle poursuivi. En 1990, il y avait à peine 32 films doublés au Québec, 15 ans plus tard, nous en sommes à 103 films.»

 

Ces calculs ne montrent qu'un pan de la réalité, estime toutefois l'UDA. En effet, l'industrie québécoise semble perdre du terrain. Cette année, on estime que 72 % des films diffusés en salle auront été doublés au Québec alors que ce pourcentage s'élevait à 78 % en 2005 et en 2004. Pour M. Turp, il est clair que les compagnies étrangères déterminent encore quels films seront doublés au Québec. «Le sort de l'industrie du doublage au Québec est laissé entre les mains de quelques compagnies», a-t-il dénoncé.

 

Certains distributeurs américains refusent encore de doubler leurs films au Québec et l'ensemble des distributeurs refuse de s'engager à faire le doublage en français des films qui sont sur un support DVD. Ce dernier élément préoccupe vivement l'UDA, car de plus en plus de films arrivent directement sur ce support. «Le marché se déplace vers le DVD mais aussi vers le téléchargement et, dans ces domaines, le Québec n'a aucun outil», déplore le vice-président de l'UDA, Raymond Legault.

 

L'UDA réclame depuis plusieurs années que le doublage se fasse systématiquement au Québec, comme cela se fait en France. Elle juge que l'industrie québécoise du doublage ne peut plus s'en remettre à des mesures ponctuelles. «Il faut toujours forcer la main des majors», rappelle M. Legault. Selon lui, une mesure législative n'aurait pas pour effet de refroidir l'intérêt des majors pour le Québec, qui demeure un marché lucratif pour le cinéma.

 

La ministre Beauchamp croit au contraire que le Québec perdrait au change en légiférant. L'UDA comme le PQ ont fait valoir hier que cette analyse ne tient plus la route. En effet, il y a deux ou trois ans, prendre des mesures législatives aurait pu s'avérer une arme à double tranchant, mais plus maintenant, estime Raymond Legault. «La loi sur la diversité culturelle est à mon sens un excellent appui qu'il faudrait mettre à profit.»

 

Même si la ministre Beauchamp n'est pas de cet avis, elle reconnaît cependant que les mesures en vigueur pourraient faire l'objet d'une révision. «La préoccupation (...), c'est de se dire: est-ce qu'on est capables de faire mieux? Est-ce qu'il y a de nouveaux marchés à développer? La réponse est oui», a dit la ministre, qui a notamment cité le marché des DVD.[200]

 

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Le PQ et le doublage

 

Du temps où le Parti québécois (PQ) formait le gouvernement, il s’est toujours opposé à cette obsédante requête de l'Union des artistes (UDA) d’imposer le doublage au Québec de tous films de langue étrangère. Mais la semaine dernière, coup de théâtre, ils ont uni leur voix et demandé de concert à la ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, de modifier la loi en ce sens. Pragmatique, cette dernière a refusé en déclarant que cela pourrait avoir des effets négatifs sur «la présence et la diversité des films sur le territoire québécois». Et elle a eu l’à-propos de rappeler à Daniel Turp, le «colporte-parole» de l’opposition en matière de culture, qu’elle suit ainsi les sillons déjà empruntés par les trois ministres péquistes précédentes.

 

Le PQ change-t-il de piste parce qu’il estime que les artistes lui sont moins acquis qu’avant du fait des politiques généreuses de Mme Beauchamp à leur égard (le PQ se ferait doublé par le PLQ)? Si c’est le cas, le style de l'ADQ déteint dangereusement. En tout cas, si le PQ maintient le cap, on peut craindre le pire lorsque l’actuel président de l'UDA, Pierre Curzi, deviendra le prochain ministre de la Culture.

 

Déjà que nous avons l’impression de toujours entendre, dans une langue faussement de chez nous, les mêmes voix d’un petit cercle d'acteurs-doubleurs québécois, imaginez quand tous les films seront doublés ici. Aujourd’hui, dans une certaine mesure, l’industrie québécoise doit consentir des efforts pour concurrencer celle française, mais lorsqu’elle occupera seule la scène du doublage, elle fera le minimum requis, et tous les défauts que nous lui trouvons s’amplifieront inévitablement. Les versions doublées pourraient être progressivement délaissées au profit des versions originales ou sous-titrées.

 

Sans compter qu’il nous en coûterait davantage, sachant que le gouvernement accorde des crédits d’impôt aux doubleurs d’ici, faisant payer en quelque sorte aux Québécois leur billet d’entrée plus cher que si le doublage avait été produit ailleurs. Et si les distributeurs peuvent dépenser jusqu’à 75 000 $ pour faire expressément doubler un film ici, on peut être certains qu’ils cherchent à récupérer leur mise de toutes les manières possibles.

 

Mais se couper du doublage français serait surtout s’appauvrir culturellement (pensez à toutes ces merveilleuses voix diversifiées et ces subtils doublages que nous n’entendrions plus). Et ce ne serait pas la meilleure voie pour se rapprocher de notre plus sûr allié dans la lutte commune visant la protection et la reconnaissance du français dans le monde. En définitive, voilà bien un amendement à courte vue que celui voulu par l'UDA et le PQ.

 

Les membres de l'UDA ne voudront jamais entendre raison, et ce pour les raisons évidentes que nous savons. Mais espérons que leur lobby en dolby ne sera jamais assez puissant pour inciter quelque gouvernement que ce soit à leur donner raison.[201]

 

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Doubler c'est pas jouer

 

Yannick, 34 ans, est comédien. Après douze ans au théâtre, il fait du doublage depuis quatre ans pour résister à la dégringolade des intermittents du spectacle.

 

«Je voyais venir un problème sur l'intermittence. Je suis donc arrivé au doublage pour de mauvaises raisons : une urgence de rentabilité ! Parce que le mythe de l'artiste maudit, qui gagne de l'argent après sa mort... très peu pour moi. Pourtant, comédien, c'est souvent un rêve d'enfant ! Pour moi, le flash est venu en regardant les westerns de Sergio Leone : petit, je prenais ça pour des documentaires, j'étais fasciné. Puis on m'a dit que c'était joué, alors j'ai trouvé ça fabuleux, ce métier d'acteur ! Le doublage, c'est juste une facette du métier, un peu un truc de paresseux, tu rentres chez toi, c'est oublié. Tu peux vite devenir une sorte d'OS : j'ai vu des quinquas obsédés par leur baraque sur la Côte, leurs vacances à Megève, leur bon pognon. Mais aussi un monsieur de 95 ans, 100 films derrière lui, ayant donné la réplique à Gabin, avec une vie incroyablement riche. Et qui double avec autant de plaisir du jeu. Alors je lutte contre l'image de "tocard" du doubleur, même si je fais ça pour pouvoir continuer le théâtre.

 

Dès 15 ans, en découvrant les textes, j'ai su que le théâtre, c'était pour moi. Pendant plusieurs années, comme intermittent, j'ai eu plein de bons projets de pièces. Ça s'est raréfié, j'ai commencé à faire un peu de pub. Mais, là aussi, c'est une sale période. Ils sont de plus en plus rapiats et rognent sur les cachets, qui se sont effondrés : 500 euros par spot, sans droits. Or, pour une pub, tu "vends du fromage" et c'est "ta gueule". On n'est plus dans le rêve d'enfant ! Alors, faut pas pousser, ça se paie. Les comédiens sont vraiment devenus des produits : ils doivent constamment se vendre à tous les sens du terme. Dans le milieu du spectacle, on a toujours l'impression d'être très entouré, on croise plein de gens, la maquilleuse vous bichonne, formidable... mais on est souvent tout seul au final, notamment pour trouver du boulot. La concurrence est rude, alors tu dois éviter peaux de bananes et coups tordus. Récemment, un copain comédien a profité de mon absence lors d'une discussion pour dire à un réalisateur que je n'étais pas disponible pour un rôle. Manque de bol pour lui, j'ai été recontacté directement pour ce job, et ça l'a un peu grillé. On ne le découvre que petit à petit, mais les relations professionnelles dans ce milieu, c'est pas vraiment l'Île aux enfants.

 

Le secteur du doublage est lui assez protégé, très réglementé, et profite du boom des séries télé. C'est confortable. Mais on voit arriver la concurrence des "noms", surtout dans les films d'animation. Certains ne sont même pas comédiens;­ voir Cauet doubler Garfield, c'est un peu déprimant. Maintenant, quand on me demande pourquoi j'ai voulu être comédien, alors que c'est si dur d'en vivre, je réponds : "Ben, c'est ma mère qui m'a obligé !"»[202]

 

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Doublage patchwork

 

J’avais remarqué le phénomène à quelques reprises déjà, puis encore jeudi dernier dans un film présenté à la télévision: La Maison sur la falaise, avec Kevin Kline. Après leur passage en salle, il appert qu’on remonte maintenant des doublages québécois en remplaçant certaines voix (déficientes?) par d’autres provenant de France.

 

Pour les Québécois aspirant au meilleur doublage qui soit, l’opération peut sembler de prime abord acceptable et profitable. Mais comme un doublage est une création complète en soi, en agissant ainsi, on manque de respect aux créateurs (le directeur, surtout) des deux côtés de l’océan (tout comme on manquerait de respect à André Gide et à François-Victor Hugo si on empruntait à l’un et à l’autre pour établir une traduction définitive de Hamlet). En clair, pour tout film, il faut choisir le meilleur doublage existant, sans le tripatouiller ou en faire un patchwork.

 

Si on adopte ce principe, le doublage québécois de Da Vinci Code devrait être rejeté, car on y a incorporé trois voix venant du pendant français. Trois acteurs, donc, qui n’ont jamais été dirigés par le directeur du doublage québécois.[203]

 

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Blé d’Inde, oui

 

Au Téléjournal de Radio-Canada le 3 janvier, le «chef de bureau» à Ottawa, Patrice Roy, a dit de John Baird, le nouveau ministre de l'Environnement, qu’il est «parfaitement bilingue». Le lendemain, j’ai entendu le ministre en entrevue. Si cet homme est parfaitement bilingue, je parle le putonghua. Du côté francophone, Baird serait considéré comme parfaitement bilingue, alors que du côté anglophone, Stéphane Dion ne se ferait pas bien comprendre en anglais? C’est trop drôle!

 

Les gens «parfaitement bilingues» sont rares en politique et pour la plupart d’origine francophone. M. Baird est bilingue selon les critères des fonctionnaires fédéraux qui décident de l’octroi de la prime au bilinguisme mais pas selon le dictionnaire. Dans les faits, il baragouine le français (qu’il n’apprivoise, bien entendu, que pour faire son chemin au fédéral); si on lui faisait écouter un film français ou québécois, il ne comprendrait que le cinquième des répliques (il n’aurait donc qu’à le voir cinq fois pour tout saisir, concluraient les clowns de RBO).

 

Il est dans l’intérêt de certaines personnes de faire croire aux francophones de ce pays aux deux langues officielles que des politiciens anglophones sont bilingues alors qu’ils ne le sont souvent pas. Cela nourrit l’illusion selon laquelle le français est considéré avec respect d’un océan à l’autre, favorisant ainsi l’unité et l’harmonie. On a une idée de la situation réelle quand on apprend qu’une bonne Canadienne comme Rona Ambrose a déjà appris deux langues d’origine latine mais pas le français. Qui, au Québec, apprendrait comme deuxième et troisième langues le portugais et l’espagnol avant l’anglais?[204]

 

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La télé édulcore les films étrangers, dénoncent les auteurs de doublage

 

Paris – Les auteurs de sous-titrage et de doublage de films et téléfilms se disent inquiets de voir leurs clients, chaînes de télévision, éditeurs de DVD et distributeurs de films, exiger des versions françaises expurgées de tout vocabulaire "politiquement incorrect".

 

Réunis vendredi au siège de la Sacem, organisme qui gère les droits d'auteurs générés notamment par ces adaptations en VF, quelque 200 professionnels (sur environ 450 en France) ont dénoncé, dans des débats houleux, la "censure" croissante qui, selon eux, frappe leur travail.

 

"Nous ne sommes pas contre les contraintes inhérentes à notre travail, lié à des œuvres de commande", explique à l'AFP Jean-Louis Sarthou, président de la commission de l'audiovisuel.

"Mais depuis une quinzaine d'années, une véritable psychose est née chez nos clients, vis-à-vis de tout ce qui est politiquement incorrect: ils exigent que l'on retire les injures et toute référence à une communauté sexuelle, religieuse, à la drogue, à l'alcool, au tabac, ou à des marques", poursuit-il.

 

Ainsi, dans la version française d'une œuvre américaine, on ne boit pas "un Coca-Cola", mais "un soda", deux dealers ne se disent plus "Donne-moi la came", mais "Donne-moi ce que tu sais", explique M. Sarthou.

 

Lors d'un vif débat vendredi consacré à leur "liberté d'écriture", les auteurs de doublage et de sous-titres invités par la Sacem ont multiplié les exemples de ce qu'ils estiment être un "affadissement des œuvres originales".

 

"Pourquoi nous demande-t-on autant de trahir la VO des films et téléfilms américains, alors que dans les films ou les séries françaises les injures ne posent pas problème ?", s'est interrogée une adaptatrice. Un autre s'est demandé "comment être synchrone en disant voiture de sport allemande à la place de Mercedes ?"

 

Les diffuseurs des œuvres exigent fréquemment que des corrections soient apportées à la VF, sans toujours rémunérer ce travail supplémentaire, a-t-on rapporté, des corrections parfois jugées "non motivées" et "arbitraires".

 

Du côté des chaînes, Sophie Neerman, responsable du service des achats à France 2 et Boualem Lamhene, responsable du doublage chez Buena Vista (Disney), seuls présents, se sont défendus d'exiger des VF "édulcorées".

 

Nombre de voix se sont élevées pour déplorer l'absence, vendredi, d'un représentant du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), pourtant invité, et souhaité que l'institution intervienne en rappelant aux chaînes le cadre juridique existant, afin que celles-ci "ne soient plus dans la psychose, mais dans une crainte raisonnable". Ils ont aussi interpellé le Centre national de la cinématographie (CNC), souhaitant qu'il réunisse les acteurs du secteur pour "une concertation et la définition de règles claires", une demande à laquelle le directeur juridique du CNC Éric Garandeau, à la tribune, s'est dit ouvert.

 

Liée à la multiplication des chaînes de TV sur le câble et le satellite, des éditions de DVD et internet qui ont fait exploser la demande, ces dernières années, la crainte du dumping était aussi très présente dans les débats. Afin de remporter les appels d'offre lancés par les distributeurs, certaines entreprises de doublage et de sous-titrage n'hésitent pas à "économiser sur tous les postes de la chaîne de post-production" pour casser les prix, quitte à délivrer des produits de qualité médiocre, a rapporté M. Sarthou.[205]

 

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Des films étrangers mais hollywoodiens

 

Quand un film tourné dans une autre langue que l’anglais rencontre du succès, il n’est pas rare qu’on en tire à Hollywood un remake adapté aux goûts particuliers des États-Uniens, qui remporte généralement dans le monde un plus grand succès encore que l’original. Combien de films français ont ainsi été refaits (la liste comporte même un film québécois, Louis 19, le roi des ondes, duquel Ron Howard s’est inspiré pour réaliser Ed TV, en 1999)? Un isolationnisme culturel payant pour Hollywood.

 

Mais avec La Passion du Christ, que l'Australien Mel Gibson a tourné en des langues (anciennes) autres que l’anglais et dont il a fait un immense succès mondial, se peut-il que l’attitude des États-Uniens à l’égard des films en langue étrangère soit en train de changer? Depuis, le même Gibson a tourné Apocalypto en maya et Clint Eastwood Lettres d’Iwo Jiwa en japonais. Les États-Unis s’ouvrent-ils enfin au monde ou trouvent-ils plutôt d’autres méthodes pour ouvrir le monde à l'American way of life? Car si ces films n’ont pas été tournés en anglais, il demeure malgré tout qu’on y reconnaît le label hollywoodien. M’est avis qu’on constatera un réel changement aux États-Unis quand des films étrangers tournés en d’autres langues que l’anglais y perceront là comme ailleurs.

 

Pour finir, il était étrange de retrouver aux derniers Golden Globes Apocalypto et Lettres d’Iwo Jiwa en lice dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère. Cette catégorie étant réservée avant aux films étrangers en tout, afin de laisser un petit écran au vaste monde non anglo-saxon. En remportant le prix, Lettres d’Iwo Jiwa a fait écran à ce petit écran. If you can’t beat them join them![206]

 

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Doublage québécois ou français ?

 

J’ai lu la très intéressante série d’articles sur le doublage parue dans le Journal. Personnellement, j’ai toujours préféré le doublage français et j’en explique les raisons.

 

La langue d’abord. Plusieurs critiquent le doublage français à cause de la langue, quelquefois argotique, qui ne serait pas la nôtre. Pourtant, la langue privilégiée par les doubleurs québécois n’est pas davantage la nôtre (des films comme Slap Shot, avec Paul Newman, doublés dans une langue qui nous est propre, constituant des exceptions); on l’appelle français «international» ou «normatif». Les Français doublent au moins dans leur langue, tandis que les nôtres le font dans un français d’ambassadeurs. Entre les deux, je choisis celle qui sonne vrai.

 

Les voix ensuite. Pendant qu’en France, le bassin des doubleurs est immense, il est ici bien limité (les Français sont dix fois plus nombreux que nous). En outre, une trentaine de voix reviennent sans cesse (l’impression que nous avons de toujours entendre les mêmes voix n’est sûrement pas une lubie). Et on le sait, il n’y a pas meilleure façon de rompre le charme d’un film que de reconnaître derrière des personnages des acteurs comme Bernard Fortin et Guy Nadon, cent fois vus ou entendus ailleurs.

 

L’argent maintenant. Comme le doublage québécois est subventionné par l’État (par des crédits d’impôt), il en résulte que le billet de cinéma revient plus cher aux Québécois pour un film doublé ici. Si le doublage était de meilleure qualité que l’autre, j’accepterais volontiers de délier les cordons de la bourse, mais ce n’est pas le cas.

 

Aujourd’hui, l’industrie québécoise doit consentir des efforts pour réaliser des doublages passables, car elle est concurrencée par l’industrie française, mais imaginons ce qu’il adviendra quand elle aura le monopole. Je crains le pire.[207]

 

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Doubleurs. Ici l'ombre

 

Ils sont indispensables aux " stars " qu'ils interprètent mais beaucoup moins célèbres. Rencontre avec des artistes mal reconnus.

 

Tout a commencé un lundi matin, lors de la conférence de rédaction hebdomadaire de Marianne. Essayez simplement d'imaginer la mine des directeurs à l'annonce d'un tel sujet. Oui, avons-nous expliqué, notre enquête va nous conduire à rencontrer successivement, excusez du peu, Marge et Homer Simpson, Titi le canari, le lieutenant Columbo, sans oublier Batman... Quand nous avons révélé notre rendez-vous imminent avec la sublime Monica de la série Friends, nos collègues nous ont crus bons pour l'internement d'office... Et pourtant, nous ne disions que la simple vérité.

 

La voix : l'autre personnalité

 

Car, oui, nous les avons tous rencontrés. Plus exactement, nous avons rencontré ce qui fait souvent tout le charme de ces personnages de séries télé auprès du public français – à savoir... leur voix !

 

En effet, bon nombre de séries étrangères, quand elles sont achetées par les chaînes de télévision française, ne sont pas pour autant assurées de gagner la guerre de l'Audimat. Leur percée cathodique dépend encore du talent de leurs doubleurs, ces voix de l'ombre, dont beaucoup, avec les années, nous sont devenues familières, comme celle de Michel Roux, un pilier du théâtre de boulevard, décédé la semaine dernière, qui avait prêté sa voix à Tony Curtis dans la version française d'Amicalement vôtre, en conjuguant le talent et l'humour.

 

Un premier exemple emblématique de cette célébrité des invisibles ? Celle du doubleur du lieutenant Columbo, Serge Sauvion. Voilà pourtant un comédien qui a toujours du mal à croire " que Columbo doive sa popularité à [sa] voix ". Ce n'est pas là une coquetterie d'acteur. Cet homme chevronné a pourtant doublé bien d'autres figures que Columbo et bien d'autres stars que Peter Falk, à commencer par Charles Bronson. À 78 ans, il donne encore l'impression de s'excuser de son succès : " Quand je me suis attaqué à Columbo, j'ai été frappé par le fort décalage entre sa voix d'origine et la mienne. D'où la difficulté de la transposition... " Heureusement, Sauvion avait son ‘truc’ : donner au plus attachant des flics américains " un côté ludique, faussement naïf et amusant ", qui ne transparaît pas au premier abord dans la voix de Peter Falk.

 

Car c'est incontestablement là une des difficultés du métier : doubler exige souvent, outre des qualités de comédien à part entière, un véritable numéro de contorsionniste vocal. Qui pourrait, en rencontrant Véronique Augereau à la table d'un café, s'imaginer qu'il converse avec... Marge Simpson ? Pour ce rôle, il fallait bien évidemment composer. " Les producteurs français m'ont demandé si je serais capable de tenir cette voix rauque dans la continuité. Lors des premiers jours de doublage, il m'est arrivé de finir complètement aphone tant je devais forcer sur mes cordes vocales ", se souvient-elle. Mais depuis dix-huit ans, cette quadragénaire (qui a également réalisé le doublage du personnage de Sarah Connor dans Terminator II) est allée le plus loin qu'il soit permis pour comprendre le personnage. " Je vis avec Philippe Peythieu, la voix française d'Homer Simpson ! " Et d'ajouter, sur le mode de la plaisanterie : " Finie l'époque où je trouvais les Simpson hideux avec leurs teint jaune et leurs yeux globuleux. Depuis, j'ai naturellement changé d'avis. Les Simpson font partie de nous. " Même si les doublages de ce dessin animé ne leur prennent que dix jours par an, à raison de deux épisodes et demi par jour, Véronique Augereau confie : " Il peut nous arriver à Philippe et à moi de nous parler ‘en Simpson’ dans l'intimité. " À l'exemple de Sauvion pour Columbo, Véronique Augereau et Philippe Peythieu avouent avoir pris quelques libertés par rapport aux voix originales. C'est sans doute là que réside le ‘petit plus’ des personnages qu'ils incarnent. " Les ‘piti’ ou les ‘pinaise’ d'Homer sont des créations de Philippe, tout comme je suis l'auteur des ‘mmmmm’ de Marge ", s'amuse la comédienne.

 

La concurrence des stars

 

L'humour semble être la valeur-refuge des doubleurs, trop souvent ignorés des génériques et sous-payés par rapport à la plus-value qu'ils apportent aux séries. Véronique Augereau nous confie être rétribuée sur la base de 5 euros par ligne de texte (et c'est une " star " du doublage...). Autant dire qu'avec seulement 10 épisodes par an ces comédiens ont intérêt à avoir plusieurs cordes vocales à leur arc. Titi le canari partage cet avis. Sa voix française, Patricia Legrand, prend la chose avec philosophie, expliquant que " ce travail permet d'attendre sereinement les propositions venant du théâtre, mais aujourd'hui, il faut être pluridisciplinaires pour s'en sortir ". Croire ‘voir un rô minet’ ne nourrit pas son homme !

 

À ce titre, tous les doubleurs professionnels s'insurgent contre un phénomène nouveau : le doublage de dessins animés par des stars de cinéma. " Depuis Chicken Run, c'est devenu une habitude ", soupire Patricia Legrand avant d'expliquer que, " en dehors d'Alain Chabat, les comédiens vedettes sont de mauvais doubleurs. Ils n'apportent rien et les producteurs se retournent vers eux uniquement à des fins commerciales. " En effet, les acteurs célèbres doublant des personnages animés peuvent assurer la promotion du film auquel ils ont prêté leur voix, mais ce n'est pas leur faire injure que de constater que même d'excellents comédiens comme Antoine de Caunes (l'actuel Lucky Luke de France 3) ne brillent pas particulièrement dans cet exercice. " Et eux sont loin des 5 euros la ligne ", nous précisent tous les doubleurs que nous avons rencontrés. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la dernière production de Luc Besson, Arthur et les Minimoys. Mylène Farmer prête sa voix au principal rôle féminin... Et personne ne la reconnaît ! Mais il y a pire. Serge Sauvion se fait en effet régulièrement ‘voler’ sa voix de Columbo. " Entre l'imitateur Daniel Herzog qui se produit un peu partout et les radios locales qui n'hésitent pas à accepter des pubs où des gus de troisième zone imitent mon doublage, vous comprendrez mon indignation ! " Effectivement, n'importe quel comique de fin de banquet peut vaguement singer la voix de Sauvion/Columbo. Du coup, des parodies du doubleur vantent à longueur d'ondes les mérites de la dépanneuse Sémoun ou de la boucherie Sanzot sans que, bien sûr, Sauvion ne reçoive la moindre rétribution.

 

La plus illustre (et aussi la plus méconnue) des doubleuses, Marie-Christine Darah, qui incarne entre autres, excusez du peu, Whoopi Goldberg et Monica dans Friends, considère son art comme une " trahison fidèle ". Pour cette comédienne qui a commencé à doubler pratiquement dès le début de sa carrière, " il ne faut surtout pas s'attendre à la moindre reconnaissance. Notre unique satisfaction artistique est de se dire que l'interprète original se reconnaîtrait dans notre doublage. " Quant aux considérations financières, elle avoue " les trouver assez correctes en ce qui [la] concerne ". Et d'expliquer : " Pour la série Friends, beaucoup de doubleurs ont demandé une augmentation au fur et à mesure du succès de la série en France. Les producteurs ont refusé. Je touche 250 euros maximum par épisode, mais l'expérience est si enrichissante... " D'autres doubleurs de la série Friends ont donc fait grève, avant d'être remplacés séance tenante. Sur les forums Internet des fans de la série, les commentaires ne se sont pas fait attendre : " Les nouvelles voix de Chandler, Joey et Rachel sont nulles car elles font perdre toute la personnalité des personnages ", s'insurgeaient les internautes.

 

Si le vieil adage italien " traduttore, traditore " (traducteur, traître) ne s'applique pas à ces séries que chérissent les Français, c'est en grande partie grâce à ces voix qu'ils adoptent en même temps qu'ils s'approprient les personnages, sans se poser de questions. Toute l'alchimie de la réussite d'une série passe bien – aussi – par ce travail de l'ombre.[208]

 

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Cultivons-nous en VO !

 

Pologne. Dans notre pays, le doublage des films étrangers par la voix d'un seul lecteur qui lit toutes les répliques est aussi vieux que la télévision. Alors que partout dans le monde les téléspectateurs regardent les films étrangers en version originale sous-titrée, chez nous la bande originale reste inaccessible et le petit écran distille des dialogues assourdis par une voix qui, le plus souvent, récite son texte d'un ton monotone, tuant efficacement l'esprit du film.

 

D'où vient cette habitude ringarde qui nous distingue des autres Européens ? La raison est banale et remonte au début des années 1960. Les écrans de télévision d'alors, les Belweder, étaient si petits que l'on voyait à peine les émissions. Il était hors de question d'infliger des sous-titres en plus au téléspectateur. Cette imperfection technique a empêché tout changement, et l'argument selon lequel il fallait contenter les spectateurs plus âgés a toujours primé. Les autorités ont fini par reconnaître que la qualité des récepteurs polonais n'égalerait jamais celle des récepteurs occidentaux, et que par conséquent les films étrangers seraient doublés. Mais, dans une économie de pénurie, le doublage s'est révélé très cher, et les autorités ont donc opté pour une solution qu'elles croyaient provisoire, à savoir la surimposition de la voix d'un lecteur.

 

Aujourd'hui, à l'heure de l'ouverture au monde, les téléspectateurs polonais perdent une chance de pouvoir pratiquer et perfectionner leurs connaissances des langues étrangères, alors que leur manque d'aptitude dans ce domaine est leur véritable talon d'Achille. La lecture rapide n'est pas non plus le point fort des Polonais. Les jeunes grandissent dans un isolement culturel. Ils ne lisent ni livres ni journaux, et la télévision reste pour eux l'unique lien avec l'extérieur. Si les films étaient sous-titrés, les jeunes Polonais pourraient au moins apprendre à lire...

 

Peut-on éradiquer de nos petits écrans ces lecteurs qui polluent les films depuis un demi-siècle ? La télévision publique devrait donner l'exemple, pour contribuer à l'alphabétisation de la jeune génération. Pour commencer, elle pourrait diffuser des films sous-titrés une ou deux fois par semaine, ou donner le choix entre des versions avec ou sans sous-titres, ou sans lecteur.

 

La télévision publique polonaise est trop pauvre pour assurer un doublage de qualité. "Malgré tout, nous sommes habitués à entendre – très mal, mais tout de même – et à reconnaître les voix de Meryl Streep, Woody Allen ou Robert De Niro", craint Bartosz Wierzbieta, l'excellent traducteur des films animés. "Je crois que les entendre parler polonais nous serait vraiment insupportable. Même si les 'murmures' du lecteur sont une castration du film."[209]

 

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Langage : Le gardien du nénufar

 

Encrevé et Braudeau prennent langue dans les jardins de Paris.

 

Les intermittences de la langue valent bien celles du cœur. Elles débordent ceux qui prétendent les contrôler. Marchant de jardin parisien en jardin parisien, comme des esprits en bas et perruques au siècle des Lumières, l'écrivain Michel Braudeau et le linguiste Pierre Encrevé devisent sur l'évolution, les fluctuations et l'avenir du français. Ils se connaissent, se tutoient. C'est le second qui parle.

 

Le ton est d'une ironie optimiste et unie ; les citations, précises ; la chasse aux préjugés, ouverte. Les promenades ont surtout eu lieu sur la page : on n'imagine pas qu'Encrevé ait pu marcher en ville avec autant de livres à citer, à moins qu'il ne dispose, comme les derniers vitriers, de bons muscles et d'une petite carriole. Son message est clair : «Maintenir obstinément la distinction entre langue et parole, entre usages étatiques et usages privés, et, avant tout, entre imposer et proposer.» En résumé, souplesse et liberté.

 

Les beaux principes qui les limitent sont pavés de bonnes intentions. Un exemple : en acceptant que leurs films soient doublés partout, les États-Unis ont paradoxalement répandu leur langue ; le doublage fut leur cheval de Troie. En refusant que les nôtres le soient, nous aurions, en prétendant l'imposer, limité l'expansion du français : trop rigide pour se faire encore désirer. Mais son cinéma l'était-il encore ? C'est une autre question. Le français n'a pourtant pas à regretter son neuvième rang sur la planète. Il est parlé par 180 millions d'humains et va mieux que les pleurs qu'il inspire. Pierre Encrevé est un optimiste. Rien ne rebute son amour des surprises de la langue.

 

Les cinq conversations ont lieu au Palais-Royal, aux Tuileries, aux Buttes-Chaumont, au musée Rodin, enfin au Luxembourg. Par son histoire et sa structure, chaque lieu détermine une orientation. La promenade aux Tuileries, appartenant à l'État, explore les relations entre celui-ci et «sa» langue. Elle s'achève par une méditation sur la prétendue clarté du français. Associant Mallarmé et Bashung, deux «rhétoriqueurs» dont le langage vit d'opacité, Encrevé rappelle que la langue littéraire a «plus et mieux à offrir que la clarté». Elle n'est pas là pour «soulager» les francophones de ce qu'ils ne comprennent pas.

 

La promenade aux Buttes, parc bâti dans un quartier alors populaire, analyse les rapports de la langue au peuple­ en passant par les aléas de l'histoire orthographique. Tout, ici, est relatif. Molière écrivait le Misanthrope : pourquoi préférer le Misanthrope ? L'accord des participes après le verbe avoir, quand le complément précède le verbe, est en réalité facultatif. Les jeunes sont devenus des virtuoses de l'aphérèse, ou élision des premières syllabes : contrôleur devient «leur». La discussion, qui débute sur le mot «Kärcher», un nom propre utilisé salement par Nicolas Sarkozy, s'achève sur le mot «nénufar». Il vient du sanscrit, avec relais persan et arabe. Il signifie «Lotus bleu». Proust le fait entrer en lettres lorsqu'il décrit, sur la Vivonne, «tel nénufar à qui le courant au travers duquel il était placé d'une façon si malheureuse laissait si peu de repos que comme un bac actionné mécaniquement il n'abordait une rive que pour retourner à celle d'où il était venu, refaisant éternellement la double traversée». Dans les années trente, brusquement, l'Académie change une orthographe admise depuis deux siècles et demi : nénufar devient nénuphar. Gallimard n'ose pas corriger la phrase de Proust, qui, devenue célèbre, contribue sans doute à rétablir en 1990 la possibilité de l'orthographe initiale. «On peut espérer désormais, conclut Encrevé, en voir fleurir de nouveau des tapis entiers dans nos livres.»

 

Plus généralement, on comprend peu à peu que, comme l'écrivait Proust dans une lettre à Madame Straus, «les seules personnes qui défendent la langue française (comme "l'armée pendant l'affaire Dreyfus"), ce sont celles qui "l'attaquent"» : peuple, francophones, immigrés, écrivains. La comparaison de Proust avec l'affaire Dreyfus est profonde : l'usage de la langue est politique. De ce petit livre intelligent, on peut conclure que ceux qui défendent «l'identité de la France» sont également ceux qui, d'une manière ou d'une autre, l'attaquent.[210]

 

Note de Sylvio Le Blanc: Où les auteurs Encrevé et Braudeau ont-ils pris que le doublage des films états-uniens a facilité la pénétration de l’anglais? C’est plutôt dans les pays (Danemark, Finlande, Norvège, Pays-Bas, Suède, notamment) où le doublage n’a pas la cote que l’anglais se porte le mieux, du fait du sous-titrage qui y prévaut. Et où les auteurs ont-ils encore pris que la France refuse que ses films soient doublés en anglais? Au contraire, des campagnes ont été orchestrées en Europe afin que les films tournés en français, en allemand, en espagnol, en italien, etc., soient doublés en anglais pour le bénéfice des États-Uniens, sans résultat.

 

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Festin de requin (VF de Shark Bait) : L'hameçon sans ver

 

Et le doublage québécois ? Aucun doute, Marc-André Grondin (Po), Paul Ahmarani (Dylan), Geneviève Néron (Cordelia) et Patrice Dubois (Troy) incarnent fort bien leur personnage respectif. Ce qui agace, c'est qu'on oublie rapidement leur travail à cause du français international impeccable que l'on déploie poliment, si bien qu'on ne sent rien de québécois dans tout ça. «Fichtre !» s'exclame constamment Dylan. Difficile de s'y identifier.[211]

 

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Luigi Comencini est décédé

 

Dans Ciné-mélanges, ouvrage à paraître le 3 mai («Fiction & Cie», éditions du Seuil), Alain Tanner se souvient : «Un jour que nous faisions ensemble partie d'un jury de festival, je fis remarquer à Luigi Comencini que le son des films italiens me paraissait souvent leur partie la plus faible. À mon sens, la postsynchronisation –­ le son direct n'existait pas à l'époque en Italie – était souvent plate, sans échelle de valeurs, sans profondeur de champ, artificielle. Comencini fut surpris et me dit que, de toute façon, tout n'était qu'artifice au cinéma, tout était faux, tout était reconstitué. (...) Peu importait donc que le son fût aussi fabriqué en studio trois mois après le tournage.»[212]

 

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Dans les coulisses des doublages voix

 

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le doublage des films et des séries télé n'aura plus de secret après la rencontre prévue, ce jeudi 12 avril, à la MJC Aliénor-d'Aquitaine. Une rencontre est proposée avec Pascal Laffite, critique et spécialiste du doublage de films, en collaboration avec le Centre régional de promotion du cinéma. Le doublage est apparu avec le début du cinéma parlant et a suscité, à cette époque, bien des polémiques. Depuis, cette technique, devenue une véritable industrie qui fait vivre de nombreux corps de métier, a été acceptée par la plupart des intervenants du septième art. Mais le doublage reste néanmoins méconnu du grand public. Pascal Laffite parlera du doublage avec de nombreux extraits de films pour illustrer son propos : l'histoire, les critiques, la censure, l'édulcoration de certains doublages, les re-doublages... avec des extraits de films de Sergio Leone, Fellini, Stanley Kubrick, Luc Besson ou des séries comme 24 heures chrono, Friends ou La Petite Maison dans la prairie.[213]

 

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Du cinéma pour les aveugles

 

La salle s'éteint. Le titre apparaît. « Elle est sur scène. Elle chante devant une salle pleine. Le public écoute. Nous passons dans les coulissesSon manager court et est suivi par deux brancardiers. Il parle au policier. Retour dans la salle et gros plan sur Edith. Elle chante toujours et soudain, elle s'effondre. Une voix intérieure lui parle. »

 

Nous sommes à l'espace Senghor à Etterbeek durant une séance spéciale pour aveugles et malvoyants du film La Môme. Et c'est une première en région bruxelloise.

 

L'ASBL « Les amis des aveugles » vient de passer un accord avec le centre culturel pour rendre accessible aux non-voyants le cinéma. Depuis une dizaine d'années, l'association organise déjà des séances en Hainaut et Brabant Wallon. « Nous ne pouvions pas nous passer d'un ciné-club à Bruxelles, commente Joseph Gillain, président des « Amis des aveugles ». Nous espérons ainsi rendre le cinéma accessible et offrir un nouveau loisir. Nous sommes de plus en plus reconnus notamment lors des festivals comme celui du film d'amour à Mons. »

 

Pour cette séance, près de 200 personnes sont venues voir La Môme d'Olivier Dahan. Durant les scènes où il n'y a pas de dialogue, une voix off décrit ce que l'on voit. Ce doublage a été réalisé par le comédien Philippe Drecq en collaboration avec un consultant aveugle, Willy Mercier.

 

« Les premières expériences de ce type ont eu lieu aux États-Unis, explique Joseph Gillain. Mais les non-voyants avaient un casque ce qui rendait l'écoute désagréable et créait un sentiment de discrimination. Ici ce n'est pas le cas. Nous avons déjà une quarantaine de films doublés en français et deux en néerlandais. Nous allons bientôt en faire en arabe pour la Tunisie. »

 

Dans la salle, les réactions sont unanimes. « C'est très important d'avoir cette voix off, s'extasie Suzanne, aveugle koekelbergeoise. Je ne vais jamais au cinéma parce que je ne peux pas suivre. Même à la télévision, c'est difficile. J'ai besoin que quelqu'un me raconte ce qui se passe lorsqu'il n'y a pas de dialogue. » Tous écoutent avec une grande attention et semblent subjugués par le film.

 

D'autres séances comme celle-ci auront lieu tous les trois mois à l'espace Senghor. L'entrée sera gratuite. L'association espère également créer une vidéothèque pour que ceux ne pouvant pas se déplacer aient accès au 7e art.[214]

 

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Une industrie de 24 M$

 

Malgré la concurrence de la France, le Québec a réussi à se tailler une place importante dans le marché du doublage de films.

 

En 1990, la province s'accaparait 34 % du marché, avec 32 films en version originale anglaise doublés au Québec. Depuis 2000, elle compte 90 films doublés annuellement et le contrôle de plus des deux tiers du marché. Résultats : l'industrie du doublage valait l'an dernier 24,1 M$ et procurait des emplois à quelque 800 personnes, dont 300 acteurs et comédiens d'ici.

 

L'industrie pourrait accroître cette part du gâteau. À peine 7 % des DVD offerts en version doublée en français depuis 2003 le sont au Québec. Depuis 2000, la valeur totale des contrats de doublage atteint près de 110 M$, répartis entre les productions cinématographiques (57,7 M$), télévisuelles (44,9 M$) et les vidéoclubs (7,2 M$).

 

Pour leurs prestations, les comédiens ont reçu l'an dernier un montant global de 6,4 M$. Depuis 2000, ces honoraires totalisent 27,6 M$. Les artistes sont payés environ 7 $ la ligne et un film peut rapporter, pour un rôle principal, de 1 200 à 4 000 $ pour 2 à 6 jours de travail. Seuls les membres de l'UDA peuvent travailler comme doubleurs.[215]

 

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Le doublage québécois, encore et toujours

 

L’Union des artistes (UDA) a eu beau changer de président, elle tient le même discours redondant. Ainsi, elle invite pour la énième fois le gouvernement à pourvoir le Québec d’une loi visant à faire doubler ici tous les films en langue étrangère, revendiquant surtout le respect de notre « nord-américanité ». Mon œil !

 

Certains critiquent le doublage français à cause de la langue, quelquefois argotique, qui ne serait pas la nôtre. Pourtant, la langue privilégiée par les doubleurs québécois n’est pas davantage la nôtre (des films comme Lancer frappé, avec Paul Newman, doublés dans une langue qui nous est propre, constituant des exceptions); on l’appelle français « international » ou « normatif ». Les Français doublent au moins dans leur langue, tandis que nos doubleurs le font dans un français d’ambassadeurs. Entre les deux, je choisis celle qui sonne vrai.

 

Pendant qu’en France le bassin des doubleurs est immense (les Français sont 10 fois plus nombreux que nous), il est ici bien limité. En outre, une trentaine de voix reviennent sans cesse (l’impression que nous avons de toujours entendre les mêmes voix n’est sûrement pas une lubie). Et on le sait, il n’y a pas meilleure façon de rompre le charme d’un film que de reconnaître derrière des personnages des acteurs comme Bernard Fortin et Guy Nadon, 100 fois vus ou entendus ailleurs. Imaginons maintenant que tous les films soient obligatoirement doublés ici. Ce serait, à mon sens, désastreux.

 

Comme le doublage québécois est subventionné par l’État (par des crédits d’impôt), il en résulte que le billet de cinéma revient plus cher aux Québécois pour un film doublé ici. Si le doublage était de meilleure qualité que l’autre, j’accepterais volontiers de délier les cordons de la bourse, mais ce n’est pas le cas.

 

Aujourd’hui, l’industrie québécoise doit consentir des efforts pour réaliser des doublages passables, car elle est concurrencée par l’industrie française, mais imaginons ce qu’il adviendra quand elle aura le monopole. Je crains le pire.

 

Le premier ministre Jean Charest parlait il y a quelques mois de libre échange entre l’Europe et le Canada (dont le Québec). Suivant cela, il serait incompréhensible de couper la voie au doublage français. Les quelque 6 millions de francophones que nous sommes, assiégés par 300 millions d’anglophones, ont intérêt à maintenir le maximum de ponts avec les francophones européens, de manière à favoriser le développement et l’enrichissement de notre langue commune (commune, oui, malgré de petites différences). Ne nous isolons pas encore plus sur notre île d’Amérique.[216]

 

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La ministre St-Pierre écarte l'idée d'une loi sur le doublage

 

La ministre veut d'abord s'attaquer au marché des DVD de séries américaines, un segment de l'industrie qui ignore totalement le Québec pour l'instant. Elle écarte toutefois le recours à une loi coercitive.

 

Au Québec, écrit le Journal de Montréal mardi, 83 % des DVD sont disponibles en anglais seulement. C'est entre autres le cas des téléséries à succès Grey's Anatomy et Six Feet Under. Et pour les DVD disponibles en français, à peine 7 % sont doublés ici. Le marché du DVD reste donc à conquérir côté doublage. Mme St-Pierre affirme que son gouvernement travaille à mettre sur pied un système pour aller chercher le doublage des DVD de téléséries et des films qui ne sont pas présentés en salle, qu'il prépare le terrain pour entreprendre des négociations avec les «majors».

 

La semaine dernière, à l'Assemblée nationale, le chef de l'Opposition officielle, Mario Dumont a invité le premier ministre Charest à agir pour mettre fin au déclin de l'industrie du doublage au Québec en créant une obligation, c'est-à-dire en adoptant un texte législatif, pour que les films qui sont présentés au Québec soient doublés au Québec. L'Union des artistes réclame une telle loi depuis des années. Christine St-Pierre, comme sa prédécesseure, Line Beauchamp, dit non à cette option, soutenant que les gouvernements précédents ont déjà analysé la question et qu'ils en sont venus à la conclusion que les mesures incitatives sont plus favorables que les mesures législatives. Hélène Mondoux, du Comité Doublage, soutient que cette façon de voir les choses est un peu périmée, qu'il faut s'ajuster aux nouvelles réalités de la diversité culturelle.[217]

 

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Il double les films de Tarantino et des frères Coen :

Hervé Icovic palme d'or de la VF !

 

La scène qui suit, Hervé Icovic l'aura vécue cent fois. Un dîner, des convives du genre distingué, et la question fatale : « Et vous, qu'est-ce que vous faites dans la vie ? » Hervé Icovic est depuis vingt ans à la tête d'Alter Ego, société de doublage de film. Son métier, c'est faire des versions françaises. Alors, l'air navré du voisin de table cultivé, il connaît par cœur. Et s'en fiche. Lui sait le soin qu'il met à tirer vers le haut cette activité méprisée par les cinéphiles. Son palmarès est présentable. De ses studios sont sorties les versions françaises des six dernières palmes d'or de Canneset le magazine Première l'a sacré « homme à la plus belle filmographie du monde en VF ». VF, pictogramme maudit ? Les plus grands n'ont pas été tendres. Jean Renoir en parlait comme d'une « infamie », de même que Jacques François, qui aura pourtant doublé son Anthony Quinn avec ardeur. Un doublage médiocre, et le film est gâché. Mais il en va de la version française d'une œuvre cinématographique comme de la traduction d'un chef-d'œuvre littéraire : l'intermédiaire est indispensable. 80 % des spectateurs optent pour la VF. « Et personne n'a lu ‘Guerre et Paix’ dans le texte », ajoute Hervé Icovic. Le 1er janvier 1991 sont déposés les statuts d'Alter Ego. À l'époque, Hervé Icovic est comédien. Il vient de passer trois mois dans les Vosges à jouer Ruy Blas au Théâtre de Bussang et le vit comme un exil. C'est le grand amour. Celle qui demeure aujourd'hui la femme de sa vie l'attend alors à Paris. Il n'est plus si pressé de partir en tournée. Avoir doublé quelques soaps américains lui donne de l'inspiration. Il va créer Alter Ego. « Faire quelque chose de différent », donner à la « post-synchro » une dimension artistique. Le destin est avec lui. Dès le premier contrat, à la demande d'un producteur italien, Sophia Loren débarque. Pour ce baptême impromptu d'Alter Ego, elle passera deux semaines à se doubler elle-même. Depuis, à côté de Dubbing Brothers, premier partenaire français des majors américaines, la petite entreprise reste effrontément artisanale. Vingt films par an, que du haut de gamme, parmi lesquels ceux des frères Coen et de Tarantino, tous deux présents à Cannes cette année. C'est à l'occasion du doublage d'Inland Empire, de David Lynch, que nous pénétrons un matin dans l'antre de l'activité sacrilège. Alter Ego, c'est un petit immeuble épuisé dans une impasse de l'Est parisien. Hervé Icovic, qui est aussi metteur en scène de théâtre, passe sa vie dans le noir ou presque, dans des salles de mixage, de bruitage, d'audition, de répétition. Cette semaine-là, il est en salle de doublage à superviser le travail de l'adaptateur, Thomas Murat, grand nom du métier, à qui échoit la tâche délicate de mettre des mots français sur des bouches qui en disent d'autres en anglais, et d'assurer l'harmonie dans cette métamorphose. Patron de sa société, Hervé Icovic en est avant tout le directeur artistique. Pendant trois jours, dans l'obscurité, c'est lui qui valide chaque phrase. Dix bobines à vérifier. Trois heures de film. S'assurer que le texte et les bouches sont « synchrones ». Quelques mots à eux – « Ça se joue à une perfo » et on sent l'exigence autour d'un enjeu tacite : limiter au minimum l'inévitable déperdition. L'opacité d'Inland Empire, qui flotte en haute altitude dans ses brumes schizophrènes, ajoute à la difficulté. La semaine suivante, Christine Paillard, ancienne du cours Florent, prend place debout devant la « barre », ce tréteau autour duquel le comédien articule son jeu. Le texte de Thomas Murat défile en bas d'un grand écran sur le mur. Dans la peau d'une Laura Dern francophone, Christine Paillard, subtilement dirigée, est d'une justesse bluffante. « Il ne faut surtout pas essayer d'imiter ce que fait l'acteur. J'ai parfois l'impression de trahir un peu, je me doute que Lynch n'aimerait pas », dit-elle. « On ne fait pas un pastiche en français, on fait une version française », poursuit Mathieu Samper, qui a doublé ici même l'an passé le héros du Vent se lève. Dans la pénombre toujours, Hervé Icovic donne tout bas ses indications. Il faut revoir à la hausse ses encouragements d'hyperinquiet convaincu qu'on peut toujours mieux faire. « C'est pas mal » veut dire que c'est bien, et « c'est bien » que la prise est impeccable. On recommence. Plusieurs fois s'il le faut. Ici on prend le temps nécessaire, en dépit du contexte, les budgets alloués à la profession se rétrécissant un peu plus chaque année. « Il faut préserver le côté haute couture du métier, explique Michèle Buzynski, qui double Kim Basinger et Robin Wright Penn. C'est un travail de création. Le comédien doit jouer exactement comme il le fait au théâtre ou au cinéma. » Finalement, Hervé Icovic tourne un film sur le film. « On me confie une œuvre, et moi je vais la triturer, dit-il. Si ça lui permet d'être vue par un maximum de gens, tant mieux. Je donne à comprendre. C'est une responsabilité morale colossale. » Après deux semaines en sous-sol à inventer pour le David Lynch une autre mélodie, il devient le metteur en scène invisible d'une nouvelle version qu'aucun cinéphile ne regardera mais qui, décidément, n'aura rien d'infâme.[218]

 

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Êtes-vous VF ou VO ?

 

La saison 3 de Grey's Anatomy est diffusée depuis mardi dernier en version multilingue (VM), une première sur une grande chaîne hertzienne. Les téléspectateurs de TF1 qui bénéficient de la TNT, ou abonnés à certains réseaux, peuvent choisir la version française ou originale pour découvrir les vraies voix de Meredith ou du docteur Mamour, alias Derek Sheperd. Pour la Une, cette nouvelle offre a valeur de « bonus, un peu comme sur un DVD. Il y avait une attente d'une partie du public pour la version originale. Nous nous devons de proposer le meilleur niveau de qualité, comme nous le faisons avec la haute définition ou le 16/9 ». Entre VO et VF, deux fans de Grey's Anatomy nous expliquent leur préférence.

 

« En anglais, ils ont des voix ridicules ! » Delphine, 26 ans, chargée de communication

« Normalement, je suis plutôt VO, mais Grey's Anatomy, c'est l'exception qui confirme la règle. En tout cas, c'est génial que TF1 propose les deux, on peut comparer. J'ai été très déçue par la version originale. Je les trouve vraiment mauvais, les acteurs ! Les voix de Meredith et du docteur Mamour sont ridicules. J'adore la voix française du personnage de Cristina Yang, alors que la vraie est fade. Le doublage est extraordinaire. Il faut saluer le travail des comédiens français. Dans cette série, l'émotion passe davantage par les regards que la parole. Du coup, la version originale prend moins d'importance. Meredith et Sheperd n'ont même pas besoin de se parler. En revanche, je ne supporte pas Desperate Housewives en français. Eva Longoria est géniale en VO, et banale en VF. C'est sur Internet que j'ai découvert sa prestation d'actrice. Les blagues qu'elles font ne passent pas avec la traduction, on est beaucoup plus proche de la compréhension dans l'original. »

 

« Je choisis toujours la version originale » Véronique, 41 ans, assistante de direction

« Le poste avec la TNT est celui de ma fille, dans sa chambre. Je vais squatter pour tester Grey's Anatomy en VO et voir ce que donne la voix américaine du docteur Mamour, très douce et mélodieuse dans la version doublée. Au ciné ou en DVD, je choisis toujours la version originale. On ressent vraiment ce que l'acteur fait passer, on est dans sa peau. Même si le problème, avec cette série, c'est qu'on s'est habitué aux voix françaises. C'est difficile de se faire à un nouveau timbre. »[219]

 

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Interview de la voix de Shrek

Alain Chabat « Un vrai plaisir de comédien »

 

Comédien, réalisateur à succès (Didier, Astérix et Obélix : mission Cléopâtre), Alain Chabat poursuit actuellement l'écriture de son scénario, Les Marsupilami, un film d'aventure inspiré de la BD qu'il espère réaliser en 2008. Entre-temps, il est de nouveau la voix de Shrek, le sympathique ogre vert de retour sur les écrans pour la troisième fois.

 

Quand l'aventure Shrek a-t-elle commencé pour vous ?

 

Avant la sortie du premier film, en 2001, on m'a montré vingt minutes d'images. J'ai trouvé ça drôle et original. Après avoir passé un casting voix, j'ai eu la chance d'être engagé pour interpréter le rôle-titre. Auparavant, j'avais déjà eu l'occasion de travailler dans Excalibur, où je prêtais ma voix à un dragon à deux têtes. Cela m'amusait de recommencer. Le doublage ressemble à un tournage avec d'autres règles, d'autres contraintes. Il faut respecter le dialogue, le phrasé du personnage, y mettre son énergie et son cœur.

 

Est-ce un rôle intéressant à jouer pour un comédien ?

 

Oui, car c'est un personnage complexe, plus profond qu'il n'y paraît de prime abord et en perpétuelle évolution. C'est quelqu'un qui doute. Il ne s'aime pas. Il a du mal à communiquer. Il a peur du regard des autres. Au fil des épisodes, il finit par régler ses problèmes, s'accepter enfin tel qu'il est. Je le comprends et je me suis retrouvé en lui.

 

Comment avez-vous travaillé ?

 

J'ai écouté en boucle Mike Myers, la voix originale. C'est un acteur prodigieux, intelligent, sensible. Il a su faire passer toutes les nuances, les gammes d'émotions, les couleurs. J'ai essayé à mon tour d'être juste dans la tonalité et l'approche du personnage.

 

Shrek le troisième

 

Sans aucun doute, si on me le demande. C'est un vrai plaisir de comédien ![220]

 

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L'APCCQ dit non au projet de loi sur le doublage

 

Les membres de l'Association des propriétaires de cinémas et de ciné-parcs du Québec (APCCQ) s'opposent au projet de loi sur le doublage déposé la semaine dernière par l'ADQ à l'Assemblée nationale.

 

Celui-ci se proposait de forcer les majors américaines à faire doubler leurs films au Québec pour notre marché. L'APCCQ dénonce un projet de loi déposé sans consultation auprès de l'industrie cinématographique à l'heure où c'est la diversité des œuvres d'auteurs diffusées chez nous en langue française qui est menacée. «Pénaliser les entreprises québécoises d'exploitation et de distribution, alors que le nombre de doublages est passé de 104 en 2005 à 113 films en 2006 par une loi coercitive, est pour le moins inapproprié», estiment les propriétaires de salles.[221]

 

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Le sous-titre, astucieux garde-frontière

 

Préférable au doublage en cela qu'il conserve le son d'origine, le sous-titrage d'un film donne lieu à une édulcoration des dialogues. Pour d'évidentes raisons techniques, le sous-titreur est contraint de les rétrécir, de transmettre l'essentiel avec les mots les plus courts.

 

Cette opération permet aussi de supprimer certaines allusions, politiques ou culturelles, supposées incompréhensibles pour un public étranger. On peut y voir un nivellement des subtilités nationales qui s'apparente à une forme de censure. Les sous-titres anglais du Prestige de la mort de Luc Moullet, sorti en France le 20 juin, transforment Laetitia Casta en Cindy Crawford, et Jamel Debbouze en Eddy Murphy, ce qui peut s'entendre.

 

La notoriété des héros de l'Hexagone n'est pas censée franchir nos frontières. Truffaut, lui, est traduit par Vigo : une malice de Luc Moullet qui, à l'économie de texte, ajoute un acte militant : «Je voulais redonner sa place à l'auteur de Zéro de conduite[222]

 

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Le joual des Têtes à claques apprécié en France

 

Les Têtes à claques sont déjà un phénomène au Québec et en passe de le devenir aussi en France. Et, surprise, on tient mordicus là-bas à ce que la langue privilégiée par les auteurs, à savoir le joual, reste telle quelle. D’un côté, les Français nous disent qu’ils apprécient cette langue qui nous ressemble; de l’autre côté, nous doublons pour nous seuls des films étrangers dans un français passe-partout horrible, un français international sans vie. C’est quand même fort. Nous n’avons même pas le courage, chez nous, de notre propre langue! Et l’ADQ qui exige dans ces conditions que tous les films étrangers soient doublés ici... De grâce, M. Dumont, laissez-nous nos 30 % de films doublés en France dans une langue qui sonne vrai et contentez-vous des 70 % qui sont déjà doublés ici dans une langue d’ambassadeurs imbuvable.[223]

 

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DVD : Sept Guerriers (VF de Chat Gim)

 

Un truc risque d'agacer les puristes qui regarderont le film en version originale avec sous-titres anglais (ils ne sont pas offerts en français) : une comparaison avec le doublage français montre que les personnages disent parfois autre chose que ce que l'on lit à l'écran. Bref, un film à voir avec le doublage français.[224]

 

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Une entreprise née avec le cinéma parlant

 

Scarface d'Howard Hawks, Je suis un évadé de Mervyn Le Roy, ou l'Ange bleu de Josef von Sternberg, avec Marlène Dietrich ? Lequel de ces films fut le premier à passer entre les mains des traducteurs de Titra Films ? Impossible à dire aujourd'hui. Fondée en 1933, la société dut traverser la trouble période de la guerre et de l'Occupation, perdant au passage quelques-unes de ses archives. Elle vit le jour sous l'impulsion des frères Kagansky, le grand-père et le grand-oncle de l'actuelle dirigeante, Isabelle Frilley. « Ce fut la première à faire du sous-titrage une activité industrielle en France, et l'une des toutes premières au monde ! Il fallait répondre aux besoins créés par le cinéma parlant », rappelle aujourd'hui fièrement cette « jeune grand-mère », dont la propre mère occupa longtemps le fauteuil de PDG. Cette dernière organisa même en 1966 une projection privée pour Charlie Chaplin, qui souhaitait voir le film espagnol Peppermint frappé, dans lequel jouait sa fille Géraldine. À cette époque, les « repéreurs » marquaient au crayon gras la pellicule, et l'on faisait apparaître les sous-titres à l'aide d'une solution chimique et de caractères d'imprimerie. Depuis 1990, on utilise le laser. Les techniques ont changé, la mission est restée la même : permettre l'accès de tous aux films venus des quatre coins du monde. Et si le doublage est largement utilisé aujourd'hui (5 à 7 % des copies seulement sont sous-titrées), Titra Films envisage l'avenir avec confiance. « Nous avons développé des activités complémentaires, comme le sous-titrage vidéo assuré par une société partenaire », explique Isabelle Frilley, qui milite aussi en faveur du sous-titrage descriptif pour les malentendants et l'audiodescription pour les malvoyants.[225]

 

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Rush Hour 3 (VF : Heure limite 3)

 

Attention, tout de même: dans son doublage québécois, les voix de ces acteurs ne sont pas celles des acteurs français. Ce qui peut étonner, ou irriter.[226]

 

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L'horlogère du doublage télévisé

 

Adaptation des dialogues, direction artistique des comédiens... En femme-orchestre, Sophie Deschaumes veille à la qualité des voix françaises de séries, de téléfilms ou de dessins animés. Une mécanique de précision.

 

Au sous-sol du studio d'enregistrement O Bahamas, situé en banlieue parisienne, l'heure est à la concentration. La dizaine de personnes qui travaillent au doublage d'Unthinkable, téléfilm policier américain diffusé prochainement sur TF1, abordent une scène clé de l'intrigue, délicate car chargée d'émotion. L'un des personnages principaux, un jeune homme à fleur de peau, est acculé à avouer le meurtre de sa petite amie. Dans la cabine de doublage, le comédien français qui lui prête sa voix semble, lui aussi, au bord des larmes. « Il y a quelques heures pourtant, il ne connaissait rien du personnage ni de son histoire », souligne la directrice artistique, Sophie Deschaumes, les yeux rivés à l'écran de contrôle.

 

« Le doublage est un art beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît, poursuit-elle. Il ne suffit pas d'avoir de la dextérité pour lire vite les dialogues. Il faut sentir les ambiances, afin de se glisser dans la respiration du comédien d'origine. Cela demande de l'adresse, de la générosité et de la sensibilité. » Sur le plateau, le rôle de Sophie est essentiel. Elle doit non seulement diriger les comédiens et s'assurer que leur interprétation est la plus juste possible, mais aussi vérifier en permanence le synchronisme des dialogues avec les mouvements de bouches à l'image.

 

Cette mécanique de précision, Sophie Deschaumes en connaît tous les rouages. Comédienne de formation, elle a prêté sa voix à bien des personnages de séries, avant de se voir confier la direction de plateaux. À 58 ans, elle se prête encore volontiers au jeu, même si, passé la cinquantaine, les rôles se font plus rares. Elle est bien placée pour le savoir : la plupart du temps, c'est elle qui assure le choix de la distribution française, guidée par son intuition et un solide réseau de connaissances. « Je me méfie des correspondances physiques, précise-t-elle. Ce n'est pas parce qu'un acteur a la même taille ou la même corpulence qu'il a le même timbre de voix. Les Blacks, par exemple, sont rarement doublés par des personnes de couleur. Cela permet à certains comédiens d'explorer des voies nouvelles, de se voir confier des rôles inattendus. »

 

Lorsqu'elle n'officie pas sur les plateaux, Sophie Deschaumes prépare en amont les adaptations de toutes sortes de programmes, du dessin animé à la sitcom. Le bureau de sa maison de l'Oise est encombré de dictionnaires spécialisés sur le droit américain, la médecine, l'argot des banlieues... Une fois les dialogues rédigés, ils sont envoyés à une calligraphe professionnelle qui les inscrit à la main sur une bande transparente, pour servir de fil conducteur aux comédiens pendant la séance de doublage. « Notre métier est encore très artisanal, et très long », remarque-t-elle.

 

Les contraintes économiques des chaînes l'obligent pourtant à accélérer de plus en plus la cadence. D'autant que les délais entre la diffusion d'une série aux États-Unis et en France ne cessent de se raccourcir : « C'est une perpétuelle course contre la montre », souligne Sophie Deschaumes. Cette fois-ci, elle ne dispose que de deux jours pour mettre 90 minutes en boîte.[227]

 

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Le monde est cruel, c'est parfait et so british !

 

Perfect World. Ainsi s'intitule cette série britannique. Car, pour le héros Bob Slay, le monde est parfait. Ce commercial fainéant, je-m'en-foutiste et cynique, s'en sort toujours. Parfaitement odieux avec son assistante Margaret, méprisant envers son collègue Vaughan, il déborde d'insolence, ne connaît aucune morale. Âmes sensibles, s'abstenir.

 

Dans le premier épisode, ce soir, Bob est pourtant placé dans une situation assez inconfortable : il doit faire croire à sa petite amie mannequin – forcément magnifique et par ailleurs très douée dans l'intimité – qu'il l'aime sincèrement mais se débrouille pour séduire au passage ses beaux-parents milliardaires. Il a des collègues de bureau à épater. Des personnages savoureux à l'humour décapant, très british, mais l'essentiel de la série réside dans le jeu de l'acteur principal Paul Kaye, étonnant. Ses mimiques et jeux de mots, douteux mais très travaillés, retiennent le téléspectateur parfois lassé par des intrigues simplistes. Le doublage et la traduction sont particulièrement bien réussis.[228]

 

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Les voix du cinéma se fabriquent à Saint-Denis

 

La Seine-Saint-Denis abrite près de la moitié des studios de cinéma français. Nous vous entraînons à la découverte des plus fameux ou des plus méconnus. Aujourd'hui : Dubbing Brothers. À Saint-Denis, chez Dubbing Brothers, les comédiens n'ont besoin ni de caméras ni de maquillage. Leurs visages ne vous diront peut-être rien. Leurs voix en revanche vous sembleront étrangement familières. Car dans ces studios de la ZAC Montjoie, on s'occupe du doublage pour le cinéma et la télévision. La maison, créée en 1989, est aujourd'hui l'un des leaders européens de la filière. Les voix françaises de Pirates des Caraïbes, Raison d'État, des Simpson, de Die Hard 4 ou encore de Ratatouille, pour ne citer que les films les plus récents, ont été fabriquées ici. En entrant dans cette bâtisse claire et discrète du quartier Montjoie, on a l'impression de retourner au lycée. Dans la cour, profitant d'un maigre rayon de soleil, des comédiens bavardent, en grillant une cigarette. Une réalisatrice les rappelle à l'ordre : « On s'y remet ! ». Fin de la récréation. À l'intérieur, un long couloir mène aux studios. On y croise Emmanuel Jacomy, visage de baroudeur et timbre grave. Une célébrité dans le milieu du doublage, puisqu'il a été la voix de Pierce Brosnan dans les James Bond, celle de Forest Whitaker dans Panic Room, ou encore de Denzel Washington dans Philadelphia. « Pour faire du doublage, il faut une grande capacité d'observation et la faculté de s'adapter très vite à des personnages et des univers différents », confie-t-il.

 

Un savoir-faire artisanal

 

En poussant une porte, on tombe en pleine séance de travail : une dizaine de comédiens massés derrière un micro fixent une télévision géante. Ils parlent, soupirent, s'exclament tous en même temps. Inaudible, désordonné... et pourtant, ce frou-frou de paroles est orchestré à la seconde près. À l'écran, la comédienne américaine Courteney Cox Arquette (ancienne de Friends) incarne la patronne d'un tabloïd, héroïne de la série